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DIAL 3006

AMÉRIQUE LATINE - Sur la lecture populaire de la Bible, deuxième partie

Carlos Mesters et Francisco Orofino

dimanche 1er juin 2008, mis en ligne par Dial

Au cours de la Ve Conférence générale des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes qui s’est tenue à Aparecida au Brésil du 13 au 31 mai 2007 (cf. DIAL 2941, 2949, 2955 et 2969) la question des communautés ecclésiales de base a été débattue. Même si ce fut avec moins de force que certains l’espéraient, ces dernières en sont sorties renforcées. Or, l’une des caractéristiques majeures des communautés ecclésiales de base est la lecture populaire de la Bible. Nous publions en trois parties – une le mois dernier et deux ce mois-ci –, le texte rédigé par deux excellents connaisseurs de ce mouvement de lecture populaire dont ils présentent l’intérêt, la méthode et les enjeux, tant ecclésiaux que sociaux et politiques.


C.- La dynamique interne du processus d’interprétation

Dans la lecture que les communautés font de la Bible, en dépit des différences propres à chaque pays ou région, il existe une méthode dont les caractéristiques de base sont communes à tous. Une méthode est beaucoup plus que seulement des techniques et des dynamiques. C’est une attitude que l’on prend face à la Bible et face à la vie elle-même. La méthode des pauvres se caractérise par ces trois critères :

1. Les pauvres portent avec eux, jusqu’à l’intérieur de la Bible, les problèmes de leur vie. Ils lisent la Bible à partir de leur lutte et de leur réalité.

2. La lecture se réalise en communauté. C’est avant toute chose une lecture communautaire, une pratique priante, un acte de foi.

3. Ils font une lecture obéissante : il respecte le texte et se mettent à l’écoute de ce que Dieu a à leur dire, prêts à changer si lui l’exige.

Ces trois critères (texte, communauté, réalité) s’articulent entre eux dans la perspective d’un même objectif : écouter Dieu aujourd’hui. Ils actualisent à leur façon la même méthode qui transparaît dans l’épisode d’Emmaüs (Luc 24, 13-35). Ce sont comme les trois aspects ou étapes d’une même attitude d’interprétation face à la Bible. Entre les trois, une dynamique interne existe qui donne son cadre au processus d’interprétation populaire : connaître la Bible conduit à vivre en communauté ; vivre en communauté conduit à servir le peuple ; servir le peuple, à son tour, conduit à désirer une connaissance plus profonde du contexte d’origine de la Bible et ainsi successivement. C’est une dynamique qui n’a pas de terme. Dans ces trois aspects, l’un naît de l’autre, suppose l’autre et conduit à l’autre.

Il n’est pas très important que le processus d’interprétation commence à partir de tel ou tel de ces trois aspects. Ceci dépend de la situation, de l’histoire, de la culture et des intérêts de la communauté ou du groupe. L’important est de se rendre compte qu’un aspect demeure incomplet sans les deux autres.

Généralement, dans toutes les communautés, il y a des personnes qui s’identifient avec l’un de ces trois aspects : 1. des personnes qui cherchent à connaître la Bible et qui sont plus intéressés par l’étude ; 2. des personnes qui insiste plus sur la communauté et sur ses fonctions internes ; 3. des personnes qui sont plus préoccupées par la transformation de la réalité, en servant le peuple en politique et dans les mouvements populaires.

Tout cela produit des tensions entre les différents groupes et intérêts. Ces tensions sont salutaires et fécondes. Par exemple, en certains lieux, la pratique politique plus intense de ces dernières années en appelle maintenant à une connaissance plus approfondie du texte biblique et du contexte social dans lequel ce texte a été produit, et à une vie communautaire plus intense de la spiritualité de la libération. En d’autres lieux, la vie communautaire atteint ses limites et réclame une action plus engagée dans les mouvements populaires. En d’autres mots, les tensions aident à créer un équilibre qui favorise l’interprétation de la Bible et empêche que celle-ci ne devienne unilatérale.

Parfois cependant, ces tensions sont négatives et peuvent conduire à ce que chacun de ces trois aspects se referme sur lui-même et exclue les deux autres. L’itinéraire de l’interprétation populaire, très souvent, est tendu et conflictuel, avec les risques d’enfermement et de retour en arrière.

Quand la communauté atteint l’objectif de l’un de ces trois aspects (connaître, vivre ensemble, transformer) certains membres, par fidélité à la parole, veulent avancer et faire un pas en avant, d’autres au nom de cette même fidélité, refusent l’ouverture. C’est le moment de la crise et aussi de la grâce. Ce n’est pas toujours le groupe qui veut avancer qui gagne.

1. Tous les mouvements de pastorale utilisent une Bible et s’appuient sur elle. Au nom de la Bible, les fondamentalistes refusent l’interprétation et l’ouverture à la réalité. Dans certains lieux, des groupes bibliques qui se sont fermés sur eux-mêmes et la lettre de la Bible, sont devenus les groupes les plus conservateurs de la paroisse. Le même exégète peut courir le risque de s’enfermer dans l’étude libérale et même progressiste du texte biblique mais en se mettant au service des forces conservatrices de l’oppression.

2. Beaucoup de mouvements se referment sur l’aspect communautaire, ou mystique, ou charismatique, et refusent l’ouverture vers le social et le politique. Ils s’ouvrent au service des pauvres (et même beaucoup !), mais pas dans une perspective de transformation et de libération. Ils laissent en paix la conscience des oppresseurs et ne gênent pas le système dans lequel nous vivons.

3. Il existe aussi une fermeture du côté opposé bien que ce soit moins fréquent. Souvent se produit ce qui suit. Une communauté, ayant atteint un haut degré de conscientisation et d’engagement politique, commence à donner moins d’importance à la vie communautaire, aux dévotions personnelles, aux pèlerinages et processions. Selon eux, tout ceci peut faire l’objet de manipulations avec une facilité relative de la part de l’idéologie dominante et, concluent-ils en toute assurance, de telles pratiques ne contribuent plus vraiment à la transformation de la réalité. A cause cela, ils courent le danger de se fermer à la dimension sociale, à la dimension politique, au service du peuple, oubliant la dimension spirituelle et mystique de la vie communautaire.

Bien qu’ils soient compréhensibles, ces enfermements sont tragiques, car aucun des trois aspects n’atteint sa signification à lui tout seul. Pour surmonter ce danger, il est important de maintenir une ambiance de dialogue. Car là où la parole humaine circule avec liberté et sans censure, la parole de Dieu génère la liberté.

D.- Nouveauté et envergure de l’interprétation populaire

À l’intérieur de l’interprétation que les pauvres font de la Bible, il existe une nouveauté de grande importance pour la vie des églises. Nouveauté ancienne qui vient de loin et qui reprend quelques-unes des valeurs de base de la Tradition commune ! Dans la suite, on exposera sept points qui, d’une manière ou d’une autre, indiquent l’itinéraire :

1. Le but de l’interprétation n’est pas de rechercher des informations sur le passé, mais d’éclairer le présent avec la lumière de la présence de Dieu, de Dieu libérateur ; il s’agit d’interpréter la vie avec l’aide de la Bible. On redécouvre dans la pratique la nouvelle vision de la Révélation dont nous avons parlé plus haut.

2. Le sujet de l’interprétation n’est pas l’exégète. Interpréter est une activité communautaire à laquelle tous participent, chacun à sa manière et conformément à ses capacités, y compris l’exégète qui y exerce un rôle spécial. À cause de cela, il est important de prendre en compte non seulement la voix de la communauté, mais aussi de faire effectivement partie d’une communauté vivante et de rechercher la signification communément acceptée par cette communauté. Cette appartenance effective exerce une influence critique sur la fonction de l’exégèse scientifique qui, ainsi, est davantage vouée au service. La même chose vaut pour la théologie. À cause des changements survenus dans le monde, la théologie de la libération est entrée en crise et est en phase de révision. D’un autre côté, il est bon de constater que la lecture populaire n’est pas en crise, mais qu’elle se développe de toutes parts. Car, comme nous le disons, son sujet n’est pas l’exégète, mais le peuple des communautés ecclésiales de base.

3. Le lieu social à partir duquel se fait l’interprétation est les pauvres, les exclus et les marginaux. Cela modifie la façon de voir. Souvent, par manque de conscience sociale plus critique, l’interprète est victime de préconceptions idéologiques et, sans s’en rendre compte, il utilise la Bible pour légitimer le système d’oppression qui déshumanise.

4. La lecture qui met en relation la Bible avec la vie est œcuménique et libératrice. Lecture œcuménique ne veut pas dire que les catholiques et les protestants discutent de leurs divergences pour parvenir à une conclusion commune. Cela peut être une conséquence. Ce que nous avons de plus œcuménique est la vie que Dieu nous donne. Ici en Amérique latine, la vie de la grande majorité de la population est en danger, car elle n’est pas la vie. La lecture œcuménique est d’interpréter la Bible pour la défense de la vie et non pour défendre nos institutions et confessions. Dans la situation actuelle que vivent les peuples d’Amérique latine, une lecture faite en défense de la vie doit être nécessairement libératrice. Pour cette même raison, elle est conflictuelle. Elle devient ainsi signe de contradiction. Parce qu’elle est œcuménique et libératrice, elle a dépassé les frontières des institutions et est à présent lue à partir des différents groupes marginalisés : Noirs, Indiens, femmes, homosexuels. Le critère de base n’est plus l’Église mais la vie, lue à travers les yeux de la race, du genre, de la culture, de la classe. Pour le dire autrement, le critère est d’expliciter le mystère de l’Église tel que Paul l’a défini : « Vous tous qui avez été baptisés dans le Christ vous avez été revêtus le Christ. Il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme, car vous êtes tous un dans le Christ » (Ga 3, 27 - 28).

C’est ici qu’apparaît la caractéristique propre de l’exégèse populaire. Le problème majeur parmi nous n’est pas, comme en Europe, la foi qui est en danger en raison de la sécularisation. C’est la vie qui est sérieusement en danger d’être éliminée et déshumanisée par un système économique injuste et excluant. Et ce qui est pire, la Bible elle-même court le danger d’être utilisée pour légitimer cette situation au nom de Dieu. Comme au temps des rois de Juda et d’Israël, on utilise la tradition du peuple de Dieu pour légitimer les idoles. La Bible été utilisée pour légitimer la conquête des Amériques, la politique d’apartheid, les dictatures militaires et la répression. Un des plus grands agents de répression et tortionnaires disait : « Mon livre de chevet est l’Évangile de saint Matthieu ! » Et Pinochet s’est toujours comparé à Moïse, le libérateur de son peuple. L’interprétation populaire découvre, révèle et dénonce cette manipulation.

6. La méthode et la dynamique employées par les pauvres au cours de leurs réunions sont très simples. Ils ne sont pas habitués à utiliser un langage intellectuel discursif, construit avec des arguments et des raisonnements. Comme la Bible elle-même, ils préfèrent leur manière particulière, qui est de raconter des faits et d’utiliser des comparaisons. Le langage populaire fonctionne par association d’idées. Sa préoccupation première n’est pas de faire savoir, mais de faire découvrir. La méthode de la pédagogie de l’opprimé de Paulo Freire a beaucoup aidé pour toute cette méthode.

7. La fonction et les limites de la Bible apparaissent avec une grande clarté. Les limites sont les suivantes : la Bible n’est pas une fin en elle-même, mais elle est au service de l’interprétation de la vie. Toute seule, elle ne fonctionne pas et ne parvient pas à ouvrir les yeux, car ce qui ouvre les yeux est le partage du pain, le geste communautaire. La Bible doit être interprétée dans un processus plus ample qui prend en considération la communauté et la réalité. La Bible est comme le cœur : quand elle est arrachée du corps de la communauté et de la vie du peuple, elle meurt et fait mourir !

>> Lire la troisième partie de l’article.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3006.
- Traduction d’Alain Durand pour Dial.
- Source (espagnol) : Adital.

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