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DIAL 3024

GUATEMALA - Émigrant, ouvrier dans une maquila, arrêté pour séjour irrégulier, expulsé puis reparti aux États-Unis, deuxième partie

Ricardo Falla

samedi 1er novembre 2008, mis en ligne par Dial

Dial publie ici la deuxième partie du témoignage d’un migrant guatémaltèque arrêté lors d’une descente de la police migratoire dans l’usine où il était employé et expulsé des États-Unis après y avoir travaillé pendant deux ans. Cet article de l’anthropologue Ricardo Falla a été publié dans la revue Envío n° 315 (juin 2008). La première partie du texte a été publiée dans le numéro d’octobre.


« Là-bas, pas de tortilla au menu »

Certains d’entre eux ont été libérés au bout de quelques jours : ce fut le cas d’un cousin de Danilo, qui a pu démontrer qu’il avait une bonne raison de repartir à New Bedford, même s’il était immigré sans papiers car son père était malade. Celui-ci avait envoyé les justificatifs hospitaliers nécessaires pour prouver son état de santé. Et le jeune homme a pu partir, même s’il a dû payer son billet d’avion retour.

Ils dormaient dans des « pièces gigantesques ». Les lits étaient superposés. Hommes et femmes étaient séparés, mais ils étaient également séparés par couleur d’uniforme. Les surveillants passaient trois fois par jour pour les compter : ils devaient être « tous au lit, sans en bouger ». Le lit était le point de référence de ce lieu.

Lever à 6 heures du matin. « On ne [les] réveillait pas », ce sont les détenus qui « se grouillaient » pour ne pas rater le petit-déjeuner. « Si tu dors profondément, ils ne te réveillent pas, tu restes au lit et on te donne à manger jusqu’à 10 h ».

La nourriture était mauvaise, servie trois fois par jour du lundi au vendredi, deux fois les samedis et dimanches. « Ils nous servaient des haricots, mais qui étaient déjà tout écrasés, et des œufs à moitié cuits, avec des patates mal cuisinées. Ils te donnent ce qu’ils trouvent, mais en petite quantité, du pain de mie, par exemple, mais à moitié moisi. Là-bas, pas de tortilla au menu ».

Ils bénéficiaient de 45 minutes par jour pour faire du sport. « Ils nous sortaient ». Il y a bien un terrain de sport « mais toujours enfermé » dans l’enceinte du complexe. Il y a un médecin aussi et un centre de soins. « Imagine : tu fais du sport et tu te blesses, tu vas voir le surveillant. Tu peux aussi bien dire « j’ai mal là », même si c’est trois fois rien, et on te soigne gratuitement ». Il y a aussi une bibliothèque « pour lire un bouquin, étudier un sujet quelconque, écrire une lettre à l’ordinateur pour l’envoyer à ta famille, etc. » Dans ce dernier cas, les retenus écrivent la lettre, le personnel se charge de la poster. Pas de connexion à Internet, en revanche.

« On pouvait téléphoner »

Ils pouvaient communiquer avec l’extérieur par téléphone. Les téléphones étaient au nombre de trois, « mais il fallait acheter des cartes à 5 dollars, 10 dollars ou 20 dollars, ça dépendait, sachant qu’avec cinq dollars, le temps d’appel n’était que de trois minutes ». Cela ne laisse le temps que « d’entendre la voix de [sa] maman, de dire “je vais bien, ne vous en faites pas pour moi” et c’est fini, trois mots et la carte est déjà épuisée ». C’est comme cela qu’il a su que le colis avec ses affaires, expédié par son beau-frère, était arrivé à El Quiché. C’est sa mère qui lui a dit : « Tes affaires sont arrivées ; ce qu’on aimerait savoir, c’est quand toi, tu vas revenir ». C’est aussi comme cela qu’il a pu parler à son beau-frère et à son neveu qui, lui aussi, avait été arrêté.

Pour tout le monde, le téléphone était le principal poste de dépenses. Comment trouvaient-ils l’argent ? La première façon était d’utiliser ce qu’ils avaient sur eux quand on les a arrêtés. Danilo avait 300 dollars. On les lui a pris, mais il pouvait les demander au surveillant. La deuxième façon était de se faire envoyer de l’argent par transfert au centre de rétention, mais son beau-frère n’en avait pas. Et enfin, la dernière façon était de le gagner sur place : « Tu pouvais gagner un dollar par jour en prenant part à la vie communautaire. Du coup, et comme j’ai compris qu’il n’y aurait pas d’autre moyen, je me suis mis à travailler, à balayer, à frotter ». Pour un dollar par jour. « J’ai donc économisé cinq dollars par semaine pour mes cartes de téléphone ». Au total, en quatre mois, Danilo dit avoir dépensé environ 400 dollars : 122 dollars gagnés en travaillant, plus les 300 dollars qu’il avait sur lui en arrivant.

« Pourquoi quatre mois ici ? »

En prison, des amitiés se sont nouées. Les détenus se racontaient leurs histoires respectives, apprenaient les uns des autres et se prodiguaient des conseils. Danilo a, par exemple, appris ce qu’on reprochait à un uniforme orange : « Qu’as-tu fait pour arriver ici ? » « C’est incroyable, ce qui m’arrive, a répondu l’homme, j’étais chez moi avec un membre de ma famille ; on m’a accusé de viol, a-t-il expliqué, quelqu’un a appelé les flics et ils ont débarqué. Une fois j’étais bourré, il y avait une femme et elle a cru que j’allais lui faire du mal. »

Il y avait des classes sociales au sein de la prison et elles étaient fonction de la quantité d’argent dont chacun disposait. Les pauvres, par exemple, devaient travailler pour payer leur carte de téléphone hebdomadaire. Les autres, « ceux qui ne travaillaient pas, ne faisaient que dépenser, dépenser, dépenser, cinq, six dollars par jour ». L’argent leur arrivait de l’extérieur. Leur famille les soutenait à distance.

Tous pouvaient s’adonner à leurs pratiques religieuses « Un curé dont je ne me rappelle plus le nom venait nous voir. Il était colombien. Il donnait la messe dans le réfectoire ». Il y avait aussi une sœur, dont il a également oublié le nom. « Je lui ai demandé si elle pouvait me trouver une Bible, parce qu’étant sans cesse coincé sur mon lit, je n’avais pas grand chose à faire, si ce n’est lire ». Et elle lui en a offert une. Il dit qu’il l’a toujours : « C’est mon seul souvenir ».

Les surveillants les traitaient mal : « Ils n’arrêtaient pas de nous hurler dessus, comme à des animaux ». Le simple fait de les voir lui donnait des frissons, d’autant qu’ils étaient particulièrement imposants. Cela étant, il y avait deux types de surveillants : ceux qui donnaient les ordres et ceux qui travaillaient. Danilo explique que ceux qui travaillaient étaient moins menaçants.

Sur son séjour là-bas, une question reste sans réponse : « Pourquoi nous ont-ils gardés quatre mois ? » Tant de temps à ne rien faire en attendant la décision des juges. Voilà ce qui fut le plus déprimant.

« Je veux sortir d’ici ! »

C’est au contact des avocats, des responsables des services de l’immigration et des juges qu’on prend réellement conscience du processus décisionnel dont dépendent le détenu et sa capacité d’action et de résistance. Une certaine forme de résistance.

Chaque détenu bénéficie des services gratuits d’un avocat, « chacun le sien ». L’avocat était l’intermédiaire entre le détenu et le juge. Il parlait au détenu, se rendait au tribunal et revenait pour l’informer de ce que disait le juge. « Les avocats n’obtenaient pas de réponses et nous étions là, à attendre d’être fixés sur notre sort ». Cette attente interminable fait naître un sentiment de découragement. « On a attendu des jours, des semaines, des mois ». Et l’avocat n’avait qu’un conseil à leur donner : « Soyez patients, très patients ».

Même si la relation entre l’avocat et son client était individuelle, c’est une décision collective qui a permis de trouver une issue et de mettre fin au combat. « Certains, n’en pouvant plus d’être enfermés, ont décidé de demander à leur avocat de mettre une bonne fois pour toutes un terme à leur dossier, faute d’énergie pour continuer la lutte : “Ce que je veux, c’est qu’on me sorte d’ici, qu’on me permette de retrouver ma famille et mon pays. Je veux sortir d’ici, c’est tout !” Beaucoup s’en sont tenus à cette ligne ».

Un groupe de quinze personnes a néanmoins décidé de résister et de poursuivre la lutte. Danilo en faisait partie. Leurs motivations étaient multiples : une certaine forme d’espoir, l’indifférence de l’issue, qu’ils soient expulsés ou qu’ils restent aux États-Unis, mais aussi l’esprit de groupe, porté par la solidarité de ses membres et, enfin, la religion, la certitude que Dieu les accompagnait.

« Je vais lutter, mon Dieu, je ne vais pas perdre l’espoir, je dois lutter, peu importe où l’on m’envoie. Si l’on me permet de rentrer à New Bedford, tant mieux ; si l’on me permet de revoir ma famille, tant mieux également », se disait Danilo, « et c’est comme cela que nous résonnions tous les quinze », nous rapporte-t-il.

Devant le juge : « là-bas, je ne gagne pas autant d’argent »

Le jour de la présentation au juge est arrivé. La question était de savoir s’il pouvait être libéré sous caution. Danilo se souvient – cette fois-ci, en détail – du déroulement de l’interrogatoire. « Au tribunal, nous avons été présentés au juge, l’un après l’autre. Comme il ne parlait pas l’espagnol, un interprète me traduisait ce qu’il disait. Et là, il m’a demandé : “Comment avez-vous traversé le Mexique ? Avez-vous fait appel à un passeur ?” J’ai répondu par l’affirmative ».

« “Combien cela vous a-t-il coûté ?” J’ai répondu cinq mille dollars, qu’il me reste encore, pour une grande part, à rembourser ; au Guatemala, je ne pourrai jamais gagner une telle somme. Et les questions ont fusé. N’avais-je pas le même problème à New Bedford, dans le Massachusetts ? Non, monsieur. Mon père est mort, je suis le seul à entretenir ma famille, et si je dois repartir, je ne pourrais plus gagner autant d’argent. “C’est noté, a dit le juge, mais je ne peux pas vous accorder la liberté sous caution”. Qui aurait payé cette caution – peut-être cinq mille dollars – nous ne le saurons pas.

Expulsion ou retour volontaire ?

Pour l’expulsé potentiel, la dette qu’il dit avoir encore à payer, la pauvreté et la droiture sont les arguments avancés pour ne pas être expulsé. Pour un juge, c’est tout autre chose : ce qui compte, c’est de savoir si la personne en question fait vivre une famille aux États-Unis. Le juge l’a d’ailleurs expliqué à Danilo : « Nous vous refusons la liberté sous caution car vous n’avez aucun proche à charge résidant aux États-Unis, ni enfant, ni personne. Alors pourquoi ne pas vous résigner ? Vous êtes quelqu’un de bien. Pourquoi ne pas rentrer volontairement dans votre pays ? ».

Il a donc dû faire un choix : rentrer en tant qu’expulsé ou rentrer en tant que volontaire au Guatemala. Comme volontaire, il aurait dû payer son billet d’avion, mais dans ce cas, son dossier aurait été effacé. À l’inverse, s’il rentrait en tant qu’expulsé, le gouvernement états-unien lui payait son billet, mais il resterait fiché. Et dans le cas où il reviendrait aux États-Unis, sa condition d’expulsé le poursuivrait avec comme corollaire le risque de se faire enfermer pour plusieurs années.

Il a choisi de repartir en tant qu’expulsé parce qu’il n’avait pas d’argent pour payer son billet. Et il a signé. « Certains ont de la chance, mais là, qui m’aurait envoyé l’argent ? C’est donc le gouvernement qui a financé mon retour et je suis parti ». Son choix, c’est la pauvreté qui l’a guidé.

Malgré tout ce qu’il a appris du processus d’expulsion, certaines questions restent, pour lui, sans réponse. C’est notamment le cas pour la situation de certaines personnes « dont le dossier est clos, mais qui sont toujours enfermées », sans qu’il en connaisse la raison. Il ne comprend pas non plus pourquoi, à la dernière minute, on l’a fait rejoindre un groupe dans lequel il n’aurait pas dû être. Or à ce moment, ce qui comptait, c’était de rentrer le plus rapidement possible. « Le pouvoir de Dieu est immense et Il ne nous a pas abandonnés (lui et son frère) ; ils nous ont fait rejoindre ce groupe qui se présentait ». Comme il est très croyant, il attribue à Dieu toutes ces choses inexplicables.

Parmi ceux qui sont restés, il y avait deux de ses frères. Ils n’ont pas été expulsés à ce moment-là. Le premier a fini par l’être peu après ; il est de retour à El Quiché. L’autre a été libéré et il est reparti à New Bedford après un long procès. Il a dû être l’un des derniers, si ce n’est le dernier sans-papier du coup de filet de New Bedford à sortir. Les expulsions ont été massives et organisées par familles. Danilo a également mentionné l’intervention du consulat du Guatemala au Texas, basé à San Antonio.

Retour au Guatemala

On les a réveillés à deux heures du matin, on leur a rendu leurs vêtements et ils ont abandonné leur uniforme bleu marine. On leur a donné un sac pour emporter les objets divers qu’ils avaient accumulés pendant leur séjour, comme la Bible-souvenir de Danilo ou quelques carnets de notes. « Ils nous ont appelés un par un. Nous sommes montés dans un bus. Le bus nous a emmenés à l’aéroport d’El Paso. Nous étions tendus ».

Ils sont arrivés escortés par la police migratoire et ils ont été fouillés. Tout leur semblait durer une éternité. Ils n’avaient qu’une envie : s’envoler pour le Guatemala au plus vite. « Nous avions sommeil, faim, soif, nous étions amers, la totale ». Ils n’étaient plus entravés, comme pendant le vol qui les a conduits au Texas : « Ils nous ont sortis du bus comme ça, sans menottes, ils nous ont fait défiler et ils nous ont installés dans l’avion, comme ça, les mains libres. On pouvait saisir des choses, on pouvait bouger ». Ils étaient à nouveau ensemble, hommes et femmes. Ils ont fait une escale au Honduras, pour y déposer des expulsés : « Quelques uns de mes amis sont descendus là. Tristes. Ce sont des amis avec qui je travaillais à l’usine où ils nous ont interpellés ». À chaque endroit ils laissaient de la tristesse. Dans l’avion, ils ont discuté avec les surveillants qui les escortaient mais sans cette sensation d’être prisonnier. Et de fait, ils étaient libres désormais, ils rentraient chez eux. L’un des surveillants à conseillé à Danilo de réfléchir à sa vie : « Penche-toi sur ton avenir ».

À l’aéroport des Forces aériennes du Guatemala, les services guatémaltèques de l’immigration les attendaient pour prendre les renseignements les concernant. Ils ne les ont pas pris en photo. L’un après l’autre, ils se sont présentés à l’agent tandis que les autres attendaient sur des bancs. « Ils nous ont donné une collation, nous avons changé notre argent à la banque ; en ce qui me concerne, cela représentait 80 dollars. Je les avais gardés en cas de besoin ».

Il a téléphoné à sa mère. « Ici, ils nous ont laissé téléphoner. Ils nous ont dit : “Ceux qui veulent joindre leur famille peuvent le faire gratuitement depuis ce poste”. J’appelé ma mère pour lui dire de ne plus s’inquiéter pour moi, que j’étais de retour au Guatemala, que j’étais à l’aéroport, que je pourrais partir dans l’après-midi et que j’arriverais en début de soirée ».

Ils sont sortis. Dans la rue, personne ne les attendait. Ils étaient trois : Danilo, son frère et un troisième habitant du village. « On rentre ensemble », ont-ils convenu. La séparation était hors de question. Ils ont pris peur face au désordre ambiant. Ils ont bien demandé à plusieurs taxis combien ils demandaient pour les emmener à El Quiché, à plus de 200 kilomètres de là, mais ils ne se sont pas décidés. « J’avais peur. Ici, les choses ne se passent pas comme aux États-Unis où l’ordre et la présence policière nous autorisent une certaine insouciance. Ici, c’est tout le contraire. Et je ne voulais pas prendre de risques ».

Finalement, ils ont croisé une amie, expulsée également et originaire de Chinique, non loin d’El Quiché. Elle a demandé à son frère, qui l’attendait en voiture, de les déposer à la gare routière, ce qu’il a fait sans les faire payer. Avant de prendre le bus, ils se sont tout de même offert un repas dans un fast-food. Ils n’avaient rien mangé depuis qu’ils avaient décollé du Texas, et la collation de l’aéroport avait été très frugale.

« J’avais oublié comment était la vie ici »

En montant dans un « Araceli » – un type de bus réputé pour son manque de tenue de route – Danilo s’est à nouveau senti peu rassuré. Voilà la réalité de ce Guatemala qui lui manquait tant dans sa cellule. « Quelle peur ! J’étais tétanisé. Le bus doublait comme un forcené, mon Dieu !, j’avais l’impression de tomber. Dans l’avion, tranquille, je n’avais pas la moindre angoisse, même si l’on était entre ciel et terre. Oh, j’avais bien conscience de l’altitude, mais je n’avais pas plus peur que ça. Dans le bus, en revanche, j’étais mort de trouille ».

À l’arrivée, le seul des cinq frères qui n’était pas parti vers le Nord les attendait sous le bougainvillier du parc du village. Leur mère n’était pas descendue du hameau. À la maison, il l’a embrassée et a pleuré de joie en la revoyant. Le jour de son départ, il avait également fondu en larmes. Elles lui ont parues étranges, ces larmes, les mêmes, mais en deux occasions si distinctes.

Le chemin vers le hameau était plongé dans l’obscurité. Danilo revenait vivre en milieu rural, là où l’éclairage à l’électricité n’existe pas : « Comme je suis arrivé par nuit noire, j’ai paniqué. Mon Dieu ! Là-bas, j’avais complètement oublié comment c’était ici. ». Il était peu rassuré, mais ne s’est pas laissé aller, car aux États-Unis, même s’il y a beaucoup de lumière, cela ne fait pas d’un endroit un lieu sûr : « Si tu te promènes de nuit, dès sept ou huit heures, mais surtout après dix heures du soir, tu as toutes les chances de te faire agresser par des Portoricains, pour peu qu’ils soient au moins deux. Tu peux même te faire tuer si tu ne leur lâches rien ».

Lorsque j’ai parlé à Danilo, cela faisait déjà trois mois qu’il était rentré au Guatemala. Arrivé au pays, la première chose qu’il a faite, c’est récupérer l’argent qu’il avait en banque aux États-Unis. Il avait envoyé sa carte et son code secret à son neveu. « Et là, pof !, ils ont eu accès au compte, car contrairement aux banques d’ici, là-bas, tu peux retirer de l’argent aux distributeurs. Tu glisses ta carte, tu tapes ton code et poum !, les billets sortent. Ils ont pu tout retirer, et il ne reste rien aux États-Unis. Lui qui avait pensé qu’il perdrait tout cet argent, qu’on le lui volerait, il était ébahi par ce qui lui arrivait, par l’ordre qui régnait aux États-Unis. Il n’avait rien perdu.

« Je me suis senti très triste »

À son arrivée chez lui, il s’est trouvé immergé en pleine campagne électorale. Il n’a pas pu voter, contrairement à son frère et à leur ami – celui avec qui ils sont arrivés. Danilo avait perdu sa carte d’identité en partant vers le Nord, et on lui a dit qu’il n’apparaissait pas sur les listes de recensement, alors même qu’il avait voté lors des élections antérieures.

Il s’est rendu compte de la radicalité des postures politiques dans sa circonscription : « C’est horrible, ils sont tous divisés ici, pas besoin de chercher bien loin pour comprendre pourquoi le Guatemala ne parvient pas à se lever ». Et il se lance dans la comparaison : « Aux États-Unis, je n’ai pas constaté de problème politique ». C’est alors qu’il a commencé à idéaliser le Nord et à se laisser séduire par l’idée du retour.

L’affaire du « millionnaire », qui a escroqué des milliers de personnes, l’a également choqué. De nombreuses familles dont un ou plusieurs membres vivaient aux États-Unis lui avaient confié de l’argent censé fructifier par magie et se sont retrouvés sans le sou, voire endettées. « Je n’ai pas du tout apprécié cette escroquerie, de nombreuses personnes se sont retrouvées sans terres ».

La veille de notre entretien, le troisième frère expulsé de Danilo est rentré. « Je vais voir comment se sent mon frère, m’a-t-il dit, « je l’imagine très triste, car c’est comme cela que je me suis senti quand je suis arrivé ici : très triste ». Il a dit qu’en arrivant, il se sentait oppressé par le paysage, comme si les montagnes l’empêchaient de voir plus loin. Cela n’avait rien à voir avec ce qu’il avait vu aux États-Unis, leurs étendues à perte de vue. « Quand je suis arrivé, j’ai vu une grande colline. Mon Dieu !, me suis-je dit, je vais devoir sauter pour voir de l’autre côté ».

Pourquoi repartir au Nord ?

Comment Danilo a-t-il pris la décision de repartir ? Bien qu’il soit jeune et célibataire, son histoire met en évidence certains éléments décisifs pour des milliers d’expulsés tiraillés entre l’envie de rester au Guatemala et le besoin de retenter leur chance aux États-Unis.

Il nous l’a avoué : « Oui, j’y pense, je pense à repartir et d’ailleurs, pourquoi mentirais-je ? » Ce n’est pas quelque chose dont il se cache, même s’il sait que cette décision peut le conduire en prison et qu’elle est mal vue par une grande partie de son entourage. Bien qu’en parlant avec lui nous n’avions aucune idée de quelle serait sa décision, maintenant qu’il est reparti, elle ne nous étonne pas le moins du monde.

La première des raisons, et non des moindres, c’est que là-bas, on gagne bien sa vie alors qu’au Guatemala il est extrêmement difficile de trouver un emploi ou de produire pour vendre. Quand il était là-bas, il gagnait 500 dollars par semaine et parvenait à en envoyer un peu chez lui. Mais il n’y a pas que l’argent qui l’attire, il y aussi le besoin de se mettre à l’épreuve, la façon dont il a pu se surpasser quand il y était. « Pour moi, c’est une expérience unique. Jamais je n’avais travaillé dans une grande entreprise. C’est même dans ce contexte que j’ai appris certaines choses : comment économiser, comment gagner un peu d’argent ». Danilo est orphelin de père et vivait en situation de grande pauvreté à El Quiché.

Troisième raison de repartir : la chaîne de proches qui le hâle et qui ne s’est jamais rompue. Certains membres de sa famille sont toujours là-bas. Son beau-frère n’a pas d’argent et il est malade, son neveu l’incite à revenir : « Oncle Danilo, que vas-tu faire ? Tu vas venir ? ». Danilo lui répond qu’il n’a pas l’argent pour payer le passeur. Et le neveu de lui promettre : « Ne t’inquiète pas, si tu comptes revenir, je vais t’aider, je peux t’aider ». L’expulsion n’a pas rompu la chaîne de l’immigration. Et les expulsés repartis aux États-Unis sont nombreux. Cela signifie qu’il est possible de repartir et que ce n’est pas aussi dangereux que le gouvernement états-unien et les médias veulent le faire croire.

Danilo avait aussi des projets concrets. « Je n’étais pas allé au bout des choses ». Il évoque ce qu’il est parvenu à faire avec son frère : acheter deux petits terrains, l’un de 1,2 hectares pour 75 000 quetzals (environ 7 200 euros), l’autre pour 60 000 quetzals (5 750 euros). Et ces terrains, il les voit comme un tremplin vers d’autres projets, plus ambitieux : « Je n’ai pas construit de maison, je n’ai pas de grands terrains, je n’ai pas de bétail ».

Les objectifs en appellent d’autres et l’ensemble de ces objectifs forme un rêve, plus vaste que ces derniers, qui ne cesse d’être alimenté. Puis, des considérations matérielles, il passe aux considérations familiales, sociales, mais aussi aux fondamentaux, comme l’amour : « Mon rêve, c’est de pouvoir me surpasser pour obtenir quelque chose. Si Dieu me le permet, j’aimerai rencontrer une femme. Mais pour cela et pour pouvoir l’entretenir, je dois posséder des biens. Et ce n’est pas encore le cas ».

Ce rêve de se surpasser passe, pour lui, par les études. Pas au Guatemala, où il s’est arrêté après l’école primaire, mais aux États-Unis, où il a commencé à étudier en « jaiskol » (high school – le lycée) et où il a pris « des cours de « compiore » (computer – des cours d’informatique), entièrement gratuits, entièrement en anglais ». Il se rappelle que son professeur s’appelait Paula. « C’était quelqu’un de bien. J’aurais aimé discuter avec elle, mais je n’avais pas son numéro de téléphone et je ne maîtrisais pas encore suffisamment l’anglais ».

En résumé, pour Danilo, partir au Nord n’est pas un péché mais un don de Dieu. « Je remercie Dieu du fond du cœur d’avoir donné à mon frère l’opportunité de passer la première fois ». Cette attitude face à Dieu se retrouve dans sa décision de repartir. Il s’agit d’une vision de la religion fortement liée au travail, car elle repousse les vices : « Je remercie énormément, énormément Dieu de n’être pas tombé dans le vice du tabac ou de l’alcool, même si j’ai peut-être le vice de l’argent ». Pour conforter ses convictions religieuses, il rejoignait tous les dimanches matins un groupe à l’église catholique de Guadalupe. Et pour rendre le travail plus supportable, « j’emportais mon lecteur de disques compacts pour écouter des louanges et de la musique à l’usine. On s’ennuie aussi, quand on est assis ».

Rien n’a pu le décourager

Je lui ai fait part de mes réserves et l’ai alerté sur les difficultés d’un retour mais il avait toujours réponse à tout. Et si les employeurs décidaient de demander des papiers en règle pour donner du travail ? « C’est le cas dans les grandes entreprises où j’ai travaillé, dans le poisson, la couture et même les fruits maintenant, mais si je travaille pour un américain, chez lui, comme jardinier, ou pour faire le ménage, je n’aurai probablement pas ces problèmes.

Et si le climat devenait plus répressif, là-bas ? Il répond que ce que l’on entend dans les médias est une chose, ce que lui raconte son beau-frère au téléphone en est une autre : « Il m’a dit que la police migratoire ne fait plus autant de zèle, qu’elle s’est un peu calmée ». Il reconnaît néanmoins que « le passage au Nord est assez cher », mais, manifestement, l’argent ne l’a pas dissuadé.

Rien n’a pu le décourager. Quelques mois après notre entretien, il est parti, et il est arrivé. Aujourd’hui il travaille.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3024.
- Traduction de Jérémie Kaiser pour Dial.
- Source (espagnol) : revue Envío, n° 315, juin 2008.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, le traducteur, la source française (Dial - http://enligne.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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