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MEMOIRE - L’Émergence des femmes indiennes au Guatemala

Chapitre II - Regards et paroles de femmes indiennes sur la construction de soi

Émilie Ronflard - EHESS, septembre 2006

Lunes 8 de enero de 2007, puesto en línea por Émilie Ronflard

Sommaire du chapitre II :

I) Se retrouver et se construire.

1- Apprendre à se connaître pour se construire.

2- Se réapproprier son corps.

3- La spiritualité investie.

II) Femmes indiennes et vie privée.

1- Les relations de couple.

2- Etre mère.

3- La place de la famille.

III) Femmes indiennes et vie publique.

1- Parcours scolaire et vie professionnelle.

2- La participation politique dans la vie quotidienne.

3- Rapport à la communauté.


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I. Se retrouver et se construire.

I) 1. Apprendre à se connaître et à se construire.

L’histoire des femmes indiennes se caractérise par une mise sous tutelle continuelle qui leur arrache le droit le plus élémentaire : conserver le contrôle de sa trajectoire de vie. Elles doivent se couler dans des schémas de comportements et de valeurs qui leur sont dictés aussi bien par leur communauté que par les acteurs extérieurs. L’image typique de l’indienne au Guatemala est celle de la domestique ou de la paysanne effacée, ignorante et soumise, main d’œuvre docile et corvéable à merci. Dans la communauté elle doit être une bonne femme au foyer travailleuse et respectueuse. Ces définitions de soi imposées de l’extérieur éloignent la possibilité de se retrouver, de s’élever une identité choisie et non pas subie. Paradoxalement, elles assistent à des changements extrêmement rapides. La guerre, qui a ravagé la vie de milliers de femmes indiennes qui ont perdu leurs proches et ont assisté au démantèlement de leur communauté, de leurs traditions, de leurs espoirs, les a fortement désarçonnées, en même temps qu’elle précipitait les remises en cause de l’ordre traditionnel en faisant émerger des figures de femmes fortes, revendicatrices et indépendantes. Les femmes indiennes ressentent en plus de plein fouet les effets de la globalisation : l’appauvrissement qui s’accentue, l’effet des migrations vers la ville ou l’étranger, l’amplification des échanges économiques et culturels, mais aussi l’accès aux institutions internationales.

Face à tous ces phénomènes, les femmes indiennes interrogées témoignent d’un désir de retour sur soi. Tout semble aller trop vite et elles sont prises dans un tourbillon de changements qu’elles semblent souvent plus accompagner qu’elles ne l’extirpent d’elles-mêmes. Des concepts et une certaine idée du développement des femmes indiennes sont véhiculés par les organisations et les associations non gouvernementales, ils sont relayés auprès de la base et réutilisés dans tous les projets de développement. Une sorte de matraquage conceptuel s’organise qui atteint les femmes indiennes jusqu’au fond des communautés. On les abreuve d’égalité de genre, de partage des tâches domestiques, de fierté indienne retrouvée, de préservation de la cosmovision… mais beaucoup de femmes ignorent ou ne conçoivent pas la signification de ces termes ou bien ne sont pas prêtes à les aborder sous cet angle. Elles contemplent avec une certaine distance l’effervescence de toutes ces organisations qui se pressent pour les inciter à défendre leurs droits, car ce qu’elles souhaitent c’est avant tout reprendre le contrôle de leur vie et se sentir bien avec elles-mêmes. Le chemin de l’émancipation, elles veulent le trouver par elles-mêmes et le suivre à leur rythme. Une des femmes réagit ainsi lors de l’entretien: « ils disent que si tu sais tes droits tu es un sujet politique, mais je me suis rendue compte que le personnel est politique. C’est quand j’ai réussi à me construire moi-même que je me suis sentie sujet politique. Dans un atelier ils disaient qu’il fallait être très indépendante, mais je me suis rendue compte que je ne l’appliquais pas dans ma relation de couple. Eux non plus n’avaient aucune légitimité pour me dire ça, ils ne l’appliquaient pas dans leur vie. » Les femmes élaborent leur modèle de développement à partir de la sphère personnelle. Leur première réussite est de parvenir à se sentir exister et de se construire par rapport à elles-mêmes, avant tout type d’engagement collectif.

Certaines manifestent leur détresse à s’être engagées dans des luttes pour transformer la société sans avoir pris le temps de s’arrêter sur les contradictions et les douleurs qu’elles abritent en elles. Elles déclarent alors que leur premier combat est de se changer elles-mêmes pour rendre leurs actions plus efficaces ou être en accord avec leurs convictions. Elles veulent s’approprier les revendications nouvelles qu’elles découvrent, et les appliquer d’abord à leur vie personnelle. Esmeralda travaille dans un organisme de défense des droits des femmes indiennes : « Je ne connaissais pas les droits des femmes, ni leur situation de violence. Je vivais cette violence mais ne l’identifiais pas. J’éprouvais la nécessité de savoir clairement ce que je faisais. J’ai commencé à soulever la problématique à partir de ma famille et essayé de résoudre d’abord ma situation familiale pour ensuite pouvoir aider. »

Toutes ont ainsi connu le racisme mais il n’est pas rare qu’elles ne l’aient analysé comme tel que tardivement. Cela leur paraissait si naturel qu’elles ne rattachaient pas le terme de racisme aux petites humiliations qu’on leur infligeait quotidiennement. Je cite ici Elisabeta, femme kaqchikel issue d’un village proche de la capitale, qui est peu familiarisée avec la notion de racisme : « Je ne connais pas le racisme car je n’ai pas cohabité avec différentes races. Moi je ne suis d’aucun groupe sauf au travail où ils sont indiens. » Ce besoin de se tourner vers soi vient donc aussi d’un désir de découvrir et d’analyser les traumatismes qu’elles ont vécus.

Une des constantes des entretiens réalisés est le regard critique que portent les femmes indiennes à propos de leurs opinions sur l’être à la fois femme et maya. Elles suivent un parcours de tâtonnements exploratoires au contact de figures clés, qui les poussent vers des orientations successives qui leur permettent de se forger leur propre opinion, au fur et à mesure des découvertes. Elles ne se laissent pas imposer leurs avis et conduites mais se construisent peu à peu avec une grande ouverture d’esprit face aux apports extérieurs: « Je sais pas si c’est ma faiblesse de vouloir tout analyser. Je trouvais des incohérences en tout. Je ne juge pas les personnes mais je me rends compte qu’il y a des incohérences dans nos vies quand, pour la réalisation des cérémonies, on les transforme en folklore, en intérêts économiques. Chaque chose que je fais, j’essaie de le faire selon ce que me dit mon cœur. » Elles se construisent dans le doute et la recherche constante de soi, n’hésitant pas à remettre en cause ce qu’elles ressentent comme injuste dans leur environnement. Elles ont des exigences par rapport à ce qu’elles veulent être et s’interrogent sur la légitimité de tous les éléments qui perturbent leur envie de former une personne épanouie et pleine.

La plupart des femmes que j’ai interrogées ont conscience des enjeux de la construction de soi et en témoignent dans les entretiens. Cette construction passe par un double mouvement, il s’agit d’abord de changer l’image qu’on a de soi-même, pour ensuite pouvoir se donner les moyens d’agir. Mais cela ne suffit pas, ces femmes doivent aussi être capables de projeter ces changements internes sur les autres afin de modifier les mentalités. Elles doivent influer sur l’image négative qu’elles ont d’elles-mêmes en se libérant des préjugés qui les emprisonnent, c’est un travail sur soi et les autres. Un décalage persiste ainsi souvent entre l’image que les autres renvoient à ces femmes et la conception qu’elles sont parvenues à avoir d’elles-mêmes. Ainsi, une femme nous confie qu’alors qu’elle avait déjà atteint un certain niveau d’étude et désirait les poursuivre à haut niveau, une femme ladina vint à sa rencontre à la sortie de l’église et lui proposa de venir travailler comme domestique à son domicile. Elle déclina l’offre et, devant ce refus, la femme entra dans une colère terrible mêlée de rage, et de mépris en l’insultant. Elle ne concevait pas qu’une indienne puisse étudier et déjouer ainsi ses attentes en se permettant de voler les attributs sociaux de la classe dominante. Les femmes que j’ai rencontrées insistent sur le mépris et le racisme qui les poursuivent alors même qu’elles ont réussi une ascension sociale.

Tous les propos tenus révèlent une grande détermination à se construire afin de trouver un bien-être personnel. On accepte de pouvoir penser à soi sans pour autant se considérer comme une égoïste ou une femme indigne. L’idée de sacrifice de soi pour les autres et de privation est souvent rejetée. Les propos d’Ormelia sont édifiants : « J’ai commencé à voir que dans la vie il est possible d’être heureux. Ils nous ont enseigné le contraire. » La possibilité de vivre une vie nouvelle où elles tiennent le rôle principal voit le jour et cela leur permet de bâtir des projets positifs qui les rendent heureuses. Comme le suggère Alain Touraine, « il faut désormais reconnaître que les femmes, qui ont été si constamment considérées comme soumises à des désirs, à des règles, ou à des fonctions imposées par d’autres, sont capables d’agir pour répondre à des exigences intérieures et personnelles, et non pas seulement pour répondre à des contraintes extérieures. » [1]

I) 2. Se réapproprier son corps.

Aborder le thème du rapport au corps est un exercice difficile, notamment avec des femmes mayas qui cultivent à cet égard une grande pudeur. Pourtant, contre toute attente, la parole s’est facilement libérée, les confidences précédant parfois mes questions. On observe trois types de discours relatifs au corps. Une partie des femmes le perçoit comme une source de souffrances destructrice. Une autre posture est celle des femmes qui le conçoivent comme un instrument au service de leur rôle de femme et de l’harmonie dans la famille. Enfin, une autre partie des femmes adopte une conception de la relation au corps beaucoup moins commune et fait du corps la base même de la connaissance de soi et de la lutte identitaire.

Dans les communautés indiennes, on ne parle pas de sexualité. Tout est caché, secret et l’éducation sexuelle des jeunes filles se fait sur le tas. La morale catholique a fait son oeuvre et le corps est envisagé comme un instrument de reproduction et rarement comme une source de plaisir. La notion de plaisir est d’ailleurs quasiment absente des discours, et on rattache le corps à l’image valorisée de la mère, ou à des choses honteuses et impures. La seule sexualité acceptée est hétérosexuelle, reproductive, et dans le cadre du mariage. Cette conception du corps et de la sexualité est profondément ancrée dans les esprits et s’incarne dans le partage sexué des tâches. Les femmes connaissent peu leur corps. Leur ignorance est si grande par rapport à la sexualité que certaines racontent ne pas avoir fait le lien immédiatement entre les relations sexuelles et le fait de tomber enceinte. Elles n’osaient pas poser de questions sur le sujet et lorsqu’elles le faisaient les réponses reçues étaient fausses ou évasives «Je ne savais pas ce qu’était être enceinte, ma mère l’était mais ne nous disait rien. Elle racontait que le bébé venait de l’avion.» Cette ignorance entraîne de nombreuses naissances non désirées. Au moment de leurs premières règles, elles sont souvent surprises car personne ne les y avait préparées. Esmeralda en atteste par son expérience: «La sexualité est un thème très restreint dont on ne parle jamais. Quand j’ai eu mes règles, je ne m’y attendais pas, je savais pas ce qui se passait. Je ne savais pas que je pouvais tomber enceinte. On apprend plus dans la rue. Ma mère m’a dit: Attention aux hommes! et m’a donné des serviettes. On en avait jamais parlé à la maison.» Les jeunes femmes indiennes se heurtent à une série de tabous et de règles qui imprègnent les comportements à leur égard, mais sans que rien ne soit dit explicitement : «Ils m’avaient dit de ne pas monter aux arbres car j’étais une fille: les fruits n’allaient pas bien sortir

Cela explique que la plupart des femmes indiennes considèrent avant tout leur corps comme un outil de reproduction. Elles tombent enceintes tout au long de leur période de fertilité sans se reposer. Elles ne prennent pas l’initiative de parler de leur sexualité car ce n’est pas un thème qu’elles jugent déterminant dans la construction de soi. Lucia réagit sur ce thème: «Je ne peux pas dire si la sexualité est importante ou non, ça ne me manque pas et ne me gêne pas non plus.» Cela ne signifie pas qu’elles ne prennent pas de plaisir, mais ce plaisir n’est jamais une fin en soi. Elles considèrent l’acte sexuel comme une sorte de devoir, qui maintient l’harmonie dans le couple et évite les tensions. Selon Juana, «La sexualité peut causer des problèmes. Mon mari me donne satisfaction pour qu’on s’entende bien. Il faut qu’il te satisfasse sinon ça créait des problèmes car la femme va chercher un autre homme.» La sexualité fait partie du bon fonctionnement de la communauté, elle permet de donner des enfants et assure la stabilité du groupe. Une autre femme indienne insiste sur le fait que « c’est un thème délicat dans la culture maya mais il est important de lui donner de la valeur. Il faut respecter l’intimité de chacun et maintenir une relation avec son partenaire et pas avec plusieurs. La sexualité est sacrée mais faut pas sortir du cercle ».

La sexualité est donc souvent pensée et pratiquée d’après une norme bien définie qui laisse peu de marge de choix aux femmes. Celles-ci ne s’approprient pas leur sexualité, elles ne se revendiquent pas à partir de leur sexualité mais l’intègrent à leurs attributions sexuées.

Pour d’autres femmes, la sexualité est très mal vécue, elles la ressentent comme un moyen pour les hommes de les opprimer, de les rabaisser. Elle génère en elles des sentiments ambivalents qui provoquent une grande souffrance. L’idée qu’elles se font de la sexualité et du corps est confuse: une source de plaisir et un grand péché. A l’adolescence, elles s’éveillent à la sensualité et on les incite à renvoyer une image d’elles féminine et désirable. Pourtant, on les veut vierges et préservées jusqu’au mariage. Diana, a eu des relations avant le mariage et raconte son expérience: «Il me reprochait d’avoir accepté. Tu as été très facile, c’est de ta faute. Chaque homme veut rompre la virginité, ils se sentent orgueilleux. Je lui disais: tu savais que j’étais vierge, tu m’as volé ce que j’avais de mieux, pourquoi tu me le reproches ?». La virginité est sacrée et permet de faire un bon mariage, on cherche donc à préserver la jeune fille, mais on exige qu’elle puisse plaire pour pouvoir trouver un mari. La relation sexuelle avant le mariage est donc souvent source de remords, de sentiments forts de culpabilité, alors que la jeune fille s’offre le plus souvent par amour. La sexualité donne lieu à un chantage affectif: si elle n’accède pas à la demande du partenaire, elle est rejetée; si elle cède le résultat est le même.

Le seul épanouissement sexuel accepté se situe dans le mariage, mais il est trop souvent substitué par la violence. Les témoignages rassemblés regorgent de récits de violences sexuelles ou de mépris envers la femme. «Je suis restée traumatisée par le sexe. Quand on m’a opéré d’une césarienne, quinze jours après mon mari m’a obligé à avoir des relations. Je passais alors par des souffrances horribles. Je n’ai pas pu me l’ôter du corps. Pour moi ce fut le comble, ce fut me manquer de respect. Depuis cette fois-là je n’ai plus pu sentir de plaisir. J’ai senti un rejet envers lui et j’ai jamais pu retrouver la beauté de la relation.» La violence sexuelle, que ce soit dans la famille ou en dehors, détruit l’individu et l’empêche de se développer. Elle infériorise les femmes en les laissant impuissantes. Un autre récit renforce cette idée: «Il me prenait comme il voulait, c’était juste pour terminer. Je me sentais comme un chiffon. Je lui ai dit qu’il ne me prenne pas comme ça, et il m’a jeté contre le mur. Je voulais aussi avoir un orgasme. Au bout d’un an, je continuais à lui demander: tu as terminé ? Je me sentais mal psychologiquement. Si tu le fais avec amour, ya pas besoin de demander.» Les relations sexuelles imposées écrasent la femme, qui est niée dans son individualité puisqu’on ne lui reconnaît pas le droit de refuser la relation et qu’elle sert uniquement de réceptacle à l’orgasme masculin sans que son désir ni son corps ne soient pris en compte.

Ce corps dépossédé et maltraité se retrouve cependant au coeur de l’organisation de femmes mayas la plus dynamique et innovante du moment, et adopte une place centrale dans bien des discours entendus. Ce corps, objet de tant de mépris, d’invasions physiques et théoriques et d’expropriations, devient le fer de lance des revendications d’une partie des femmes indiennes. D’une part, il devient la base de la lutte identitaire des femmes mayas; et d’autre part, il symbolise le processus de subjectivation en cours par une émergence du droit au plaisir.

Le groupe Kaqla initie ses réflexions à partir de l’observation d’une intériorisation des oppressions dans le corps des femmes indiennes. Il part du principe que les changements dans la société s’élaborent d’abord par une transformation au niveau individuel, et qu’il est indispensable pour cela d’obtenir la guérison du corps. Les femmes de Kaqla réfléchissent à partir du constat d’une matérialisation de la soumission dans le corps, provoquée par l’acceptation des jugements discriminatoires que l’on porte sur elles. Cela se décèle par l’adoption d’un comportement de victime au quotidien comme l’impossibilité de réagir face à une discrimination, par des regards baissés, par une façon de danser... Elles souhaitent délivrer ce corps des oppressions qui le pénètrent afin de ne pas les combattre seulement en surface, mais au fond de leur personne : «Je connaissais ces trois oppressions mais je n’avais pas touché mon corps, mes émotions. Quand je me suis rendue compte des énergies oppressives, je suis presque morte, ça m’a paru horrible. Ca t’empêche de créer. Ce n’est pas une oppression mentale, c’est comment sortir l’oppression de ta peau.. Tu ne peux pas élever la voix, ta gorge est nouée. C’est pas de la psychanalyse, la guérison est plus intégrale. Il s’agit de voir où l’oppression se situe dans le corps.» Les femmes de Kaqla ont réalisé, comme beaucoup d’autres femmes hors de l’organisation, qu’elles devaient appliquer leurs revendications et leurs discours à leurs vies personnelles. Cela leur coûtait beaucoup et comme le dit franchement une des femmes, «Toutes, dans l’organisation, elles avaient des vies personnelles merdiques». D’où la nécessité «Si on fait une organisation politique de faire une guérison personnelle, sinon il n’y a pas de lien entre le quotidien et les grandes idées.» Kaqla n’est pas proprement parler une organisation politique mais elle offre un espace et des solutions pour augmenter l’efficacité politique des femmes indiennes à travers le corps selon le postulat suivant : «Pour fortifier le sujet politique, il faut travailler sur le corps et les émotions.»

Le manque d’estime et de confiance en soi est imputé aux oppressions vécues et notamment à l’oppression sexuelle qui empêche d’avoir le courage d’exercer un rôle de leader. Le thème de la revalorisation de l’auto estime cher aux ONGs est revisité, en le concrétisant par des exercices physiques. Cette auto estime se retrouve si la femme prend conscience que son corps lui appartient et qu’elle a les moyens d’agir sur la réalité. L’organisation tente d’encourager l’amour de soi comme préalable à l’action politique. La femme doit accepter qu’elle est aussi responsable des discriminations puisqu’elle continue de refuser d’être actrice de sa vie personnelle.

Concrètement, la guérison passe par le contact avec l’autre et le partage d’expériences comme des massages, des thérapies énergétiques... L’objectif est de ne plus s’attaquer à coup de concepts en accentuant les divisions, mais de discuter à partir du vécu en nouant des liens avec les autres femmes indiennes au delà des divergences d’opinion. «Pendant qu’elles se massaient, les femmes commençaient à parler du racisme, non pas en tant que concept, mais au travers de ce qu’elles sentaient

Cette thérapie a une orientation identitaire puisqu’elle pousse les femmes à s’accepter, à dépasser les traumatismes qui les bloquent dans leur épanouissement personnel, et surtout à imaginer une identité propre plus respectueuse des autres. Elle vise à ce que les femmes participent librement, une fois libérées des oppressions. Le discours de Kaqla dénonce la reproduction par les femmes des comportements méprisants qu’elles ont intégrés, et prône la solidarité et l’harmonie entre femmes pour progresser ensemble. Elles doivent être à l’écoute de leurs corps pour détecter les oppressions et ne pas les reproduire. Cette centralité du corps se manifeste jusque dans la définition que l’on donne de soi en tant que femme. Une des femmes de Kaqla affirme: «Je me sens femme parce que je vis avec une auto conscience de mon corps et que je suis en train d’essayer de réaliser ce qu’il sent, ce dont il a besoin et ce qu’il donne.»

Cet attachement au corps ne concerne pas seulement les femmes de Kaqla. Le désir général de se réapproprier son corps s’exprime par la volonté d’avoir une sexualité plus accomplie, en accord avec soi. Pour Linda, lesbienne proclamée, cela se traduit par la libre option sexuelle mais, dans nombre d’entretiens, les femmes ne demandent qu’une sexualité qui leur offre amour et plaisir avec un partenaire à leur écoute. Elles ne hissent pas la banderole de la libération sexuelle et du renversement de toutes les normes morales, mais souhaitent des relations sexuelles plus harmonieuses et respectueuses avec leur partenaire. Ortensia donne ainsi son avis:«On ne nous a pas appris à connaître et respecter notre corps. En ce qui concerne les femmes mariées, je ne sais pas si elles ont apprécié ou si elles ont été à disposition de leurs époux du fait du machisme qui existe dans la culture maya, encore plus quand ils boivent. Moi je prends du plaisir, c’est important pour le développement personnel. Il faut parler clairement avec son partenaire avec loyauté et sincérité.» Elles veulent récupérer le contrôle sur leur corps et décider «quand, où, comment et avec qui». Il est important pour elles de prendre leur temps et de trouver le bon partenaire avec lequel elles pourront tout partager. Une femme me dit «Le moment opportun pour vivre ma sexualité avec mon partenaire, il va arriver à un moment déterminé. Quand on sera prêt, on va décider de le faire. La vie sexuelle est propre à chacun. La sexualité est le complément de la vie en couple mais elle a ses moments, ses lieux, ses processus. Quand le moment sera venu, je dois le faire, le réaliser et le vivre. Le moment adéquat doit se vivre avec plénitude, je n’attends pas d’engagement formel.» Le mariage est parfois remis en cause, mais la relation se veut stable, sincère et fidèle dans tous les cas. Comme le confirme Estela, le regard sur le sexualité change : « Nous les femmes devons connaître la sexualité, la considérer comme quelque chose de naturel, il faut avoir du plaisir et connaître son partenaire. On le voit souvent comme un engagement pour donner naissance aux enfants. Comme il n’y a pas d’éducation sexuelle, on ne peut pas l’interpréter autrement. Dans notre milieu on touche pas à ces sujets, le thème de la sexualité est très privé et c’est comme ça qu’on le considère. » Cette vision du corps comme source de plaisir participe pour ces femmes à la bonne entente avec soi-même, de même qu’une sexualité satisfaisante est un vecteur d’affirmation personnelle.

C’est le corps, plus que la sexualité, que certaines femmes indiennes définissent comme un élément important de la construction de soi. Ce n’est néanmoins pas le seul, car la réappropriation de son corps est interdépendante de la réappropriation de son identité ethnique.

I) 3. La spiritualité investie.

Dans mes entretiens, les femmes revenaient constamment et spontanément sur la question de la religion et des croyances. Le processus d’affirmation de soi les oblige en effet à remettre en question certains enseignements de la chrétienté. Elles sont traversées de doutes car certains principes de leur religion vont à l’encontre de leurs revendications. Parallèlement à la construction de soi, une opinion critique se développe donc sur des doctrines religieuses si ancrées dans les mentalités et la culture qu’elles modèlent la vie quotidienne des femmes indiennes.

Les femmes se battent pour l’égalité des sexes or, le discours chrétien leur semble inférioriser les femmes et justifier la domination exercée par les hommes. Une des femmes donne l’exemple du mariage : « Quand quelqu’un se marie, c’est jusqu’à la mort. Je sais pas si c’est biblique mais je peux pas attendre que la violence me conduise à la mort. » Bien souvent on incite les femmes à supporter la violence conjugale pour préserver le noyau familial au péril de leur vie, ce qu’elles acceptent de moins en moins.

Pourtant, la religion est rarement rejetée en bloc. La religion, qu’elle soit catholique ou protestante, est souvent mentionnée comme un tremplin à la participation des femmes indiennes. La religion catholique, au travers de la théorie de la libération, a en effet conduit certaines femmes à se lancer dans un engagement politique. Rosalina Tuyuc a ainsi commencé à se mobiliser en suivant les traces de ses parents activistes religieux. « Depuis petite, j’ai appris à faire le travail qu’ils faisaient. C’est à partir de là que j’ai commencé à découvrir que j’avais une habileté pour travailler avec les gens. » Vers 14/15 ans, elle a travaillé avec des groupes de jeunes, des coopératives mixtes, des groupes de catéchistes et de femmes artisanes. A la suite du tremblement de terre, elle obtient une bourse pour suivre des études d’infirmière et participe aux comités de reconstruction. Dans les années 80, le répression est terrible, et son père et son mari sont tués, ce qui impulsera sa collaboration à la création de Conavigua, la Coordination Nationale des Veuves de Guatemala, qui s’attaquera à la politique de répression gouvernemental et organisa les moyens de survie. D’autres se sont tournées vers la religion protestante qui n’incite pas à la lutte mais propose une participation au développement communautaire.

La religion est très respectée et reste l’espace le plus investi par les femmes indiennes. Lorsque celles-ci découvrent leurs droits et contestent le machisme, elles s’attachent donc à changer les choses dans l’Eglise au lieu de revenir sur leurs appartenances doctrinales. Elles sont extrêmement attachées à cette institution qui leur offre un espace d’expression. Juana nous dit: « La première fois que j’ai parlé en public, c’était à l’église où j’étais soliste. L’initiative est née quand j’ai vu que je pouvais le faire. J’ai réussi à dominer ma peur. » Cela n’empêche pourtant pas ses critiques : « Les leaders dans la religion catholique sont des hommes. Dans différentes religions, ce sont les hommes qui gouvernent. Les nonnes ne disent pas de messes, seulement les prêtres. » Mais Juana continue de faire vivre l’église dans sa communauté, tout en suivant ses convictions. Elle vient en effet de créer, avec un groupe de 26 femmes du village, une célébration à la Vierge des Innocents. Elle a été désignée présidente de l’association. Cette initiative est née de la constatation qu’il existait « une discrimination contre nous comme femmes, mais aussi contre la vierge » car le patron du village avait sa fête, et la vierge non.

Une tendance relativement nouvelle se répand pourtant, il s’agit de la (re) découverte de la cosmovision maya en lien avec le développement des mouvements d’affirmation indiens. Cette tendance surgit de manière plus ou moins artificielle. De nombreuses organisations proposent en effet des formations sur ce thème très actuel sans que toutes les femmes indiennes éprouvent l’envie ou la nécessité de s’y intéresser. Une part non négligeable des femmes indiennes ont enfoui ou oublié les pratiques religieuses mayas du fait de la répression militaire et religieuse. Beaucoup de femmes affirment ne pas connaître la cosmovision. Certaines, comme Lucia, se montrent curieuses : « On ne connaît pas cette cosmovision dont ils nous parlent. On veut savoir quelle vision ils ont, qu’ils nous donnent les formations. » D’autres se montrent effrayés par ces pratiques religieuses mayas assimilées à de la sorcellerie : « Moi je suis catholique, il y a des choses qui sont mal chez les mayas. Laisser une bougie à des statues alors que nous on les voit comme des idoles sataniques. Une femme a demandé la mort d’une compagne qui lui déplaisait et en rentrant, elle était morte. C’était joli avant, mais ça s’est transformé. C’est pour ça que je veux pas pratiquer les rituels mayas. » La cosmovision maya est en fait très peu connue, même chez ceux qui s’en réclament, et peu comprise. Cette cosmovision, elle est politisée et intellectualisée afin de l’intégrer aux revendications identitaires mayas. De ce fait, l’impression qui domine est qu’elle appartient à une élite indienne qui lutte pour la sauvegarder et qui détient le monopole de la connaissance, en accord avec les grands organismes humanitaires. Or, cette cosmovision ne peut être comprise que si on rappelle qu’elle est d’abord une forme de relation au monde, à tel point intégrée à la culture maya qu’elle habite de manière inconsciente les individus. « La cosmovision ne s’enseigne pas, elle s’intègre dans toutes les actions et le vécu quotidien. Il faut motiver les gens avec une méthodologie adaptée pour qu’ils se rendent compte qu’ils la vivent sans connaître le terme. » La philosophie maya reste en effet extrêmement vivante même si elle ne s’accompagne pas de rituels. La nouveauté réside dans la curiosité que manifestent les femmes mayas de tous les secteurs à son égard et qui se traduit par l’envie d’acquérir davantage de connaissances.

La spiritualité indienne semble répondre à une nécessité des femmes car elle accompagne harmonieusement le processus de construction de soi. En effet, cette spiritualité est libre, elle n’impose pas de normes de conduite rigides mais se base sur la recherche d’un équilibre entre l’homme et son environnement. Elle soutient les femmes indiennes dans leur quête de bien-être et leur affirmation de soi en leur offrant un rempart contre les doutes et les souffrances qu’elles affrontent quand elles s’éloignent du moule qui leur est assigné. D’après elles, les religions d’origine chrétienne, apportées par les colonisateurs et imposées par la force, ne coïncident pas avec leur aspiration à l’élimination de toutes les oppressions. La spiritualité maya est propre à leur culture et les laisse libres d’être des femmes indépendantes qui font des choix de vie en fonction de leurs aspirations personnelles et non d’une imposition externe. Cette spiritualité reprend bien sûr des éléments de la chrétienté mais elle ne s’inscrit dans aucun cadre formel. Elle est sentie et adaptée par chaque femme d’après ses sensibilités et ses envies, l’effet recherché étant d’être en accord avec soi, les autres et l’univers.

Je vais appuyer mes propos sur deux témoignages. «Je me suis beaucoup éloignée de la religion catholique. Je ne fréquente plus la religion catholique mais je continue à la respecter. Pendant 20 ans j’ai adhéré à la religion catholique mais je suis entrée dans un conflit interne quand je me suis rendue compte que beaucoup de choses sont fausses et soumettent la femme. A l’église, ils disent toujours de pardonner mais on respecte pas la femme. On a surpris une femme très catholique de la famille en train de tromper son mari; la réalité est distincte. C’est un mensonge de croire que fréquenter l’église donne une bonne qualité de vie. Moi j’ai une bonne vie, je vis bien, j’ai des appuis. Je sais que j’ai beaucoup de bienfaits, le créateur sait que je ne vis pas que dans les apparences. Ils respectent la communauté, les anciens, la nature et valorisent ce qu’ils ont mais ils ont des contre valeurs car ils maintiennent les inégalités hommes/femmes qu’on peut visualiser dans l’éducation, la participation, la dignité de la vie. Le respect n’existe pas. Il faut respecter le créateur et faire attention à ce qu’on fait dans chaque situation car il voit tout. Il faut valoriser tout ce qui nous entoure comme la nature qui donne des médicaments. J’ai construit mon identité à partir de la spiritualité, je ne rejette pas la religion catholique mais tout n’est pas vrai

«La cosmovision me permet de dire que j’ai une spiritualité, une lumière profonde qui me permet de voir qui je suis. J’aime beaucoup, cela me fait sentir plus humaine. Je suis venue avec des limitations et des capacités comme tout être humain. Il y a des merdes qui nous limitent, des patrons sociaux, peut-être que si tu les enlèves ton être est pareil que le mien. La lumière est la mienne, elle m’appartient. La spiritualité c’est peut-être la capacité de se connecter avec son être plus profond. Je vais me sentir une autre personne, ni plus ni moins que les autres et profiter des plus petites choses. Je me suis rendue compte que je m’occupe plus de savoir si je suis bien habillée que de l’eau qui me lave... Il s’agit de se connecter avec soi-même et l’univers. Je descends tout à un niveau qui me permet d’exister. Il y a tant d’oppression dans le rituel catholique, on doit être humble ; ça me met en rage et me fait mal. Une fois ils ont commencé à chanter en quiche et je me suis mise à pleurer, ça m’a fait mal que l’Eglise catholique me fasse palpiter le coeur, qu’elle me fasse sentir des vibrations si agréables mais oppressives. Le catholicisme est tout entier dans mon être. Je ne veux pas être ni A ni B, je veux me permettre tout ce qui me rend heureuse. Je vais à des cérémonies mayas et c’est si beau, c’est comme aller à une thérapie. Ils te posent des questions sur toi, sur le chemin que tu suis. Tout ça me fait sentir incertaine pour le moment, surtout face à des femme athées

La spiritualité maya laisserait plus d’espace pour l’élaboration d’individus délivrés des discriminations, au contraire de la catholique qui frustrerait les revendications identitaires. Elle est souvent perçue comme plus personnalisée, plus proche des individus et de leurs besoins et comme le chemin le plus adapté pour s’accepter comme personne composite mais unifiée et se sentir valorisé. Pour autant, la conception religieuse des femmes mayas n’est pas manichéenne puisqu’elles ne rejettent jamais complètement la religion catholique mais se définissent en tension entre ces deux visons du monde; en n’étant pas exemptées d’une dose de déchirures internes.


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II) Les femmes indiennes et leur cercle familial.

II) 1. La relation de couple.

Les femmes indiennes luttent publiquement pour obtenir des transformations de leur place dans la société, et notamment pour bénéficier de changements structurels en parvenant à modifier des lois, ou par une participation politique de haut niveau. Or, les plus grandes victoires mises en avant par les femmes relèvent de la sphère privée. Elles expriment une grande fierté de s’être libérées et d’avoir su faire respecter leurs droits au niveau individuel. Loin des grands combats menés sur la scène publique, elles activent des minis révolutions culturelles primordiales mais qui demeurent souvent cachées au coeur des foyers. Le travail de fourmi et de longue haleine qu’elles réalisent consiste à obtenir le simple droit de participer. Le premier obstacle qu’elles rencontrent à leur participation est l’opposition quasi systématique du mari qui, souvent influencé par le reste de la communauté, ne conçoit pas que son épouse sorte de son rôle de femme au foyer. Désobéir à son époux, c’est bouleverser l’organisation de la communauté, renverser les normes établies, s’affronter aux jugements des autres, et prendre le risque d’être en marge du groupe. Parvenir à s’affranchir des injonctions du mari représente donc un bond en avant prodigieux puisque c’est démontrer que la femme indienne a le droit de s’exprimer, de donner son avis, de conduire sa vie comme elle l’entend sans plus être asservi à son partenaire. La femme indienne n’existe souvent qu’au travers de son mari; celui-ci parle pour elle, décide pour elle et contrôle les moindres aspects de sa vie: «A 16 ans mon père m’a demandé quand est-ce que j’allais me marier, à 19 ans j’étais mariée. Mon mari ne me laissait pas sortir; c’est lui qui commande, c’est le chef à la maison. Il s’est fâché la première fois que je suis sortie de Solola pour me former. Je lui ai dit que je n’allais plus sortir mais je me cachais et je sortais quand même. L’idée que je pouvais participer et relever ce défi est née en moi. J’ai beaucoup souffert. J’ai obtenu l’accord de mon mari pour participer de jour avec des femmes. J’ai toujours senti le désir de participer et je l’ai fait. J’ai un grand rôle et mon mari m’appuie maintenant. Il dit qu’il regrette, que sa famille l’a manipulé. » L’installation en couple commence très tôt car la pression est forte pour que les jeunes filles se marient. La vie en couple n’entre pas en rupture avec la vie que les jeunes filles menaient en famille, qui les préparait déjà à leurs obligations de mères et d’épouses. Elles glissent d’une maison à une autre, et de la domination paternelle à la domination maritale. Il leur est difficile dans ces conditions de trouver la force de briser la routine et d’oser sortir du cercle familial. Cela implique souvent d’entrer en contact avec d’autres individus porteurs d’idées nouvelles, et de voyager hors de la communauté.

L’entrée en contact avec des organisations est le moyen le plus répandu pour pénétrer dans la sphère participative et s’éveiller au combat pour l’égalité des sexes. Les femmes que j’ai contactées se sont familiarisées avec l’idée d’égalité de sexes au travers de rencontres et de réunions et essaient souvent d’appliquer ce principe dans leur couple. Elles parviennent ainsi parfois à modifier le partage des tâches de façon spectaculaire. L’une d’elles raconte que son mari n’aidait pas dans le partage des tâches. Elle a commencé à suivre des réunions sur le thème de la valorisation de soi et de l’égalité de genre et a tenté de lui transmettre les discours qu’elle entendait. Elle explique comment les relations avec son mari ont évolué peu à peu: « Il y a 5 ans je me suis séparée de mon époux pendant un mois. Lui me priait de revenir. Je lui ai dit oui mais à une condition: je décide comment je veux vivre et je ne veux plus que tu me mettes la pression et que tu me places sous tes ordres. Moi aussi tout comme toi j’ai cinq doigts, tu peux toi aussi utiliser tes cinq doigts. Il se sert seul maintenant. Moi je travaille, je ne reste pas à la maison et il doit faire la cuisine. Il réclamait ses droits, je lui ai dit si tu veux on échange: je peux sortir faire ton travail et toi tu restes ici. Ici il y a beaucoup de travail et si tu veux le faire tu peux rester. Maintenant il n’y a plus de problèmes, il proteste plus comme avant. » La connaissance qu’elles ont de leurs droits, et le soutien des associations, leur donnent une assurance et une légitimité qui leur fait tenir tête à leur mari sans fléchir: « Maintenant quand il tente de se disputer, je lui dis ses droits et je le menace en lui disant que je vais le mettre en taule. »

Les femmes indiennes sont en train de conquérir de nouveaux espaces de participation et de modifier la conception que la communauté a de leur rôle. Les femmes pionnières dans la communauté s’affrontent à des réactions très violentes, mais on s’aperçoit qu’avec le temps leurs apports à la communauté sont reconnus et qu’elles obtiennent un nouveau statut très valorisé par le groupe social. Les connaissances et les savoir-faire de ces femmes hors normes sont appréciés par les membres de la communauté, qui les sollicitent et les respectent. Celles-ci se mettent au service de la communauté en offrant une aide à ses membres, et leurs compétences sont progressivement reconnues. Le comportement du mari évolue positivement quand il réalise le statut acquis par sa femme, et il se montre souvent fier d’elle et l’appuie sans réserve. L’exemple de quelques femmes permet de faire changer les mentalités de toute la communauté: « Au début j’ai senti un rejet de la part des femmes mais elles ont regretté de critiquer au lieu d’aider. Aujourd’hui elles font preuves d’initiatives, elles veulent participer, ça leur plaît. »

Parallèlement, les exigences des femmes indiennes envers leur conjoint augmentent et se modifient. Comme je l’ai déjà signalé à propos de la sexualité, elles désirent rencontrer un conjoint stable, attentif et respectueux avec lequel elles puissent communiquer et partager leurs émotions. Diana a ainsi fait la connaissance d’un jeune allemand qui la fit enfin « se sentir femme » car il la valorisa, lui parla avec confiance et sur un pied d’égalité. Cette relation à distance la fait beaucoup réfléchir car elle lui fait distinguer une autre façon de concevoir la relation de couple et les femmes dont elle rêvait, mais qui lui semblait inaccessible. Cela lui donne du courage, lui sert de modèle de référence et l’oriente dans ses décisions.

Savoir qu’elles peuvent compter sur l’appui de leur compagnon est essentiel à leurs yeux et leur permet d’avancer « Mon mari m’appuie beaucoup. Il me dit si ça te plaît fais-le, tu as les capacités pour. Il me donne beaucoup de courage. » Maria veut aussi saluer le rôle positif de son mari dans sa réussite: « Une femme peut le faire avec l’appui de son conjoint sinon c’est trop difficile. Mon mari était ouvert et m’appuyait. » Cela ne signifie qu’elles ne se sentent pas capables de mener seules leur vie, mais leur modèle idéal est celui du couple uni qui s’entraide face aux difficultés.

Le mariage est pourtant remis en cause pour certaines. Si elles insistent sur l’importance qu’elles donnent à l’amour dans leur vie et sur le désir d’avoir quelqu’un à leurs côtés qui les soutienne, elles sont prêtes à vivre cette relation librement sans la formaliser. Elles ressentent une peur et une méfiance envers l’institution du mariage, qui pourrait les enfermer et remettre en question leur mode de vie indépendant : « Il est clair dans ma tête que je ne veux pas me marier. Je veux partager ma vie avec mon conjoint sans les normes traditionnelles mais avec du respect. », « Si l’occasion se présente de me marier, je le ferai peut-être, mais toutes les femmes ne sont pas nées pour se marier. Chacune a une mission dans la vie et ce n’est pas toujours de se marier. On peut construire des amitiés, la famille est là, je ne vais jamais être seule. » Elles résistent à la pression familiale en imposant leur choix de vivre en union libre pour préserver un style de vie qui n’entrave pas leur choix de décider et d’agir comme elles le souhaitent, et qui les délivre du carcan de normes qu’elles fuient.

La majorité des femmes interrogées déclarent d’ailleurs que leur participation politique et leur développement personnel ont priorité sur leur vie conjugale. Elles avouent préférer se séparer de leur époux si celui-ci exigeait qu’elles reprennent leurs fonctions traditionnelles. Cela est confirmé par le récit de femmes qui n’ont pas hésité à abandonner leur mari pour suivre la voie qu’elles se sont fixées : « Personne ne m’a aidée à affronter mes problèmes. Je me suis défendue et je me suis séparée de mon mari toute seule. J’ai trouvé le bonheur, personne ne m’interdit plus rien. », « Je ne suis pas mariée c’est l’option que j’ai choisie pour me permettre de me développer davantage dans les secteurs dans lesquels je travaille." Cela n’est pourtant pas facile car elles subissent de nombreuses critiques et se retrouvent parfois mises à l’écart de leur famille.

II) 2. Être mère.

La plupart des femmes continuent de se définir à travers leur rôle de mère. « Je me sens fière d’être une femme car on peut procréer. Un homme, aussi puissant qu’il soit, ne peut pas mettre au monde, c’est très important. » Cela les différencie des hommes et conditionne pour beaucoup la conception qu’elles ont d’elles et de leur rôle.

Elles parlent avant tout de la joie de la procréation et des soins qu’elles mettent à éduquer leurs enfants. L’espoir d’améliorer l’avenir de leurs enfants et de leur assurer une vie plus facile est à l’origine de la majorité des engagements des femmes indiennes dans les combats qu’elles mènent. Elles se battent jour après jour pour avoir les moyens de leur offrir une existence digne et pour leur donner les ressources sociales suffisantes afin qu’ils aient une vie meilleure. « Je parle de lutte pour les droits indiens car je prétends changer les choses pour mes fils: qu’ils aient accès aux services publics, à la santé, à la justice, à la sécurité. La vision qui me motive c’est qu’ils ne souffrent pas et qu’ils ne vivent pas comme nous. »

Elles citent la réussite scolaire ou professionnelle de leurs enfants comme l’un des objectifs principaux qu’elles se fixent. Elles ont compris l’importance d’investir dans leurs enfants pour mettre fin à la marginalisation dont souffrent les indiens: « Si les enfants ont une éducation, dans le futur ils ne souffriront pas du fait de leurs faibles revenus. » Elles refusent qu’ils rencontrent les mêmes difficultés que celles qui ont jalonné leur parcours. Leurs enfants doivent incarner une société nouvelle délivrée des oppressions et des inégalités qui la rongent. L’éducation qu’elles donnent aux enfants se démarquent donc de celle qu’elles ont reçue. Elles transmettent des valeurs de respect et, encore une fois, d’égalité sexuée, comme le démontrent ces citations de femmes : « Je continue à lutter pour mon fils, je veux qu’il soit différent de son père. Je veux lui inculquer les valeurs, qu’il ne soit pas machiste, qu’il ait une meilleure éducation. », « Mes deux filles, je ne veux pas qu’elles souffrent comme moi. Seuls mes frères ont eu le droit d’étudier et d’hériter d’un terrain. Je ne veux pas faire pareil avec ma famille. », « Je veux quelque chose de spécial pour mes filles, elles vont aller beaucoup plus loin que moi. Elles sont très capables. J’ai en tête qu’elles aillent à l’université. » Les enfants sont aussi les héritiers de la culture maya, et l’éducation rêvée intègre ces éléments culturels que sont par exemple la langue ou le port du costume pour les filles.

Une seule des femmes hétérosexuelles de mon échantillon prétend renoncer à la maternité. Les interviewées émettent parfois des doutes sur leur envie de mettre au monde ou en reculent l’échéance, mais elles ne rejettent pas cette possibilité. L’exemple de sa mère qui s’est sacrifiée pour sa famille et qui a fini frustrée car elle n’a pu étudier et s’est retrouvée en décalage par rapport à ses filles et à son mari, tourmente l’une d’entre elles: « Je remets en question la maternité à cause de l’exemple de la vie de ma mère. J’ai subi un avortement sans me sentir nullement coupable. Je veux être maman, mais plus tard. Je veux vivre avec mon conjoint mais sans aucun engagement de tomber enceinte. » On n’écarte donc pas la maternité mais seulement si elle correspond à un choix : « Pour moi, être une femme c’est quelque chose de beau, dans un sens abstrait c’est la possibilité d’engendrer la vie. Ce n’est pas parce que tu es une femme que tu dois avoir des enfants. C’est quelque chose de beau, c’est une opportunité. » L’idée que d’être mère pour une femme n’est pas une obligation s’étend donc mais demeure toujours très mal acceptée. Traditionnellement, dans les communautés, une femme sans enfant est considérée comme inutile et elle est profondément dévalorisée. Une naissance est perçue comme un événement sacré auquel on confère énormément d’importance. La mère est prise en charge par la comadrona et la mise au monde s’effectue à la maison. Les enfants restent toujours à la charge des mères et, si l’on accepte de plus en plus qu’elles les élèvent seules, les exigences de la société envers celles-ci sont énormes.

Le rôle de mère demeure donc prépondérant, mais il n’est plus exclusif. Les femmes indiennes affirment vouloir être mères, mais pas seulement. Elles aspirent à avoir plus de temps libre à consacrer à d’autres activités de leur choix et ne souhaitent pas être réduites à celle de procréatrice: « Etre mère c’est ce qui définit le plus le rôle de la femme, sans que ça exclut le reste. C’est un privilège mais ça doit pouvoir se combiner avec d’autres aspects. » L’idée de sacrifice total pour ses enfants au prix de l’oubli de soi est moins bien acceptée. La seule femme interrogée qui refuse de donner naissance s’avoue traumatisée par les témoignages qu’elle reçoit tous les jours pendant l’exercice de son métier d’assistante sociale. Elle se dit « marquée par la société » : « Si j’ai un fils, je ne devrais pas sortir et m’occuper toujours de lui. Je devrais rester dans le milieu familial et je ne pourrais pas me développer. »

Par ailleurs, les voix qui réclament le droit de contrôler leur corps en utilisant un moyen de contraception s’amplifient. Elles clament leur droit à décider du nombre d’enfants qu’elles veulent mettre au monde et du moment de la naissance. Une femme de CONIC me confiait : « La lutte est plus importante que d’avoir des enfants et ma famille m’appuie. J’ai planifié que quand ma fille aura six ans, je veux en avoir un autre. » Les femmes qui s’engagent dans des associations investissent énormément d’énergie et de temps à ces activités et préfèrent limiter leur nombre d’enfants pour avoir le temps de les combiner avec leurs responsabilités familiales : « Mon objectif est d’étudier, d’apporter des connaissances aux femmes et aux jeunes. Je ne veux pas plus d’enfants du fait de cette vision. » La contraception gagne donc du terrain; en revanche, l’avortement est majoritairement rejeté, hormis en cas de viol où il est davantage toléré. Cette stratégie de contrôle des naissances, en même temps qu’elle ouvre l’espace de développement des femmes indiennes, se fonde aussi sur un dessein d’ascension sociale. Face aux difficultés économiques, on accepte d’avoir moins d’enfants afin de leur proposer un avenir plus souriant. Cette restriction des naissances se concrétise par des solutions médicamenteuses ou naturelles, en fonction des convictions personnelles.

II) 3. La place de la famille.

Le rôle de la famille dans la trajectoire innovante des femmes indiennes étudiées tourne autour d’une notion principale : la solidarité. Le soutien de la famille est l’élément décisif qui autorise le déploiement de ces individus. Les récits collectés transmettent un modèle parental positif marqué par la tolérance, la communication, et surtout la transmission de valeurs culturelles revendiquées. En effet, admettre son identité indienne est parfois vécu comme une déchirure et peut entraîner des conflits et un écartèlement interne. Un appui extérieur est donc souvent nécessaire et décisif pour parvenir à retourner le stigmate et admettre que l’acceptation et non plus le rejet de son identité indienne soit le support de la construction de soi et la base d’un engagement politique. C’est pourquoi les valeurs transmises par les parents à travers de l’éducation, et l’exemple qu’ils donnent sont déterminants. Le thème du costume va nous servir d’illustration: « Je suis arrivée d’un endroit agréable où je me sentais aimée, où personne ne me méprisait. Ici en ville il fait chaud, les gens te traitent mal, te regardent mal. Les gens me disait la pauvre c’est qu’elle est indienne. A l’école, les enfants ne me parlaient pas, se moquaient de moi parce que je m’exprimais mal. J’ai demandé à mon père : pourquoi ils me traitent comme ça ? Il m’a dit parce qu’on est indiens, on est différents. Ma logique était d’arrêter d’être ce que j’étais, je voulais porter l’uniforme. Mon père m’a dit non : si tu changes de vêtements, tu cesses d’être ce que tu es. La seule chose que je voulais c’était résoudre mes problèmes et arrêter de porter le costume. Mon père m’a répondu que je devais le porter avec orgueil. Ma mère donnait l’exemple en ne quittant pas son costume. » La valorisation de l’identité indienne donne la possibilité de conserver ses racines, d’en être fier et de s’en servir de bouclier contre l’hostilité de ses camarades. Des parents qui apprennent à leurs filles à avoir confiance en elles et à être fières de leurs racines leur donnent les outils nécessaires à l’affirmation de soi.

L’attirance pour l’engagement social trouve aussi son origine dans les convictions transmises par les parents. De nombreuses femmes indiennes qui s’engagent dans les luttes sociales ont effectivement hérité des valeurs de parents qui ont participé avant elles à la guérilla ou à d’autres luttes collectives. Juventina raconte que son père fut membre du mouvement de Carola depuis 1988 et a intégré la CUC en 1997. Elle a marché sur ses pas et a été élue coordinatrice du secrétariat de la femme de CONIC. Orlanda assista pour sa part aux violences perpétrées durant le conflit armé. Son père faisait partie du comité de santé de sa communauté, et l’armée le poursuivit en l’accusant d’être un leader de la guérilla. Son père, en réaction au traumatisme causé par la guerre, décida de se convertir à l’évangélisme pour continuer d’aider la communauté sous une forme moins politisée. Orlanda l’a rejoint et a participé aux activités religieuses en créant un groupe avec des compagnons évangélistes pour secourir les gens de son village. Plus tard, elle choisit d’autres formes d’engagements mais ne cessa jamais de chercher des moyens d’être active pour le développement de son peuple.

La valorisation pour chacune des femmes de cette identité ethnique et l’éveil à une conception de la femme inventive, se démarquant du carcan où les normes admises l’enferme, sont donc souvent hérités des parents. Ceux-ci, grâce à une vision planifiée de l’avenir de leurs filles, mettent en place une stratégie destinée à favoriser leur réussite scolaire et à leur donner les armes pour se mouvoir dans une société hostile. Le cas le plus marquant est celui de Florencia, originaire d’une communauté proche de Totonicapan. Elle raconte que son père n’avait que des filles et les gens de la communauté le plaignaient car il allait perdre beaucoup d’argent puisqu’elles ne travailleraient pas. Cela l’a touché dans son orgueil et il leur a affirmé qu’il en ferait des femmes différentes, aptes à subvenir à leurs besoins. Il répétait que les femmes sont aussi capables que les hommes, et il voulait le prouver à tous. Il est parti avec ses filles dans la capitale et a élaboré un dispositif efficace. Il n’a eu de cesse de les encourager, de leur manifester sa confiance, tout en leur interdisant d’avoir un petit ami pour ne pas qu’elles se retrouvent dépendantes et qu’elles abandonnent leurs études. Une réunion mensuelle permettait au père de faire le point avec ses filles. La mère, qui continuait de vivre à Totonicapan, cultivait les aliments qu’elle portait à sa famille régulièrement. Parallèlement, le père les invitait à participer à des collectifs et les poussait toujours en avant. « Il disait toujours: faites-le ! Il nous a donné beaucoup d’éléments de sécurité pour utiliser les outils qu’il nous transmettait. Il nous laissait beaucoup d’autonomie, il nous donnait de l’argent et on devait se débrouiller. » Cette union familiale et cette grande solidarité se retrouve aussi dans les fratries, l’aîné payant les études du plus jeune qui s’offre à son tour pour aider son cadet. « Quand mon père était petit, ses parents sont morts, on l’a donné à un cousin. Ils l’ont exploité et ils ne l’ont pas laissé aller à l’école. Il n’a jamais étudié et ils le faisaient travailler dur. Quand il a rencontré ma maman, il pensait que la vie était dure. Il s’est sacrifié pour qu’on étudie. Il pensait que pour la femme la vie est difficile : elles pouvaient être exploitées. Ils disaient que si on n’étudiait pas on allait partir dans la montagne, travailler comme domestique, travailler sous le soleil… On devait profiter de l’opportunité. Ma mère aussi aidait. Chaque personne qui se diplômait appuyait la suivante. On a tous fait des études. »

Les filles qui réussissent leur ascension partagent ensuite souvent leurs gains économiques et leurs savoirs avec leurs parents. Une forte solidarité existait ainsi entre Emma et sa mère, la mère l’a aidée à poursuivre des études. Maintenant elle soutient sa mère et lutte à ses côtés afin qu’elle puisse obtenir un terrain et des biens à son nom et qu’elle exige le respect de son mari qui lui est infidèle et la maltraite. Sa mère a parallèlement suivi l’exemple de sa fille en reprenant ses études et en obtenant son baccalauréat. A son mari qui lui dit qu’elle lui pose problème car Dieu sait ce qu’elle a appris à l’école, elle lui répond qu’elle a étudié pour apprendre qu’elle a les mêmes droits que lui. Les deux femmes doivent maintenant faire face ensemble au rejet de leur famille.

Cet exemple dévoile une autre facette de la famille qui peut être prolixe en soutien autant qu’elle peut engendrer un fort sentiment de révolte recyclé en moteur de l’action revendicatrice. La famille produit souvent les cicatrices de l’enfance, la discrimination et les mauvais traitements, qui décident les femmes à agir pour changer les comportements. La mère célibataire de Rosana les laissa à la garde de leur grand-mère dans son village pour faire face aux difficultés économiques. « On est resté 4/5 ans là-bas sans aller à l’école. Chaque mois ma mère nous rendait visite. Sa fille aînée est morte à 18 ans et elle a commencé à boire. De l’âge de 4 à 8 ans j’ai vu ma mère boire. Ensuite elle nous frappait quand elle allait nous voir. Elle nous a ramené à la capitale. Elle travaillait 24 h sans interruption ou 3 jours puis se reposait. Elle nous a inscrit à l’école à 9 ans, on ne savait ni lire, ni écrire. Tout était hors contrôle, ma mère partait et personne ne s’occupait de nous. On s’est attrapé des bestioles. » La détresse sociale et la grande pauvreté marquent l’enfance et produit un sentiment de révolte qui pousse à se dépasser.

La famille exerce aussi souvent un fort contrôle sur les filles qui représente autant d’entraves à son développement. La famille élargie est l’unité de base de la communauté, elle fonde son organisation. Elle est la valeur forte du groupe social indien. Les parents et grands-parents sont très respectés et on écoute leurs conseils. Les femmes indiennes doivent rester sous la protection de la famille jusqu’au mariage. Après le mariage, elles partent vivre chez les parents de leurs époux et contribuent au bon fonctionnement de leur nouveau foyer. Cette surprotection qui les entoure créait un profond mal être car elle les prive d’initiatives. Leur vie et leur comportement sont réglés et codifiés par d’autres. Elles réagissent peu face à la domination parentale mais se révolte davantage contre celle des beaux parents. La cohabitation forcée est très mal supportée par nombre d’entre elles. Elles décrivent des belles mères qui conseillent à leur fils de les surveiller davantage, qui chronomètrent le temps qu’elles passent dehors, qui relatent leurs moindres agissements. « Après le mariage, je suis partie vivre chez mes beaux-parents comme c’est la coutume. Ils me donnaient des ordres, me disaient quoi faire et comment élever mes enfants. » La belle mère prend traditionnellement en charge la jeune fille et l’encadre, la conseille dans son rôle de mère et d’épouse. Son statut l’auréole d’une certaine autorité qui tend parfois à la tyrannie. La prise d’indépendance par rapport à la domination excessive de la famille est l’un des changements revendiqués par les femmes rencontrées.


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III) Les femmes indiennes et leur vie publique.

III) 1. Parcours scolaire et vie professionnelle.

Comme nous l’avons déjà évoqué, l’éducation dans les familles indiennes symbolise la nouvelle tactique mise en place contre l’oppression. Elle représente un moyen de permettre à ses enfants d’échapper à la pauvreté et d’acquérir un statut valorisé et des connaissances fournissant des armes pour mettre fin à la discrimination. L’idée que les filles puissent étudier est plus longue à se frayer un chemin dans les esprits, mais se diffuse lentement. La tradition veut en effet qu’on retire les filles de l’école dès la puberté, afin de les marier ou de les assigner aux travaux domestiques. Cette importance donnée à l’éducation se retrouve dans tous les récits. L’ambition de toutes les femmes indiennes dans les entretiens réalisés est d’approfondir leurs connaissances, de continuer leurs études ou des les reprendre. Cette tendance est aussi liée au fait que beaucoup des femmes de notre échantillon travaillent en lien avec des organisations internationales où le processus de professionnalisation s’est fortement accentué ces dix dernières années.

Paradoxalement, si l’entrée à l’école mène à un épanouissement personnel, elle représente pour toutes les interviewées le premier grand traumatisme mentionné. La découverte de l’école symbolise le basculement dans un monde étranger hostile qui catapulte l’enfant loin du cercle familier et protecteur de la communauté. L’école se trouve en général hors de la communauté, dans le bourg le plus proche, et est peuplée de ladinos. Linda relate son expérience : « En entrant à l’école, j’ai découvert la discrimination. On me considérait différemment à cause de mon costume. Je n’avais qu’à moitié appris l’espagnol à la maison. Je me suis rendue compte que nous les indiens on avait une langue différente et que nos idées étaient différentes. Ils me voyaient différemment et je me sentais différente de mes compagnons et des professeurs. J’ai étudié dans une école publique avec des ladinos pauvres. Nous on nous appelait indigènes. » La coupure est profonde entre l’univers de la famille et de la communauté, et l’école se caractérise par la découverte d’une identité distincte dépréciée que l’on ne soupçonnait souvent pas. Cela correspond aux premières douleurs de la discrimination ethnique. Cela passe par des insultes ou des moqueries blessantes, des mises à l’écart, des traitements inégalitaires de la part des élèves et des professeurs, mais surtout par l’obligation de porter l’uniforme. Cette privation du costume traditionnel est un souvenir marquant et revient comme un thème central dans la définition de soi. Le dépouillement de cet attribut identitaire est en effet très mal vécu par certaines car le costume fait partie d’elle-même. L’enlever équivaut à mépriser leur identité indienne et cela les prive d’une protection symbolique et de leurs repères. Mais cette prise de conscience du rôle du costume ne surgit pas toujours dans l’enfance. Quelques femmes de notre échantillon ont préféré, au moment de leur entrée à l’école, faire le choix de sacrifier leur identité indienne pour s’adapter à leur nouvel environnement et éviter un rejet. Silvia témoigne ainsi de son choix d’occulter son identité : elle refusait que sa mère vienne la chercher à l’école pour que ses camarades ne voient pas son costume. Elle voyait peu d’amis mais ceux qu’elle avait possédaient bien plus d’argent qu’elle. Elle n’invitait personne chez elle et interagissait peu avec les autres. Les gens ne savaient pas qu’elle était indienne et la plupart l’ont découvert le jour de la remise des diplômes car sa famille s’y rendit vêtue du costume coloré traditionnel.

Les études ou la recherche de travail poussent les femmes indiennes à se rendre en ville, et ce départ pour la ville constitue un autre moment phare dans l’histoire de ces femmes qui sont alors confrontées à un univers menaçant dont elles ne maîtrisent pas les codes.

Au niveau de la vie professionnelle, les femmes de notre échantillonse divise en deux groupes. Environ la moitié des femmes de notre échantillon sont universitaires ou professionnelles et travaillent principalement dans des organisations internationales, des associations non gouvernementales ou des institutions publiques rattachées au thème du développement des femmes ou des indiens. Certaines ont obtenu un poste de responsabilité dans des organisations populaires à la suite d’un engagement militant classique, en participant de façon ponctuelle à des ateliers de formation ou en apprenant « sur le tas ». Ces dernières valorisent beaucoup leurs expériences qu’elles substituent à leurs lacunes théoriques et qui légitiment leur grade. Beaucoup de ces femmes viennent d’un milieu modeste et elles ont du exercer une série d’emplois dans des conditions difficiles pour répondre à leurs besoins ou payer leurs études. Toutes sont relativement bien payées et elles vivent majoritairement en ville. Ces travailleuses incarnent une tendance qui s’est accentuée depuis la signature des Accords de Paix qui est la professionnalisation des intégrants des mouvements populaires sous l’influence des grands organismes internationaux pourvoyeurs de fonds. Ceux-ci exigent la présence de femmes indiennes dans les associations car ce sont les principales destinataires des programmes d’aide mis en place. Cette politique a permis la création de nombreuses opportunités pour les femmes indiennes et le déploiement d’une petite élite de spécialistes au sein d’organisations mixtes. Malheureusement, les fonds diminuent et sont rapatriés sur des pays plus sensibles comme ceux du continent africain.

L’autre moitié des femmes s’insèrent principalement dans l’économie populaire, elles réalisent des activités productives en vue d’une consommation dans le cercle familial et des activités de vente. Ce genre d’emplois ne leur garantit aucune sécurité, et ne leur apporte aucune prestation sociale. A cela s’ajoute le travail domestique quotidien au sein du foyer. Ces femmes sont plus démunies et vivent principalement en milieu rural. Occasionnellement elles travaillent de façon bénévole pour des organisations et cette charge se greffe aux autres tâches informelles de ces femmes.

Les femmes interrogées parlent globalement expriment peu de revendications spécifiquement liées au travail, même si elles affirment souffrir de la pauvreté. Rares sont celles qui parlent d’égalité dans le travail et de salaire juste. La revendication principale a trait au partage des tâches dans le cadre du foyer mais ne s’étend pas à l’ensemble de la société.

Les femmes qui ont obtenu un travail dans une organisation insistent cependant sur la satisfaction qu’elles en retirent. Il leur permet de se développer en leur assignant un rôle dans la société où elles peuvent faire valoir leurs compétences. Si le travail est en lien direct avec les valeurs qu’elles défendent, elles se sentent accomplies, en adéquation avec leur personne. Elles ont la certitude de réaliser une mission car elles se perfectionnent et se dépassent grâce à leur travail tout en se mettant au service des autres. Cela les aide à consolider leur vocation à représenter la communauté et à défendre ses droits et les aligne dans la continuité de leur prise de conscience des discriminations en constituant une nouvelle étape de leur éveil au désir de changements. Par le biais du travail, elles continuent à apprendre pour mieux lutter : « Au travers de ce nouveau travail, je me suis socialisée avec plus de gens, des personnes d’un niveau intellectuel supérieur. Mon travail a été clé dans mon parcours de vie. » Etre parvenu à obtenir un travail valorisé est en soi une source de fierté et une réussite, et les conditions de travail sont peu questionnées.

Les femmes indiennes les plus modestes participent à des actions ponctuelles ou des programmes socio-économiques qui ont pour ambition l’amélioration de leurs conditions de vie mais ne focalisent pas leurs discours sur ces questions. Leur appartenance à une classe pauvre n’est quasiment pas mentionnée, et la référence à leur pauvreté est diffuse, implicitement très présente, mais pas explicitement centrale dans leurs propos. Leurs moyens de subsistance sont liés à leur appartenance culturelle: il s’agit de la terre, sacrée chez les mayas, de la tradition du tissage…Leurs revendications par rapport au travail des femmes sont noyées dans les revendications ethniques plus générales. Certaines s’associent ainsi au mouvement indien de récupération des terres en faisant pression pour que les femmes soient également propriétaires légales et qu’elles puissent aussi cultiver. Ces femmes de milieu rural pauvres n’exigent pas le droit de travailler et d’avoir un travail juste puisqu’elles jugent leurs activités domestiques déjà bien assez nombreuses et complémentaires de celles des hommes.

III) 2- La participation politique dans la vie quotidienne.

Qu’est ce qui pousse les femmes à participer et qu’est-ce que cette participation leur apporte ? Où participent-elles ?

La participation des femmes indiennes est en partie impulsée par des problèmes économiques. Elles souhaitent modifier leurs conditions de vie et répondre à leurs besoins essentiels. Elles s’engagent donc pour faire entendre leurs problèmes quotidiens et pour exiger des solutions concrètes de la part du gouvernement. Par ailleurs, en plus de leurs revendications collectives pour changer leur situation économique et sociales, les femmes les plus modestes participent parfois aussi par intérêt individuel. Certaines m’ont confié dans les entretiens que leur participation visait la recherche d’opportunités économiques nouvelles. Quelques-unes espèrent, par le biais de leur collaboration aux réunions, pouvoir obtenir un travail plus facilement, d’autres se sont engagées car l’organisation facilitait l’obtention de crédits. Toutes ces organisations disposent en effet de fonds, plus ou moins importants, obtenus auprès d’organisations internationales ou propres à l’organisation. L’espoir est grand pour les femmes pauvres de milieu rural d’avoir la possibilité d’être engagées ou d’obtenir une aide financière. Les femmes qui se rendent aux réunions et aux ateliers de formation organisés par les différentes associations, admettent donc souvent que leur motivation première est matérielle. En effet, ces ateliers permettent de rompre avec un quotidien difficile puisque les femmes sont invitées à prendre le temps de s’asseoir et de discuter en partageant un en-cas et un déjeuner. Le bus est payé si elles doivent se déplacer. Cette trêve dans la routine quotidienne est bienvenue et évite quelques frais alimentaires aux femmes des communautés. Sans ces petits plus, peu de femmes modestes des villages prendraient le temps de venir aux réunions car leurs journées sont très chargées.

Les programmes et les aides mis en place suscitent donc beaucoup d’espoirs qui sont souvent déçus. Ils se déroulent en effet sur le court terme et ne sont généralement pas reconduits. Ainsi, Linda originaire d’un village près de Salama a été engagée pour mener à bien un programme de formation de leaders. A la fin du programme, elle est restée sans salaire et frustrée, avec de nouvelles connaissances mais plus d’organisation pour l’appuyer. Un travers des organisations est d’ouvrir de nouveaux horizons aux femmes puis de se retirer sans avoir posé les bases d’un développement durable et indépendant des femmes des communautés. Linda relate encore avec nostalgie sa participation dans une organisation de femmes qui lui a donné l’illusion d’avoir dépassé ses problèmes personnels et de sortir de sa condition : « Ma participation m’a permis de voyager, de dormir dans des grands hôtels de la capitale. Je suis fière d’avoir été reçue à la BID (Banque Interaméricaine de Développement). » Des expériences si éloignées du quotidien que le retour à la réalité est difficile.

Mais expliquer la participation politique des femmes indiennes par une grille d’analyse basée sur la simple recherche d’intérêts matériels individuels serait appauvrir considérablement la réalité du terrain. Toutes les femmes, quel que soit leur degré de participation, se sentent investies d’une responsabilité vis-à-vis des autres femmes indiennes et de la collectivité. Elles souhaitent aider à transformer la réalité quotidienne de toutes les femmes indiennes et sont transportées par des idéaux fortement ancrés en elles. Le fait d’avoir choisi un mode de vie non traditionnel les situe dans une position privilégiée, elles deviennent « passeuses de frontières » car elles font le lien entre leur vie d’avant et leur vie d’après, entre le monde indien et le monde ladino, et entre l’idée traditionnelle de la femme et l’idée d’une femme actrice de sa vie. Les convictions politiques et la prise de conscience des discriminations subies se forgent parfois dès l’enfance, mais se révèlent parfois plus tard, au fil des rencontres et des expériences. « Je n’avais pas grandi dans un contexte précaire et je me suis rendue compte que les autres si. Je pouvais contribuer à changer cette réalité. Cela m’a fait m’engager davantage. Plus tard, dans les institutions du gouvernement, j’ai réalisé qu’il y avait peu d’indiens alors qu’ils étaient la population majoritaire. C’était ceux qui servaient le café. J’aurais pu avoir une vie plus traditionnelle mais ma place est ici. » Beaucoup de femmes commencent à se construire lorsqu’elles entrent en contact avec des associations pour y travailler ou recevoir des formations. Elles se développent parfois en même temps qu’elles aident les autres femmes indiennes ; celles-ci leur servant de miroir. Elles réalisent alors qu’elles appartiennent à un groupe plus vaste doté d’une histoire et de revendications communes : « Je suis arrivée à l’institution avec un engagement, cela m’intéressait de travailler avec des femmes indiennes. Je désirais apporter mon aide à des femmes indiennes ; s’ils m’en donnaient la possibilité, je pouvais le faire. La construction de mon identité s’est faite à partir de mon arrivée dans l’institution. » L’épanouissement personnel qu’elles recherchent ne forme pas un but en soi mais constitue un moyen d’agir pour les autres. Chaque réussite, chaque performance est envisagée comme une avancée pour l’individu, mais aussi pour toutes les femmes indiennes qu’il représente. Une femme d’une association nous fait ainsi part de ses objectifs futurs : « Je veux me dépasser, terminer ma maîtrise, chercher d’autres perspectives d’appui pour les femmes indiennes, être bien dans ma vie personnelle, voyager, vivre ma vie pleinement avec ou sans conjoint. Je veux continuer à étudier, être prête toujours pour faire de meilleures choses en tant que personne, je sais que je peux aider. Le créateur me dit d’être modeste et savante. » Prendre le contrôle de sa vie est un combat fantastique en soi, qui donne une sensation de libération que l’on aspire à partager avec d’autres : « Je suis une femme consciente. Quand je vois des femmes qui ont ma vie d’avant, j’aimerais qu’elles soient comme moi. Les formations m’ont aidée à oublier ma vie passée. », « Au début je pensais que pour améliorer les problèmes de santé, d’habitat…, il fallait avoir une participation politique, un espace pour prendre des décisions qui changent et influent sur la situation des femmes. Mon expérience présente (de formatrice dans les communautés) fait naître de nouveaux rêves. Je veux retourner dans mon village. Avant, je trouvais que le mieux c’était d’avoir des postes publics mais c’est difficile si on commence pas par soi-même, à devenir une personne complète. J’ai réussi à être la personne que je suis grâce à l’aide de certaines personnes. Je voudrais avec mon expérience écouter les autres. Souvent on discute mais on nous interrompt. On a besoin de s’écouter pour que la personne ouvre son cœur. J’en suis rendue là, à lutter pour mon rêve. » Cette envie de changements est projetée vers l’univers que l’on connaît le mieux, vers le théâtre des discriminations vécues, vers ces racines desquelles on ne se détache pas : vers la communauté.

La participation des femmes indiennes est en effet promue et se fortifie avant tout au niveau local. Les femmes souhaitent d’abord transformer ce qu’elles ont sous les yeux : les problèmes rencontrés par leur communauté. Leur participation s’effectue souvent dans divers secteurs à la fois: elles se spécialisent rarement mais luttent sur plusieurs fronts à la fois. Elles sont souvent formées par des associations pour être leaders et se lancent alors dans une carrière de participantes bénévoles. Leur but est de développer la communauté en la sensibilisant à une approche de genre. Elles débutent aussi parfois dans des secteurs qui sont traditionnellement rattachés à l’univers féminin comme la santé ou les gremios ; ou par le biais d’associations locales comme celles des groupes de jeunes. Leur engagement surgit aussi parfois spontanément face à des problèmes qui touchent l’ensemble de la communauté. C’est le cas des femmes de San Jorge la Laguna qui se sont mobilisées pour récupérer leurs terres avec l’aide de la CONIC, ou celles de Panajachel qui se sont organisées à la suite de l’ouragan Stan pour que le gouvernement reconstruise leurs habitations détruites.

Les principaux thèmes proposés par les petites organisations locales et les grandes institutions internationales sont l’égalité de genre, la récupération de la culture, la citoyenneté et la participation politique, le droit des femmes, et l’estime de soi. L’impact des organisations qui justifient l’usage de leurs fonds par des ateliers de formations proposés ponctuellement, sans aucun suivi est très faible, mais l’influence de tous ces thèmes est réelle car ils sont repris par des organisations locales fortement implantées dans le tissu social et qui poursuivent leurs actions sur le long terme. L’impact fort de ces petites organisations locales est dû à leur proximité des femmes et des problèmes spécifiques qu’elles rencontrent dans leur communauté. Ces structures proposent ainsi des projets de développement économique à petite échelle comme les micro entreprises ou les collectifs de tisseuses.

L’engagement dans les fonctions politiques a aussi lieu au niveau local, les femmes préfèrent s’investir dans les gouvernements locaux. Elles rejoignent aussi des comités locaux où elles s’attaquent à des problèmes infrastructurels ; elles en créent également d’autres destinés à traiter des problèmes propres aux femmes. Un comité de femmes a ainsi été fondé par une des femmes dans sa communauté qui a permis d’avoir accès à des examens gynécologiques.

Selon les témoignages des femmes, leur participation leur apporte une plus grande confiance en soi. Elles se sentent enfin exister et valorisées. Cela les rend plus fortes car elles apprennent leurs droits. Elles se sentent moins seules car elles découvrent qu’elles sont soutenues par des lois et par des groupes qui luttent pour les faire respecter. Par la participation locale, elles confortent leur identité : elles se sentent rattachées à un groupe qui partage les mêmes expériences. C’est bien là un point essentiel car la solitude des femmes indiennes est terrible. Elles sont isolées et manquent cruellement de confidents extérieurs à la famille. Leurs problèmes, elles les résolvent seules, leur mal être elles le portent toute leur vie à bout de bras. Les jalousies, les commérages, les dénonciations entre femmes d’un même village réduites à servir d’instruments de contrôle aux hommes, sont fréquents. Participer, c’est briser l’enfermement et acquérir un nouveau support identitaire positif qui permet de se définir par l’action collective. On apprend à se connaître et à se découvrir capable de choses que l’on ne soupçonnait pas; on s’éveille à soi-même : « Participer c’est consolider mon identité, avoir une auto estime haute, connaître mes droits et obligations, c’est savoir comment dépasser les discriminations. », « Ma lutte à moi je l’envisage à partir du quotidien pour faire valoir ces éléments que sont le fait d’être humaine et d’être valorisée. »

Pourtant, les femmes soulignent qu’au fond rien ne change vraiment puisque la discrimination première, la pauvreté, ne diminue pas, bien au contraire. Les difficultés économiques restent les mêmes, leur vie quotidienne continue d’être une lutte pour la survie.

III) 3. Rapport à la communauté.

L’attachement à la communauté demeure très fort, même quand les femmes interrogées ont quitté leur village depuis longtemps et se sont bâties une nouvelle vie citadine. La presque totalité de ces femmes indiennes est originaire de villages indiens. Elles se construisent toujours en rapport à la communauté, dans un aller retour permanent. Un lien très fort les rattache à cet univers social de référence où elles se sentent comprises et en sécurité. Cela peut paraître contradictoire dans la mesure où la communauté véhicule des attentes et des croyances qui se conjuguent plus ou moins bien avec le mode de vie original choisi par les femmes interrogées. Pourtant, la communauté reste bien la référence de ces femmes, même si celles qui vivent en ville avouent se sentir mieux dans un monde urbain où l’anonymat les préserve et où elles sont plus à l’abri des critiques. En ville, la liberté d’enfreindre les patrons sociaux est plus grande et l’emprise des autres sur leur vie s’étiole, mais leurs regards persistent à se tourner vers la communauté dont elles restent un membre solidaire malgré la distance et les barrières sociales. Elles ne s’appréhendent de façon pleine et complète qu’en nouant leur personne à un tout, au destin d’un peuple que, bien qu’atomes libres, elles n’influencent pas moins. Elles puisent dans cette collectivité fondatrice de soi les ressources nécessaires et les raisons de leurs engagements. Les raisons, car elles sont catégorisées comme indiennes et portent les stigmates de cette appartenance identitaire qui les relègue dans une marginalité qu’elles devront dépasser. Les ressources, puisqu’elles puisent la force de lutter et les outils pour se construire au sein de cette communauté.

Tous les entretiens menés insistent donc sur l’attachement à la communauté qu’on ne perd jamais de vue : « Tous les deux mois on retournait dans notre village. On n’a jamais fait transférer nos papiers à Guatemala. On n’a jamais perdu le lien avec la communauté, c’était très important. » La communauté reste la maison, le refuge, le monde où sont plongées leurs racines et qui sert de base à la construction de soi : « Souvent on erre perdu dans le monde et c’est là que le sens d’être en communauté vient se construire. » L’appartenance à un collectif à l’histoire ancestrale, doté de valeurs et traditions fortes, donne confiance et l’individu s’y adosse pour renforcer sa détermination. Les femmes indiennes sont tellement niées et méprisées qu’elles ont besoin de ce support identitaire collectif pour apprendre à s’accepter et s’apprécier : « Etre indienne d’ascendance maya est une fierté. Appartenir à la civilisation maya me permet d’avoir une identité propre et de me reconnaître, de me valoriser à partir des valeurs de la culture maya. »

Etre indienne n’est pas une identité comme les autres car elle s’accompagne pour beaucoup de femmes d’un engagement contracté par naissance : « En premier lieu, je suis une femme, mais ma deuxième particularité est d’être une femme indienne et cela me rend distincte des autres ; j’ai une condition créée historiquement que je dois dépasser en luttant. » , « Etre une femme maya est un grand engagement à donner une continuité, à vivre comme nos grands-parents vivaient, à les comprendre, à respecter la nature… »

Beaucoup déclarent se sentir incomplètes si on les prive d’un des éléments qui les définissent et les désignent selon elles comme indiennes. Elles se sentent littéralement amputées d’une part d’elles-mêmes et coupées de la communauté : « Quand il manque un doigt à une personne, il me le manque à moi. Ne pas bien maîtriser ma langue, c’est comme s’il me manquait un doigt, c’est un complément. », « Je parle une langue avec laquelle je me fais comprendre de l’autre, elle transmet des idées et des sentiments. Je porte mon costume et ça a une autre signification, c’est un symbole. Si je ne possède pas ces éléments ça se sent. C’est ce qui m’unit au groupe, au groupe où je suis née. » Une certaine ambiguïté subsiste néanmoins, et ces signes identitaires ne représentent pas que des attributs positifs. Pour l’une des interviewées, le costume symbolise la répression : « Quand je porte le costume, je ne me sens pas sûre de moi, je me prédispose à être discriminée, je suis en résistance mais je meurs de peur d’être discriminée. », alors que d’autres se sentent au contraire protégées lorsqu’elles l’utilisent. L’ambivalence par rapport à la communauté et à ses traditions est permanente. On s’accroche ainsi à la sauvegarde des traditions pour se construire mais on reproche à la communauté de laisser cette responsabilité entre les seules mains des femmes et de les exposer ainsi davantage aux discriminations; on dénonce aussi parfois son machisme mais on loue ses valeurs. Les principales critiques formulées envers la communauté touchent à la violence intra familiale omniprésente mais peu prise en compte, à leur exclusion des héritages et des autorités traditionnels, aux mariages forcés, à la différenciation des normes sexuées, au moindre accès aux services basiques, et en général à la dépendance dans laquelle elles se trouvent par rapport aux hommes dans la communauté.

L’idéalisation de la culture maya et l’ethnocentrisme représentent une frontière mince que les femmes indiennes traversent parfois, ainsi que le montre cet extrait d’une publication d’une organisation de femmes mayas : « La culture est le chemin de la réalisation personnelle et collective. La culture est ce qui nous aide à répondre aux nécessités humaines essentielles. Ce qu’on appelle culture occidentale est anti-culturel puisque cela ne nous aide pas à répondre à ces nécessités basiques. Qu’on arrête d’admirer l’anti-culture, et qu’on promeuve et construise une culture dynamique et qu’on laisse entrer les diversités qui nous bénéficient. » [2]La communauté, espace d’expression de la culture maya, est donc parfois idéalisée, peut-être en réponse à une violence destructrice qui a poussé à une radicalisation des discours et à une intensification de la défense de sa communauté en opposition aux autres jugés hostiles.

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Suite: Chapitre III - Un combat de femmes indiennes original à partir d’un bricolage identitaire innovant.

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Émilie Ronflard, L’Émergence des femmes indiennes au Guatemala,
mémoire de Master 2 de Sociologie sous la direction d’Yvon Le Bot, soutenu à l’EHESS en septembre 2006.

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[1Touraine Alain, Le Monde des Femmes, Paris, éditions Fayard, 2006.

[2Grupo de Mujeres Mayas Kaqla, La palabra y el sentir de las Mujeres Mayas de Kaqla. Guatemala, 2004.

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