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DIAL 2913

AMÉRIQUE LATINE - L’apport des Indiens à la cinquième Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et caribéen (V CELAM)

Eleazar López Hernández

jeudi 1er février 2007, mis en ligne par Dial

La cinquième Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et caribéen (V CELAM) aura lieu à Aparecida (Brésil) du 13 au 31 mai 2007 et aura pour thème : "Disciples et missionnaires de Jésus-Christ, pour que nos peuples aient la vie ». Les textes préparatoires peuvent être consultés sur le site du CELAM. Si l’on en juge par l’importance qu’ont eu pour l’Eglise latino-américaine d’autres Conférences générales, notamment celles de Medellín (1968), Puebla (1979) et, dans une moindre mesure, Saint-Domingue (1992), il est fondamental de suivre la préparation de cette rencontre.

Le texte publié ici est rédigé par Eleazar López Hernández, principal promoteur du courant de la « théologie indienne » latino-américaine, et déjà connu de nos lecteurs (cf. DIAL 2577, 2632, 2869). Il réagit aujourd’hui sur le document préparatoire – appelé Document de participation – de la conférence.


1- A titre de contribution à la cinquième Conférence générale de l’épiscopat latino-américain, je tente au cours de cette réflexion, de faire ressortir les remarques faites lors de l’assemblée convoquée par la Commission épiscopale pour les indigènes de la Conférence de l’épiscopat mexicain en date du 25 au 27 janvier 2007. Je tente en même temps de proposer d’autres éléments d’évaluation issus du processus d’ensemble de la pastorale indigène nationale et latino-américaine.

2- Le Document de participation qui nous a été remis et que nous avons étudié n’est pas « l’ébauche du document final » de la cinquième conférence du CELAM, mais un guide dont la finalité est d’aider à
« susciter une participation plus ample » de tous les membres de l’Eglise latino-américaine au sein de laquelle nous nous trouvons, nous les indigènes. C’est un instrument destiné à fournir un apport et une aide, et il est conditionné par l’expérience sociale et pastorale de ceux qui l’ont élaboré. C’est pourquoi il présente des lacunes, des incohérences et parfois des prises de position contraires à la tradition ecclésiale latino-américaine. C’est à nous qui sommes impliqués et qui servons la pastorale indigène qu’il revient de présenter, du point de vue de notre perspective particulière, les éléments susceptibles d’aider nos pasteurs à mieux déterminer les lignes d’action de notre Eglise latino-américaine.

3- L’idée qui est au cœur de la préparation de la 5éme conférence du CELAM s’exprime dans le titre : « Disciples et missionnaires de Jésus-Christ afin que nos peuples aient en Lui la vie ». Ce titre s’attache à définir l’être et l’agir de l’Eglise latino-américaine dans le contexte actuel, mais elle présente quelques inconvénients.

4- L’utilisation prédominante tout au long du texte de préparation du terme biblique de « disciples », qui renvoie au Maître qui enseigne, de préférence à celui de « fidèles » qui suivent Celui qui est « la voie », peut conduire à mettre davantage l’accent sur la doctrine plutôt que sur la pratique chrétienne. Et dans le contexte actuel épuisé jusqu’à saturation par la multiplication de doctrines non suivies de mise en pratique, les gens veulent des « paroles vraies », porteuses de libération et de vie, qui se fondent et convergent en un acte de témoignage, d’entraide, d’engagement, et qui soient une réponse vitale à donner à leurs problèmes et à leurs luttes.

5- De la même façon, mettre l’accent sur : « que nos peuples aient en Lui la vie », - Lui, c’est-à-dire Jésus Christ -, cela est bien évidemment une vérité à laquelle nous, chrétiens, croyons, puisque pour nous la vie « tire de Lui son origine, se réalise avec Lui et atteint sa plénitude avec Lui ». Mais cela peut dans le contexte actuel, du fait d’une interprétation trop cadrée et réduite, se comprendre comme la volonté de lier l’accompagnement que les peuples attendent de l’Eglise dans de nobles causes associées à la vie, la paix et la justice et qui sont des valeurs du Royaume, à leur incorporation à l’Eglise, à leur retour au bercail, à l’acceptation de la direction donnée par l’Eglise et à la soumission à sa conduite. Dans ce contexte, la « Grande Mission continentale » envisagée prend des airs de reconquête spirituelle à l’égard de personnes et de groupes humains qui ont cessé d’avoir confiance en l’institution ecclésiastique. C’est cela que dirent les missionnaires : De catequizandis rudibus.

6- L’expression « que nos peuples aient en Lui la vie », telle qu’elle était à l’origine, nous encourageait, en tant qu’Eglise, à être d’humbles serviteurs et des inconditionnels dans la recherche de Vie pour nos frères de diverses cultures et religions afin de proposer le christianisme comme une réponse aux besoins de la Vie. Cela rendait possibles les exposés de base présentés dans le Document de participation dans le sens où le rôle de l’Eglise est d’apporter une réponse aux inquiétudes et aux interrogations humaines sans « séparer les aspirations issues de notre nature humaine de la lumière de la foi » ; et de faire que cette réponse soit une bonne nouvelle, une bénédiction pour les nations, une source de réjouissance et de joie qui doit être totale, une béatitude. Être au service de la vie c’est construire le Royaume et rendre gloire à Dieu : « Gloria Dei, homo vivens, gloria hominis, autem, visio Dei »
(« la gloire de Dieu est l’homme vivant ; la gloire de l’homme est la vision de Dieu » Saint Irénée).

7- Il n’est pas nécessaire de revendiquer la place que doit occuper l’Eglise ni de lutter pour cela mais de défendre la place à laquelle le peuple peut prétendre, à laquelle peuvent prétendre les élus du Royaume, au service desquels est l’Eglise. C’est pourquoi il n’y a pas à peindre en rose l’histoire de l’Eglise pour qu’elle soit acceptée, mieux vaut reconnaître la vérité historique telle qu’elle s’est produite, afin de compenser par des comportements neufs dans l’avenir, les fautes du passé. Nous, peuples indigènes, savons pardonner et nous nous engageons à ouvrir des voies nouvelles avec l’Eglise et en tant qu’Eglise.

8- L’analyse faite dans le Document de participation à propos de la globalisation néolibérale, qui s’impose majoritairement, est trop light ; une déclaration prophétique plus radicale, qui démasque le mal que renferme ce modèle de société est nécessaire. La pauvreté ne persiste pas parce que la lutte des pauvres et l’option préférentielle faite par l’Eglise en leur faveur ont été inefficaces mais parce que cette globalisation néolibérale porte en elle et favorise violemment la pauvreté et l’exclusion. Et cela ne changera pas si nous ne cherchons que la conversion des pauvres et la compassion des riches sans affronter dans un esprit d’avant-garde la cause qui génère cette pauvreté et l’exclusion du plus grand nombre.

9- Dans le Document de participation on relève des omissions et des éléments absents d’importance : bien que l’on y fasse mention, des événements historiques de la vie de l’Eglise latino-américaine ne sont pas mis en relation avec l’histoire de l’évolution prophétique et pastorale de l’Eglise latino-américaine qui a cherché à s’exprimer et à agir du point de vue des majorités pauvres du continent. Le Document de participation pose les problèmes comme si ce cheminement ecclésial latino-américain n’avait pas existé.

10- Parmi les éléments absents les plus importants, au nombre desquels on compte la pastorale afro, celle des communautés ecclésiales de base, des femmes, des personnes différentes, la pastorale indigène a pratiquement disparu du Document de participation. Sans doute parle-t-on des indigènes (cf. n° 127), mais uniquement en tant qu’objet de préoccupation, d’évangélisation ou de promotion de l’Eglise, et non en tant que sujets et acteurs à l’intérieur de l’Eglise, ce que l’on serait à même d’espérer suite à l’importante avancée réalisée à Saint-Domingue lorsqu’on a inclus la problématique indigène dans le document final d’ensemble.

11- Nous indigènes, sommes des peuples profondément religieux et nous avons beaucoup à apporter à l’Eglise, et avec elle, à cette société qui a perdu le sentiment religieux. Et notre perspective religieuse coïncide merveilleusement avec la parole de N.- S. Jésus-Christ car elle est globale, refuse le dogmatisme et rêve qu’ « un autre monde est possible ». L’Eglise sera grandement gagnante si elle s’ouvre et intègre clairement les indigènes en son sein.

12- Le moment est venu de s’affranchir de la plainte de Juan Diego à Guadalupe Tonantzin [1] : « Tu m’envoies vers un lieu où ni je n’avance ni je reste immobile ». S’en affranchir par une intégration non seulement des personnes indigènes mais des peuples avec leurs histoires, leurs organisations, leurs cultures, leurs expériences religieuses, avec leurs théologies et leurs fonctionnements autochtones.

Il est de notre devoir d’aider nos prêtres à surmonter leurs craintes et leurs préjugés à l’égard du cheminement indigène actuel.

13- Sans nier les zones d’ombre et les aspects négatifs qui existent aussi parmi les peuples indigènes et qui devront être modifiés, nous devons défendre dans l’Eglise le fait que, nous indigènes, détenons la semence d’une autre façon d’être et de vivre plus humaine et plus chrétienne ; c’est la semence du « Verbe » que nos aïeux nous ont transmise en héritage, que nous conservons jalousement et que nous pouvons offrir par amour à l’humanité entière.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2913.
- Traduction d’Annie Damidot pour Dial.
- Source (espagnol) : Revue Christus du Centre de réflexion théologique, n°755, juillet-août 2006.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la traductrice, la source française (Dial) et l’adresse internet de l’article.

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[1Il s’agit d’une apparition connue sous le nom de Notre-Dame de Guadalupe, destinée à l’Indien Juan Diego, qui eut lieu à Tepeyac, au nord de Mexico, le 9 décembre 1531. La dévotion à Notre-Dame de Guadalupe est très populaire en Amérique latine, notamment de la part des Indiens qui voient en elle une reconnaissance de leur identité. Le nom de Tonantzin, que l’auteur de l’article joint à celui de Guadalupe, renvoie à une désse aztèque de la fécondité que l’on a souvent associée à l’apparition de la Guadalupe.

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