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DIAL 2925

AMÉRIQUE LATINE - Bref diagnostic sur la situation actuelle du « christianisme de libération »

Jung Mo Sung

dimanche 1er avril 2007, mis en ligne par Dial

La proximité de la V Conférence générale de l’épiscopat latino-américain qui doit se tenir à Aparécida au Brésil du 13 au 31 mai suscite diverses réflexions sur l’avenir de l’Église en Amérique latine [1]. Nous proposons ci-dessous celles de Jung Mo Sung, brésilien, théologien de la libération et économiste, en publiant le premier d’une série d’articles qu’il vient d’écrire sur le « christianisme de libération ». Ce Brésilien, d’origine coréenne, est une des principales figures de ce courant théologique en Amérique latine. Le texte a été publié le 5 février 2007 par Adital.


Dans trois mois aura lieu la V Conférence générale du CELAM et la visite du pape au Brésil. Jusqu’à présent, les journaux et la télévision ont davantage parlé des questions prosaïques concernant la visite du pape comme, par exemple, la chambre du monastère São Bento où Benoît XVI sera hébergé à San Pablo, les meubles qui ont été spécialement fabriqués pour sa visite à Aparécida, la marque des draps (de haute qualité) qu’il utilisera, que de l’impact de sa visite ou de la V Conférence sur la vie de l’Amérique latine ou du Brésil. Il est passé le temps où une visite de ce genre ou une conférence des évêques d’Amérique latine entraînait des débats et des polémiques dans les moyens de communication et dans les Églises sur des questions théologico-politico-sociales, telles que l’option pour les pauvres, le rôle de la foi chrétienne et des communautés de base dans les luttes de transformation sociale. Les temps sont autres, diront certains. De fait, nous vivons en d’autres temps. Dans de nombreuses communautés, les dirigeants laïcs qui insistent encore sur le rôle prophétique du christianisme et qui, à cause de cela, entrent en conflit avec les “autorités ecclésiastiques”, sont “invités” à se retirer des activités pastorales et même de la vie de la communauté. Les méthodes pastorales et techniques de marketing pour augmenter le nombre des fidèles sont devenues des questions plus importantes que le rôle prophétique du christianisme dans la construction d’une société plus juste et humaine qui serait un signe avant-coureur du Règne de Dieu. Il nous faut reconnaître que le rêve caressé par les participants des communautés de base et de la théologie de la libération, spécialement dans les années 1980 et 1990, selon lequel la “masse” des chrétiens en Amérique latine adopterait le christianisme de libération, que toute l’Église se transformerait en communautés de base, a été mis en déroute.

Malgré tout, le christianisme de libération continue à survivre à l’intérieur des Églises catholique et protestante et aussi en dehors d’elles. Avant de poursuivre la réflexion, je veux expliquer rapidement pourquoi j’utilise l’expression « christianisme de libération », au lieu d’expressions plus habituelles comme théologie de la libération, Église des pauvres ou communautés de base. Comme le dit très bien Michael Löwy, dans son livre La Guerre des dieux, le christianisme de libération latino-américain est un mouvement social et religieux anticapitaliste (qui, au cours des années, a assumé aussi d’autres luttes de libération, telles celles des femmes, des Noirs, des indigènes, les luttes écologiques ...) qui est né avant la théologie de la libération et la majorité de ses militants ne sont pas des théologiens. Le christianisme de libération déborde les limites institutionnelles de l’Église et beaucoup de ses adeptes ne se considèrent plus comme membres de l’Église ou même croyants, bien qu’ils continuent à s’identifier à ce type de christianisme. Et beaucoup ne font pas partie des communautés de base et n’appartiennent pas aux couches les plus basses de la société (la « base »). Ce sont des personnes ou des groupes qui, de façon explicite ou diffuse, sont toujours guidés par les valeurs de l’évangile interprétées par le christianisme de libération dans ses positions et ses actions face aux défis du monde contemporain.

Le fait que seulement une petite minorité de communautés et d’Églises continuent à persévérer dans une tâche prophétique face aux injustices et inhumanités d’un monde globalisé et aussi à l’intérieur des institutions religieuses chrétiennes, cela doit nous attrister, mais ne pas nous surprendre complètement. Au début des années 70 du siècle passé, Juan Luis Segundo, un des théologiens les plus lucides et brillants de la théologie de la libération, nous avertissait déjà que protester contre tous les absolutismes historiques – comme celui du marché néolibéral ou de quelque autre institution humaine, y compris religieuse –, est une caractéristique essentielle du christianisme, mais que cela exige un courage et une fidélité qui ont davantage à voir avec des minorités qu’avec l’universalité des masses, qu’elles soient chrétiennes ou non. L’inoubliable Don Helder Camara parlait de « minorités abrahamiques ». C’est en partie pour cela que nous ne croyons pas qu’augmenter le nombre des fidèles catholiques ou chrétiens, la taille de la “masse”, soit le principal défi, ou la tâche des Églises.

Je ne veux pas, avec cette question des minorités, défendre une position élitiste, mais reconnaître simplement une réalité humaine et sociale. Si aujourd’hui nous sommes une minorité encore plus petite qu’auparavant, cela fait reposer sur nous – ceux et celles qui se considèrent partie prenante du christianisme de libération –, une plus grande responsabilité. Non pas celle de nous convertir en « sauveurs ou libérateurs du monde », mais celle d’être plus efficaces dans ce que nous pouvons et devons réaliser et aussi de maintenir vivante cette tradition, ce courant, pour que d’autres personnes et groupes de notre temps et des générations à venir puissent également « boire à ce puits ».


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2925.
- Traduction d’Alain Durand pour Dial.
- Source (espagnol) : Adital, 5 février 2007.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, le traducteur, la source française (Dial) et l’adresse internet de l’article.

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