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DIAL 2711

HAITI - Moi, Jérémie, 11 ans, “ chimère ” et fier de l’être

Edgard Célestin

mardi 16 mars 2004, mis en ligne par Dial

Pour les enfants des rues, le chaos qu’a connu la métropole haïtienne a été synonyme de prospérité. Maniant esbroufe et revolvers jouets, ils se sont emplis les poches et le ventre, parfois au péril de leur vie. Ils rançonnent les automobilistes en braquant les occupants. Tel est le cas de Jérémie, dont le gang controlait l’une des nombreuses barricades. Un enfant des rues parmi des milliers d’autres... Article de Joseph Edgard Célestin, AlterPresse, 5 mars 2004.


Étendu sur le toit plat du caveau qui lui sert de demeure au cimetière de Pétionville, Jérémie a du mal à se réveiller en cette fin de matinée torride, malgré les coups de feu qui crépitent un peu partout. Il faut dire que la nuit a été chaude et qu’il a peu dormi. Pour cet enfant des rues d’une dizaine d’années et ses deux compagnons d’infortune, ses « brothers », comme il les appelle avec un fort accent créole, les temps ont été particulièrement fastes ces derniers jours. Habitués à traîner leur misère dans l’une des villes les plus dures de la planète, ces jeunes « chimères » - le surnom méprisant des partisans de l’ex-président Aristide - ont même mangé à leur faim. « Hier, je n’ai pas trop travaillé », me dit-il en exhibant fièrement sa nouvelle paire de baskets, achetée à une connaissance qui venait de piller une boutique. « Je me suis contenté de 500 gourdes (10 dollars) ! »

Le gang « tenait », dès la nuit tombée, l’une des centaines de barricades faites de pierres et de vieilles ferrailles qui ont paralysé littéralement Port-au-Prince. Sans trop d’états d’âme. « Quand je voulais véritablement rançonner les automobilistes, il m’arrivait de gagner jusqu’à 2000 gourdes », explique d’une voix suave Jérémie, comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde. « Quiconque cherchait à franchir notre barricade sans y être autorisé devait se prendre pour un personnage très puissant », confie-t-il en bombant le torse, ajoutant que « les hostilités ne commençaient pas avant la tombée de la nuit ».

Mobilisation pacifique

De temps en temps, Jérémie et sa bande provoquaient un mouvement de panique dans la rue Lambert, qui jouxte le cimetière, histoire de « s’amuser avec les petits détaillants », en fait surtout de petites marchandes accroupies devant leurs misérables étals posés à même le sol. « Personne ne nous a payés pour rançonner automobilistes et passants », dit Jérémie, en faisant référence au mot d’ordre de « mobilisation pacifique », lancé peu avant son départ par un président aux abois. « Nous étions libres de rançonner qui nous voulions. » Les gens du quartier, qui connaissent le trio et qui savent que les armes qu’ils exhibent ne sont que des répliques, ne les prennent cependant pas trop au sérieux. « Récemment, j’ai vu l’un de ces gamins recevoir un bon coup sur la nuque, se moque un riverain. Il a juré en pleurant de ne plus recommencer. » Les automobilistes, bloqués par leur barricade dès la nuit tombée, ne le savaient pas, eux, et payaient, la peur au ventre.
Dans la nuit du 26 au 27 février, l’un des camarades de Jérémie s’est fait tuer bêtement. « Il a braqué les occupants d’un véhicule immatriculé ‘officiel’ avec sa fausse arme, raconte-t-il. Quand l’un des occupants de la voiture a tiré en l’air, nous avons fui. Mais lui, qui s’était saoûlé quelques minutes avant avec son gain de la journée à la barricade voisine, est resté planté sur place. Un choix fatal. »

Quand on lui parle d’armes à feu, Jérémie répond sèchement que ses « brothers » et lui n’étaient pas armés. « Mais personne ne pouvait nous empêcher d’accomplir nos exactions, dit-il en regardant les longues traînées de fumée noire s’élever du centre de la ville, en contrebas. Pas même les ‘Babylones’ » [1].

SOS enfants innocents

Heureusement, tous les enfants d’Haïti ne sont pas en passe de se transformer, comme Jérémie et sa bande, en gavroches irresponsables. « J’ai vu des pneus brûlés et qui se sont transformés en cheveux », raconte Martine, une fillette de 7 ans encore étonnée des multiples amas de fibres noircies qu’elle a vus en revenant de son école privée, fermée pour cause de troubles politiques. Comme beaucoup d’enfants, la petite ne comprend en effet pas grand-chose à cette tourmente meurtrière qui a secoué son pays.

Inquiète du sort des quelque 1,2 million d’enfants qui vivent déjà en situation d’extrême vulnérabilité alimentaire, l’Unicef a appelé récemment les belligérants à prendre les mesures qui s’imposent afin d’éviter que des enfants prennent part au conflit. Haïti a bien ratifié en 1994 la Convention relative aux droits de l’enfant mais la télévision d’Etat diffusait récemment des images d’enfants « lourdement armés de fusils en bois » qui défilaient aux côtés d’insurgés affublés, eux, d’armes bien réelles à Gonaïves, ville où débuta l’insurrection qui devait mettre fin au régime erratique du président Aristide. De quoi susciter encore bien des vocations parmi les dizaines de milliers d’enfants des rues tant que le calme ne sera pas revenu en Haïti…


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2711.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : AlterPresse, 5 mars 2004.

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[1Les policiers, dans son langage.

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