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DIAL 2612

BRÉSIL - La circulaire 2003 de Dom Pedro Casaldáliga, « À l’heure obscure ou le jour se lève... »

Pedro Casaldáliga

jeudi 16 janvier 2003, mis en ligne par Dial

Comme il le fait traditionnellement au début de chaque année, Dom Pedro Casaldáliga , évêque de la prélature de São Felix de Araguaia au Brésil, communique par le biais d’une lettre circulaire dans laquelle il exprime sa vision du monde et de l’Église, les espérances invincibles qui ne cessent de l’habiter malgré la dureté des temps. Il arrive cette année à l’âge où les évêques doivent présenter leur démission. C’est pour nous l’occasion de lui dire notre reconnaissance pour ses paroles qui sont tout à la fois, comme nous l’avons déjà écrit ici même, paroles d’évêque, de prophète et de poète. Dom Pedro a toujours manifesté son soutien au travail effectué par Dial. Bonne chance, Dom Pedro, pour les années qui viennent !


Déjà deux années du nouveau XXIe siècle sont passées et le monde continue d’être cruel et solidaire, injuste et plein d’espérance. Il y a toujours la guerre et il y a l’empire, et l’empire a inventé la guerre préventive. Le monde se divise toujours en au moins trois : le premier, le tiers et le quart.

La faim, la pauvreté, la corruption et la violence ont augmenté, mais ont également augmenté la conscience, la protestation, l’organisation, la volonté explicite de trouver des alternatives.

Ce signe mystique que Rahner prophétisait pour ce nouveau siècle apparaît sans aucun doute sous beaucoup de traits, dans la confusion mais aussi le dialogue. Les religions constituent de plus en plus un pluralisme religieux, et devront être convivialité et échange. La foi se diffracte en mille noms et mille recherches, et la foi fraternellement vécue sera le grand soutien de l’espérance humaine.

Dieu est en vue. Il est en vue de l’humanité nouvelle.

Il y a une inquiétude grandissante, incontrolable de changement. Dans les messages, les forums et les plates-formes, la consigne de base est : nous voulons autre chose. Nous voulons un autre monde, parce qu’un autre monde est possible, et il est nécessaire et urgent. Un monde un, sans premier ni tiers, sans empires et sans génocides, sans profits sanguinaires et sans exclusions désespérantes. Ici, concrètement, nous disons : nous voulons une autre Amérique ; sans dominations et sans Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), en union fraternelle. Nous voulons aussi une autre Église, sans classes, sans centralismes, sans querelles confessionnelles.

Dans le monde, cette volonté de changement s’exprime symboliquement dans le Forum social mondial et dans les forums régionaux. Dans notre Amérique, le changement le plus significatif s’appelle maintenant Lula, avec une espérance qui s’élargit à tout le continent. Dans l’Église, les inquiétudes convergent dans la proposition d’un processus conciliaire, qui paraîtra inopportun à certains esprits rétrogrades, et qui traduit cependant de façon très ecclésiale la volonté des multitudes d’être et de faire une autre Église : davantage du côté des pauvres du Royaume, plus inculturée, plus samaritaine, plus synodale, plus coresponsable, plus fraternelle. Il n’est pas inopportun de rêver à un concile Vatican III ou à un Mexico I ou à un Bombay bien asiatique...

La vérité est que nous sommes fatigués de la domination et de l’absence de transparence dans les différentes sphères publiques et dans les sphères personnelles secrètes. Notre monde - et notre cœur si petit -, qui semblent se porter si mal, ont une forte dose de bonne volonté, de soif de vérité, de faim de la Vie et de Dieu. Les signes des temps, malgré tant de contresignes, sont fort lumineux et pleins d’espérance. Comme le dit le proverbe sépharade, « l’heure la plus obscure est lorsque pointe le jour… ».

Dans la prélature de São Felix de Araguaia, notre Église particulière, adolescente, nous sommes aussi dans le changement. Cette année, j’atteins les 75 ans et, comme c’est de rigueur du point de vue canonique, je renonce à la mitre. Au cours des derniers mois, nous avons eu une période très féconde de « transition », avec les Assemblées régionales et la promulgation du Manuel - objectif, attitudes, normes -, qui sert de référence et de guide à notre cheminement.

En cette heure et avec cette brève lettre circulaire, je veux remercier, au nom de tout le peuple de la prélature et de toute l’équipe pastorale, pour la solidarité, la collaboration, la présence, gratuite et inconditionnelle, de tant d’amitiés et d’institutions qui nous ont accompagnés et qui ont rendu possible notre mission et ses structures de service. En tout premier lieu, nous nous rappelons évidemment les agents de pastorale, hommes et femmes, qui ont ici supporté « le poids du jour et de la chaleur » et m’ont supporté moi-même. La liste des agents et des amitiés est démesurément longue pour pouvoir citer chaque nom. Dieu les a tous écrits dans son Livre de vie. Certaines amitiés et organisations nous accompagnent depuis la première heure et surtout nous ont accompagné dans les heures de répression et d’incompréhension. Je sais que nos amitiés et organisations, les vôtres, continueront d’être une amitié, une solidarité, une présence pour la prélature. Nous sommes tous et toutes des gens de la maison, qui avons travaillé en famille, une parcelle petite mais stimulante du Royaume de Dieu « entre l’Araguaia et le Xingu, le Pará et le Travessão ».

Personnellement je me sens comme quelqu’un qui attend à l’arrêt du bus, sans bien savoir ni l’heure ni la destination immédiate, mais sachant en tout cas que nous continuerons en communion l’humble voyage humain vers la maison paternelle-maternelle.

Le proverbe sépharade parle de la lumière du point du jour ; un proverbe universel dit qu’à l’heure du coucher aucune lumière n’éblouit... Je fais mien en cette heure quelques vers de l’homme de la Mancha, qui m’expriment de façon significative :

« Rêver un autre rêve impossible.

Lutter quand il est aisé de céder.

Vaincre l’ennemi invincible.

Dire non quand la règle est de vendre.

Que de guerres dois-je gagner pour un peu de paix !

Et demain, si ce sol que j’ai baisé

Devenait mon lit et mon pardon,

je saurai qu’il valait la peine de délirer

et de mourir de passion. »

Et en cette heure, et en toutes les heures, vaut par dessous tout la consigne que les Sœurs de Jésus nous ont rappelée en célébrant dans la prélature leurs 50 années de présence au milieu du peuple Tapirapé : « Crier l’Évangile avec la vie. »

Nous ne prenons pas congé. Nous resterons unis, dans la paix militante du Royaume.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2612.
- Source : portugais.
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