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DIAL 2608

NICARAGUA - L’univers concentrationnaire des entreprises situées en zone franche, voyage au coeur d’une « maquila »

mercredi 1er janvier 2003, mis en ligne par Dial

De nombreuses fois, DIAL a présenté à ses lecteurs la situation créée par l’implantation, principalement au Mexique et en Amérique centrale, d’entreprises de sous-traitance appelées maquilas ou maquiladoras, filiales de grandes entreprises étrangères, situées dans des zones franches oú elles jouissent de nombreux avantages - voir DIAL D 2048 (Guatemala), D 2191 et D 2385 (Honduras), D 2163 (Nicaragua), D 2386 (El Salvador) D 2387 (Mexique). Le reportage ci-dessous, réalisé pendant douze jours dans une usine de sous-traitance dont on ne cite pas le nom, nous montre comment on travaille et on vit, ce que l’on ressent et ce que l’on pense dans ces zones franches qui se répandent aujourd’hui dans tout le Nicaragua pendant qu’on nous annonce qu’elles vont « développer » le pays. Article de Yanina Turcios Gómez, paru dans Envío (Nicaragua), octobre 2002.


J’ai passé douze jours dans une maquila de sous-traitance de la zone franche située dans le parc industriel Las Mercedes de Managua. Bien que mon séjour ait été relativement court par rapport aux longs mois et années que des milliers de femmes - et d’hommes - passent dans ces camps de concentration, l’expérience, aussi valable qu’épuisante, m’a donné l’occasion de connaître de l’intérieur un "monde" qui caractérise déjà le Nicaragua.

Devant la porte d’entrée

L’entrée dans la zone franche ressemble aux rues du tumultueux marché oriental de Managua, un dimanche après un jour de paye. C’est impressionnant de voir des milliers de femmes et d’hommes franchir l’entrée principale, à peine une ruelle étroite. Tous les jours entrent et sortent par là quelques vingt mille personnes. Cinq mille autres entrent par une entrée différente.

De chaque coté des entrées sont installées de petites échoppes où on peut trouver aussi bien un équipement sono qu’un cachet de panadol [1]. L’endroit n’est pas plus grand qu’un pâté de maisons, mais c’est toujours bondé aux heures d’entrée et de sortie. Aux heures d’entrée, les gens s’entassent autour des vendeuses qui proposent en criant du café et du pain beurré ou d’autres qui tapotent des tortillas, vendues seules ou avec du lait caillé. Certains préfèrent quelque chose de plus consistant : de la viande avec du gallopinto [2] ou du riz et des haricots. Il y a aussi ceux qui ont seulement de quoi acheter un biscuit et une tasse de café. Les gens qui ont davantage de temps mangent dans l’entreprise, dans les cantines, là où ils peuvent s’asseoir. D’autres personnes déjeunent sur le chemin de l’usine.

Á la recherche d’un emploi

Le lundi, le mardi et le mercredi sont les jours où il y a le plus de monde devant les portes du complexe industriel. Une foule de gens arrive à la recherche de travail. Les uns auront la chance d’être sélectionnés du premier coup ; d’autres continueront pendant des mois à venir avec l’espoir que "peut-être demain…" La première condition pour la personne qui sollicite un emploi est d’avoir sa carte d’identité.

Vers 7 heures du matin plusieurs microbus et camionnettes sont déjà stationnés à l’entrée de la zone franche. Ils serviront à transporter ceux qui sont sélectionnés par les représentants des différentes entreprises qui ont besoin de main-d’œuvre. Les personnes chargées de l’embauche choisissent quelquefois au hasard ou se décident pour ceux qui ont leurs papiers le plus en règle. Moi, j’ai été sélectionnée par les représentantes d’une des maquilas– où j’ai été inscrite – avec trente autres. De l’entrée principale de la zone franche jusqu’à l’usine, il y a la distance de deux grands pâtés de maisons avec quelques usines disséminées. L’une est l’usine Rocedes, la seule qui a son nom sur un panneau ; les autres, on ne voit pas leur nom. Une fois montées dans les véhicules, nous nous sommes toutes regardées, pleines d’appréhension. Bien que recommandée et sûre d’obtenir ce travail, j’étais gagnée par la nervosité générale.

La camionnette s’arrêta devant le grand bâtiment où j’allais travailler. Cela me fit penser à la structure d’un camp de concentration, comme ceux que j’avais vus dans les films. Bien qu’installées dans un complexe vaste et protégé, chaque entreprise prend ses propres mesures de sécurité. Celle où j’allais travailler était complètement entourée de grillage. Dans la partie supérieure du grillage, des rouleaux de fil de fer barbelé la protègent plus encore des voleurs les plus hardis. A l’entrée principale de l’usine, il y a des jardins avec des pelouses et des palmiers nains qui embellissent le bâtiment. Selon les données de 2001, cette usine a une superficie couverte de plus de 10.000 m2 et accueille quelques 1 300 travailleurs et travailleuses.

L’horaire et les "dix commandements"

Aux extrémités des deux entrées, on peut lire en grands caractères l’horaire et les "dix commandements" de l’entreprise.

Horaire : 7 h 00 à 17 h 15 et de 0 h 40 à 7 h 15

1 - Respecter l’heure d’entrée et de sortie. On ne doit pas abandonner son poste de travail sans permission.

2 - Les absences pendant le travail sont formellement interdites. On ne peut s’absenter de son poste de travail qu’avec l’autorisation de son chef direct.

3 - Sont formellement interdits les jeux de hasard, les boissons alcoolisées et les bagarres à l’intérieur ou aux abords de l’usine.

4 - Il est formellement interdit de prendre du matériel ou des objets appartenant à l’entreprise sans permission et d’endommager ce qui est propriété de l’entreprise.

5 - Il est formellement interdit de cracher et de jeter des ordures sur le sol.

6 - On doit maintenir l’hygiène et la propreté de l’usine et de ses abords.

7 - On doit présenter un papier officiel du ministère de la santé (MINSA) quand on demande une autorisation d’absence pour avoir des soins médicaux.

8 - Il est interdit de porter des armes à feu et des objets dangereux dans l’usine.

9 - On doit veiller avec la plus grande attention à sa propre sécurité et à celle de ses compagnons de travail.

10 – Pour la réglementation du travail, nous observons les dispositions particulières de l’entreprise.

Prétes et prévenues

Vers 7 h 05, les travailleurs et les travailleuses se trouvaient déjà à leurs postes et on ferma les deux portes. Une des femmes nous demanda de nous mettre sur cinq files. Elle parlait comme le font ceux qui appellent par haut-parleurs les médecins dans les hôpitaux et les passagers dans les aéroports. Elle parlait en marchant et elle répétait tout sans nous regarder.

Elle parla des horaires d’entrée et de la stricte ponctualité. Elle parla du pointage et de la couleur de la carte : nous devions pointer sur le côté bleu les quinze premiers jours du mois et sur le côté rouge les quinze jours suivants. Elle répéta plusieurs fois cette histoire des deux couleurs, en nous demandant si nous comprenions. « Si on perd sa carte, ce n’est pas l’entreprise qui est responsable, mais le travailleur. S’il vient travailler et ne pointe pas parce qu’il a perdu sa carte ou qu’il ne la trouve pas, la journée ne lui sera pas payée parce que, sans sa carte, il n’y a aucune trace pour savoir s’il est venu ou non. Et on ne peut pas avoir une autre carte ». Elle nous expliqua qu’il y avait des casiers pour ranger ses affaires et que celles qui le voulaient devaient apporter leur propre cadenas. Le point sur lequel elle insista le plus et qu’elle répéta plusieurs fois, fut celui du respect des deux contremaîtres, l’un nica [3] et l’autre taiwanais. Toutes les autorisations nous seraient données par l’un ou par l’autre. Avec tous ces avertissements, nous étions prêtes pour entrer dans l’usine.

On nous parle en criant

Nous sommes entrées dans l’usine en file indienne. Les travailleurs et les travailleuses nous observaient avec curiosité. On nous a fait monter au second étage, dans une salle avec de vieilles machines à coudre, un ventilateur vieux lui aussi et des affiches sur les murs avec des dessins qui expliquent les bonnes manières de faire. Comme si elle était un magnétophone, la jeune fille nous répéta encore une fois presque tout ce qu’elle nous avait déjà dit. L’unique nouveauté dans son explication était le type d’autorisations que nous pourrions demander.

Il existe deux sortes d’autorisations d’absence : l’une pour résoudre un problème personnel – pris sur les vacances – et l’autre pour aller à l’hôpital. Dans ce dernier cas, si cela prend plus de deux heures, c’est considéré comme une autorisation pour motif personnel. Quelque soit la permission à demander, il y a des heures prévues pour cela : le matin avant 8 h 00 et l’après-midi entre 13 h 00 et 14 h 00. En dehors de ces horaires, on ne peut pas en demander.

Une fois dans la salle des vieilles machines, on m’a demandé mes papiers. Entre elles les responsables parlent normalement, avec nous c’est en criant. Mon unique réaction était de les regarder fixement dans les yeux. Leur manière de s’adresser à celles qui demandent un poste de travail est toujours grossière. Elles nous crient dessus en nous faisant sentir que nous sommes incapables de comprendre ou d’apprendre. Elles nous parlent en nous faisant sentir que nous sommes venues pour demander l’aumône.

Les questions étaient les mêmes pour toutes : « Où habitez-vous ? Quelle expérience avez-vous ? Pourquoi avez-vous quitté votre précédent travail ? Avez-vous des problèmes pour rentrer tard chez vous ou pour faire des heures supplémentaires ? Êtes-vous mariée ? Combien d’enfants avez-vous ? » J’ai du mentir pour me mettre sur le même plan que mes futures compagnes : « J’ai arrêté mes études avant la fin de la troisième année du secondaire, je suis mère célibataire et je ne reçois aucune aide du père de mon fils, c’est ma mère qui soigne mon enfant, c’est la première fois que je travaille, je n’ai aucune expérience de travail dans la maquila et si on me donne ce travail, je pourrais nourrir ma famille … ». J’ai dit tout cela. Dans la salle, nous étions 34 jeunes, des femmes en majorité. J’étais la plus âgée dans un groupe dont la moyenne d’âge était de 18 ans. Les papiers essentiels qu’on demande sont : la carte d’identité, la carte d’assurance, l’extrait de naissance et deux photos. Pour les autres, deux lettres de recommandation, casier judiciaire, notes et diplômes d’études, on te donne un mois de plus.

Destination : secteur de l’emballage

Après avoir réglé quelques cas, une responsable des nouvelles arrivées m’a appelée d’une manière désagréable et m’a demandé mes papiers. Elle les a emmenés et elle est revenue un moment après : « Doña Fidelina vous appelle ». C’était la chef des ressources humaines. J’ai parcouru un couloir interminable au milieu du bruit des machines à coudre. Doña Fidelina m’a demandé si j’avais une carte d’assurance ou un récépissé de paiement. « Non, parce que je n’ai jamais travaillé, ici c’est mon premier travail. Nous, nous sommes foutues, non ?… ». Elle a résolu le problème ainsi : « La seule solution est de ne pas vous faire figurer dans l’usine comme assurée, à condition que vous promettiez de ne le dire à personne, et de faire très attention à vous à l’intérieur de l’usine et sur le chemin jusqu’ici. Parce que, s’il vous arrive quelque chose, l’entreprise n’assumera pas et nous dirons que nous ne savons rien et qu’il ne s’est rien passé ».

J’allais travailler dans le secteur de l’emballage. Selon Doña Fidelina, c’était le moins dangereux et ce qui demandait le moins d’expérience. Déjà, j’avais mal à la tête. Entendre ces deux femmes répéter plusieurs fois la même chose sans nous dire qui restait et qui n’était pas admise, maintenait l’atmosphère très tendue.

J’ai signé le contrat. C’était pour un mois, avec un salaire de base de 960 cordobas mensuels [4], plus le paiement d’heures supplémentaires. Je serais payée le 15 et le 30 de chaque mois. Sur les 34 sélectionnées, 28 furent embauchées. Les moins âgées et les moins expérimentées furent choisies. Dans le groupe de l’emballage où j’étais restée, nous étions six. Quatre n’avaient jamais travaillé nulle part. Les autres furent placées comme plieuses, dans la laverie et trois dans les différentes chaînes de production.

Nous sommes sorties de cette salle en file indienne. Au fur et à mesure, chacune était laissée à son poste de travail. Les autres travailleuses nous regardaient sans rien dire. Il ne manqua pas d’hommes pour nous siffler au passage ou faire des commentaires qu’ils considéraient comme des compliments. Les six du groupe de l’emballage, nous avons dû traverser toute l’usine jusqu’à son extrémité. La majorité des filles de ce secteur s’arrêtèrent de travailler et se mirent à chuchoter, quelques-unes nous sourirent, d’autres nous firent des clins d’œil et d’autres ne nous regardèrent même pas. On nous présenta au contremaître nicaraguayen, un certain Leoncio et de nouveau on insista sur quelques points du règlement que nous avaient déjà répétés les femmes de l’embauche.

Le principal point du règlement qu’on nous communiqua était que nous travaillerions après l’horaire normal (17 h 15) si nous n’avions pas de problème de transport. « Ici, à l’emballage, la sortie est à 7 h 15. Dans certaines occasions, vous resterez à travailler encore plus tard. Cela représente deux heures supplémentaires. Les heures des samedis et dimanches sont payées comme heures supplémentaires ». Et cet autre avertissement : « Une des recommandations principales est de ne pas établir de relations avec les travailleuses plus anciennes et de vous maintenir éloignées d’elles parce qu’elles sont très rusées ». On nous a demandé à toutes si nous avions des enfants et qui s’en occupait, en cherchant à savoir s’il n’y aurait pas par la suite de problèmes pour des demandes de permission. On nous rappela que nous serions un mois à l’essai et que c’était seulement si nous faisions très sérieusement notre travail que nous resterions dans l’entreprise.

Bruit, peluche et chaleur

Le contremaître nous répartit en divers endroits. Deux allèrent aux tables où l’on marque les tailles des chemises : en bas de la poche et au col. Ce sont des auto-collants transparents. A ces tables, on colle aussi le prix et l’étiquette de la marque. Après on met les pièces dans des sacs. Moi, j’ai été envoyée au contrôle de qualité avec trois autres.

Léoncio demanda à une jeune femme de nous expliquer ce que nous devions faire. Le travail consistait à contrôler des vestes. On travaillait sur une commande de la J.C. Penny. « Il ne faut pas qu’il y ait des fils qui pendent, il faut que la veste soit bien repassée, sur la doublure il ne doit pas y avoir des restes de craie, vous devez faire très attention à la jointure des coutures, et veiller à ce que les raies soient parfaitement raccordées ». Ces vestes étaient en tissu rayé : les raies devaient aller dans le même sens et les coupes devaient correspondre. Sinon, "ça ne passait pas" et la pièce était notée défectueuse. Selon les défauts qu’on lui trouvait au repassage, au lavage ou dans les coutures à la machine, "ça ne passait pas". La jeune femme qui nous expliqua tout ce processus nous parla gentiment.

Le bruit était insupportable et les peluches qui pullulaient dans l’air - les vestes étaient en coton doublées d’ouatine - me produisirent aussitôt une allergie. Devant le contrôle de qualité, il y avait une des chaînes de production. Presque aucune femme n’utilisait un masque de protection, il n’y en avait que quatre. J’ai demandé si l’entreprise les fournissait. « 

Bien sûr que non », me dit-on. « Si tu en veux un, il faut que tu l’achètes. »

Pour contrôler les vestes, nous devions aller les prendre chez les repasseurs, sur des tubes qui avaient des rouleaux. On nous donnait les vestes six par six. Le travail de repassage se fait à deux : le repasseur et la plieuse ou la repasseuse et le plieur. Le contremaître comptait le nombre de pièces qu’on nous remettait pour déterminer la production de chaque employé. On travaillait à la chaîne : d’abord les chaînes de production, ensuite le repassage, ensuite le contrôle de qualité et enfin l’emballage.

Ramener cette demi-douzaine de vestes est une tâche périlleuse.

L’endroit par lequel tu passes est étroit et tu peux te brûler. La chaleur est insupportable à cause de la vapeur produite par les machines à repasser et par la concentration des gens. Quatre carreaux (1,20 m) seulement séparent une machine de l’autre et par là passent ceux qui travaillent au contrôle de qualité pour aller chercher les pièces repassées, ceux qui sont chargés de porter les pièces salies au lavage, ceux qui sont chargés de porter les pièces à la réparation – « retour à la machine » disent-ils – et les contremaîtres de secteurs. Ce qu’il faut bien remarquer, c’est que dans une entreprise de plusieurs milliers de personnes qui contient une grande quantité de produits chimiques et d’explosifs, il n’existe pas de plan d’évacuation en cas de tremblements de terre ou d’incendie, et qu’il n’y a ni extincteurs ni équipes d’urgence.

Aux tables du contrôle de qualité et d’emballage, deux employées se trouvent au début de la table de repassage et réalisent le contrôle de qualité. Derrière elles, deux autres "manient le pistolet", c’est-à-dire qu’elles mettent le prix sur la chemise avec un petit pistolet, deux autres encore font le "collage des lettres", c’est-à-dire la taille en auto-collants dans la poche et sur le col. Ensuite deux autres mettent dans des sacs selon la taille.

A la fin, il y a celles qui mettent les chemises selon leur taille dans des boites. Celle qui remplit les sacs doit veiller à ce que la taille corresponde bien, et celle qui range dans les boites doit veiller à ce que le sac et la taille soient corrects. Sinon, on la renvoie à la "correction".

Les différentes travail-leuses conviennent ensemble que si une chemise est mal faite, on la renvoie immédiatement, sans attendre qu’il y en ait plus de trois, parce que si plusieurs sont défectueuses, il y a perte de la prime de production et obligation d’arriver plus tôt. Tout ce qui n’est pas correctement fait est l’objet d’un blâme et on le paye par une réduction de salaire.

Les anciennes, les nouvelles et la peur

Il existe, en fait, trois groupes de pouvoir dans l’usine : le groupe des contremaîtres étrangers (taiwanais), le groupe des contremaîtres nationaux et le groupe des employées, divisé en anciennes et nouvelles.

Les conflits les plus fréquents ont lieu pour des raisons de travail ; ensuite pour des raisons sentimentales, principalement des bagarres entre les femmes à cause des hommes. La relation entre les nouvelles employées et celles qui sont depuis plus longtemps dans l’entreprise est difficile. Tu arrives pour conquérir une place et les autres ne veulent pas te la céder. Les premiers jours sont durs pour les nouvelles qui sont confrontées aux anciennes et aux contremaîtres.

Constamment on te coupe l’herbe sous les pieds. Les premiers jours, et devant les contremaîtres, l’attitude des anciennes est de t’aider pour ton apprentissage, mais dès que le contremaître tourne le dos, la manière change et on t’ignore. Quand tu veux te placer pour commencer ton travail, on te dit de te pousser de là parce que si quelque chose est mal fait, on va nous en accuser. La sanction est la suppression de la prime de production et ainsi, comme on ne te laisse rien faire, tu n’as plus qu’à "fermer ta gueule". Peu à peu, commence le processus de la peur. On te dit ensuite : « Ce n’est pas comme cela qu’il faut se mettre parce que le chinois n’aime pas ça ; et s’il voit que tu ne travailles pas, il va te renvoyer rapidement. On n’aime pas les fainéantes, on va te remettre à ta place. »

On te parle ainsi pour te faire peur. On ne peut pas nier que certaines choses qu’on te dit sont vraies, mais d’autres non. Il s’agit d’une série de mensonges pernicieux qui viennent des travailleuses les plus anciennes et se transmettent aux nouvelles qui peu à peu les répètent à celles qui arrivent. Un cercle vicieux de mensonges et de vérités se constitue ainsi. J’ai eu la possibilité de constater les mensonges et les vérités et aussi les demi-vérités et les demi-mensonges. Généralement, le groupe des anciennes travailleuses s’est spécialisé dans les méchancetés et les mauvais coups pour que les nouvelles se fassent réprimander, d’autant plus si celles-ci font preuve d’habileté dans le travail.

Être comme les autres, Être et acceptée

Quand les femmes arrivent dans ces usines, elles doivent chercher comment survivre. C’est l’unique manière est d’être acceptée par le groupe dominant. Cela les oblige à changer leur manière d’être, leur manière de traiter les autres et très souvent, même leur manière de penser. Souvent, elles font les mêmes ruses, les mêmes gestes et adoptent la manière de parler et les attitudes de celles qui prédominent, cherchant à se comporter comme la majorité. La mode dans l’habillement s’impose et toutes veulent porter le même modèle de jeans et de corsage, les mêmes sandales, les mêmes fards. Les chemises du même style s’achètent et se vendent par douzaine, souvent de la même couleur. Toutes en uniforme.

Les conversations aux tables de travail tournent autour des problèmes du foyer et des problèmes avec le fiancé. Et toujours, quelque nouveau ragot qui court dans l’entreprise. Quand le jour de la paye approche, elles parlent de combien elles vont avoir, à quoi elles vont utiliser cet argent, les dettes qu’elles ont à cause des dépenses imprévues de la maison… Dans leur majorité, les jeunes femmes qui travaillent dans le secteur qui m’a été attribué, sont des adolescentes de 17 ou 18 ans. Les plus âgées ont 25 ans et sont arrivées à l’usine, il y a 6 ou 7 ans. En majorité, pour ne pas dire toutes, elles ont déjà des responsabilités de famille. Il y a des femmes de 22 ans avec 3 ou 4 enfants. Et celles qui n’avaient qu’un seul enfant commencent dès leur arrivée à sortir avec un garçon de l’usine et peu de temps après, elles sont enceintes. C’est un cas très fréquent pour la majorité des employées de l’usine.

Les relations entre employés et employées sont habituelles, plus encore quand la fille et le garçon sont nouveaux. Non seulement il y a des couples d’ouvrières et d’ouvriers, il y a aussi des couples de contremaîtres, nicaraguayens et étrangers. Pour ces derniers, les conjoints sont dans la même usine, mais travaillent dans des secteurs différents. Dans la maquila, se retrouvent des sœurs, des cousins, des belles-sœurs et toutes les variantes de la parenté et de parrains et marraines. Les uns sont amenés par les autres et recommandés aux chefs par les personnes de la famille. Les maquilas sont pleines de familles élargies, à la recherche de subsistance pour les proches et apparentés.

Vendre, acheter et avoir faim

Il y a aussi, parmi les employées, les relations basées sur le commerce. Dans l’entreprise il existe un vaste marché clandestin : on vend et on achète des biscuits, des bonbons, des chocolats, des chewing-gums, des bijoux de pacotille, et des médicaments simples – zepol, tiamina [5], dolofor [6], et petits pansements pour les ampoules qu’on attrape aux mains dans certaines tâches et aux pieds parce qu’on reste debout très longtemps. Tous ces produits sont très demandés et les vendre représente un bon gain. Si une pastille de panadol [7] se vend à l’épicerie un peso, dans l’usine ça coûte le double. C’est un marché clandestin, car l’entreprise défend de faire entrer dans l’usine un quelconque aliment et les achats au bar pendant les heures de travail sont formellement interdits.

Le plus gros des travailleurs arrive à l’usine vers 6 h 30 pour avoir la prime qu’on reçoit si on arrive au moins dix minutes avant la sonnerie de l’entrée. Pour pouvoir arriver si tôt on doit se lever à 4 h du matin pour préparer la nourriture qu’on emmène pour la journée, et très souvent aussi celle qu’on laisse toute prête à la maison. Entre 9 et 10 h, tout le monde est déjà mort de faim, parce que depuis le moment où l’on arrive jusqu’à midi, l’heure du déjeuner, il n’y a aucune pause.

Les gens ont cherché des alternatives à la faim pour pouvoir respecter l’horaire, très souvent de 15 heures d’affilée, et ils introduisent habilement dans leurs vêtements des sucreries à manger ou à vendre. Aussi bien manger que vendre en cachette demande de faire très attention. Si le contremaître te voit, tu es renvoyée. En parlant avec des filles qui étaient déjà dans l’entreprise depuis longtemps, je leur ai demandé pourquoi elles se cachaient sous les tables pour manger quelque chose. Elles m’ont raconté l’"histoire bien connue" d’un contremaître qui avait renvoyé une fille : « elle avait été idiote car elle n’avait pas jeté le bâton de l’esquimau qu’elle était en train de manger ; il l’a vue et l’a envoyée en haut (la direction et le secteur administratif). Et quand quelqu’un va en haut, c’est pour rentrer chez lui ».

Les tables sont les témoins muets de tout ce qui se grignote dans l’usine aux risques et périls des travailleuses. Sous les tables, elles se font passer depuis des petits gâteaux jusqu’à des tortillas avec du porc frit et du fromage amené de chez elles. Le plus cruel est de voir le contremaître prendre trois fois par jour du café et manger des biscuits dans la réserve. J’ai pu expérimenter cela pendant les deux jours où on m’a envoyée dans la réserve pour remplir des sacs avec des "baleines", ces petites pièces qui durcissent les pointes du col des chemises.
Les contremaîtres nicaraguayens sont ceux qui s’en prennent le plus aux travailleuses, bien qu’ils participent à ce marché clandestin. Notre contremaître vendait des petits pansements et du zepol, très demandé pour s’en frotter les tempes. Constamment, les femmes se plaignent de maux de tête et elles ont l’habitude de s’en mettre à 10 h. du matin et à trois heures de l’après-midi quand elles travaillent debout depuis déjà plusieurs heures.

Cris, violence et beaucoup de peur

Les motifs des rappels à l’ordre sont nombreux : se trouver hors du poste de travail, être en retard pour l’objectif prévu, arriver en retard de façon injustifiée, manquer un jour de travail sans justification, bavarder beaucoup, aller plusieurs fois aux toilettes, demander beaucoup d’autorisations pour sortir de l’entreprise…

La manière des contremaîtres nicas et étrangers de te rappeler à l’ordre est la même. Tout se fait avec des cris pour que ce rappel à l’ordre soit entendu par les autres : on impose ainsi respect et crainte. A mon avis les contremaîtres nicas sont plus chinois que les Chinois dans les mauvais traitements à l’égard des travailleurs et des travailleuses. C’est parce que les Chinois exigent des Nicas cette attitude, sinon, ils les renvoient aussi.

Dans beaucoup de cas, les rappels à l’ordre n’ont pas pour but d’améliorer le travail ; ils sont seulement une manière d’insulter et de dévaloriser le travail que nous faisons. Les deux phrases favorites que j’ai entendues des Chinois sont : « Mauvais, mauvais ! Vous, être des ânes, des ânes ! » et « vous, avoir cervelles d’oiseaux, vous pas comprendre ! ». Ils sentent bien que ce sont les plus grandes offenses qu’ils peuvent te dire.

Ces mauvais traitements ont été un modèle imposé par le cercle des dirigeants taiwanais qui réside dans le pays depuis le plus de temps. Une des filles m’a raconté que, quand un nouveau taiwanais arrive, il ne te traite pas mal comme ça. Il te traite avec respect ; il t’ouvre même la porte pour que tu rentres ; ils sont courtois. Après, ils changent sous l’influence des autres qui les forcent à être grossiers et finalement, s’ils le peuvent, ils te donnent même un coup de pied.

En réalité, je ne sais pas si la culture asiatique est violente, mais les contremaîtres, hommes ou femmes, sortent très facilement de leurs gonds avec des expressions violentes et injustifiées. La majorité des fautes que commettent les employés dans la zone franche ne sont pas une raison suffisante pour les voir réagir par exemple en envoyant un tourne-vis à la figure d’un garçon. Le contrôle de soi ne parait pas faire partie de leur rationalité et ils décident très facilement de te renvoyer, même s’il n’existe aucun motif pour cela.

Cette possibilité crée une peur incroyable chez tous les travailleurs. Une camarade m’a dit : « je crois que beaucoup de ces filles n’ont jamais eu aussi peur, même de leur père et de leur mère ensemble, que de Yu, le contremaître chinois ». Les travailleurs finissent par supporter les cris comme quelque chose de naturel et pour quelques uns, même s’ils se fâchent, la seule chose qu’ils sachent dire, c’est : « Il nous fait ch..., cet homme ! ».

Les toilettes, un refuge multi - usages

Pour les travailleurs et les travailleuses de l’usine, les toilettes sont l’endroit où se déchargent beaucoup plus de besoins que les seuls besoins physiologiques. C’est le lieu où on se réunit pour manger un biscuit ou un bonbon, pour fumer une cigarette ou pour s’accorder une pause. C’est l’endroit des confidences, où on se défoule de la colère devant les rappels à l’ordre des contremaîtres, et même où on répand des larmes de colère et d’impuissance devant la répression et les punitions qui font l’atmosphère de toute la journée. Ici on trouve la paix, même si c’est pour quelques instants ; le contremaître ne vient pas jusqu’ici.

Bien que cet endroit manque de la plus minimale condition d’hygiène, il est considéré comme un refuge. Les souffrances s’y accumulent, comme les tas de morceaux de tissus et de papiers sales presque de la taille des cuvettes de wc, pour la plupart détériorées. Dans les cuvettes, il y a d’épaisses croûtes, les fonds sont tout noirs, l’humidité est permanente et les murs donnent l’impression de n’avoir pas été repeints depuis la construction de l’usine. Sur tous les murs, on lit des messages comme en écrivent des collégiens, depuis les insultes jusqu’aux déclarations d’amour ou les aveux d’infidélité.

On nettoie les toilettes, du moins on essaye de le faire, seulement quand quelqu’un visite l’entreprise. Alors, on les lave, on met des rouleaux de papier hygiénique et des distributeurs de savon liquide pour les mains, bien que pour qu’ils durent plus longtemps, on leur fait un trou si petit que l’ampoule que tu attrapes à force d’appuyer sur le bouton est plus grande que la goutte de savon que tu arrives à sortir. Dans cette entreprise, il y a trois toilettes, chacune avec neuf wc. Pendant les douze jours où j’ai travaillé à l’usine, un jour seulement j’ai vu que la femme de ménage les lavait. Cela m’a surpris. Ensuite j’ai entendu des employés : « Va savoir qui va venir ! » Ce jour-là sont arrivés des fonctionnaires du ministère du travail accompagnés ni plus ni moins que de Gilberto Wong, secrétaire exécutif de la Corporation des zones franches du Nicaragua, la plus haute autorité qui, par ses traits orientaux, passait inaperçu avec une rare humilité au milieu des Asiatiques qui l’entouraient de grandes révérences.

Apres quinze heures, toutes les douleurs éclatent

L’horaire normal est de 7 h 00 à 17 h 15. Au-delà, les heures de travail sont considérées par l’entreprise comme des heures supplémentaires.

Dans les périodes creuses, celles où il y a peu de production, il n’y en a pas. Etant donné que dans l’hémisphère Nord, destination des vêtements que fabriquent les maquilas nicaraguayennes, il y a quatre saisons différentes, il y a beaucoup de variétés dans les vêtements que nous confectionnons. Les commandes changent beaucoup, ce qui multiplie les tâches et les rendent plus longues et plus dures.

Dans le secteur de l’emballage, zone où le plus souvent on sort à 19 h 15 en horaire normal, on doit laisser les tables toujours propres. Sans aucune chemise à repasser. Au mois de juin, quand j’étais là, nous avons travaillé jusqu’à 22 h. Un autre groupe travaillait toute la nuit. De temps en temps, on leur donne la journée pour se reposer. Tout dépend du rythme de travail ou des dates de livraison du produit. Ces journées de plus de 15 heures de travail (de 7 h à 22 h) sont absolument épuisantes physiquement pour les travailleuses. Elles n’ont que 40 minutes de repos pour aller déjeuner et encore 40 minutes, vers 20 h, pour le dîner. Quand la nuit tombe, les douleurs se font plus aiguës et toutes sortes de lamentations jaillissent. Elles ont toutes mal à la tête et les pieds gonflés qui ne supportent plus le poids de leur propre corps.

Les douleurs de dos abondent. Celles qui ont des problèmes de circulation ont des varices sur le point d’éclater. Tout le monde, sans distinction d’âge ou de sexe, a mal quelque part. Et dans la trousse à pharmacie de notre secteur, la seule chose qu’il y ait c’est de l’alquaseltzer et du coton.

L’heure des reves

A la fin de l’après-midi, les visages qui le matin étaient frais et maquillés, sont maintenant éteints et les esprits sont échauffés par les disputes, les erreurs commises, les gestes malheureux. La susceptibilité naît de la fatigue. Il ne manque pas non plus de groupes qui plaisantent pour ne pas sentir la longueur du temps, pour le tuer. Parmi les femmes, le thème le plus courant à ces heures-là est de dire qu’elles vont se retrouver sans mari parce qu’elles arrivent tellement fatiguées chez elles que la seule chose qu’elles font c’est de se jeter sur leur lit pour dormir.

C’est aussi l’heure des récriminations contre le milieu dans lequel elles sont nées : « Si j’étais née dans un autre monde, je n’aurais pas besoin de travailler ici et je serais bien assise, chez moi, avec mes enfants et avec mon mari ». Ou bien d’exprimer des rêves aussi simples qu’impossibles : « Qu’est-ce que je donnerais pour arriver chez moi, trouver un repas prêt et chaud, les draps lavés et quelqu’un qui m’apporterait à manger au lit ». D’autres rêves sont plus ambitieux : « Ah ! si je pouvais entrer à l’Université et préparer un métier ».

La réalité est que beaucoup de femmes et d’hommes en entrant dans la maquila arrivent en rêvant de trouver une promotion dans le travail. Ce n’est pas possible. L’image que vendent les propriétaires, c’est qu’ici on gagne beaucoup d’argent avec un travail très accessible. Après, l’envie de faire des heures supplémentaires pour avoir un meilleur salaire devient une vraie drogue. Après, longtemps après, on comprend qu’il n’y aura pas de promotion, mais seulement la routine, l’enlisement et un corps presque handicapé.

Le ministère tu travail : l’allié des entreprises

Selon le Code du travail, on ne peut faire que neuf heures supplémentaires par semaine. Dans le secteur de l’emballage, nous travaillons trente-six heures supplémentaires par semaine. Avec une moyenne de quinze heures de travail quotidien et sans une alimentation adéquate, il est très difficile de pouvoir résister à ce rythme.

Le fait d’abuser du travailleur et de ne pas respecter le Code du travail est connu du ministère du travail (MITRAB), qui doit veiller aux droits des travailleurs et contrôler les employeurs. Cependant dans l’actuel modèle économique, le MITRAB s’est converti en protecteur et allié des entreprises et des corporations de la zone franche, en faisant la sourde oreille aux demandes des travailleurs. « Tu mets plus de temps à arriver jusqu’au ministère que l’entreprise n’en met à s’en apercevoir. En revenant à l’usine, tu te retrouves avec ton renvoi dans les mains sans que rien ne te protège. La zone franche et le MITRAB, c’est la même chose » me dit une jeune femme.

Le ministère comme instance régulatrice des employés et des employeurs devrait assumer un rôle moins politique et davantage d’arbitrage. Il ne peut pas continuer à être le mouchard des actions des travailleurs et le gardien des intérêts des maquilas de sous-traitance. Le ministère doit donner plus d’importance au salaire minimum et savoir réellement quelle grille salariale existe dans le secteur de la maquila.

Les réclamations et les commentaires des travailleurs, quand ils touchent leur salaire chaque quinzaine, démontrent qu’ils n’ont aucune connaissance de la loi, qu’ils ne comprennent pas pourquoi ils gagnent cela ou pourquoi on leur fait des déductions pour l’assurance sociale alors que dans beaucoup de cas ils ne sont même pas inscrits à l’assurance.

Les heures supplementaires obligatoires

Dans cette usine, les heures supplémentaires ne sont pas optionnelles, elles sont obligatoires. Celui qui ne les fait pas est renvoyé. On n’est pas consulté. Vers 14 h , on passe la feuille des heures supplémentaires et la seule chose que tu dois faire est de la signer. Pour éviter que quelqu’un du secteur de l’emballage ne sorte de l’usine à l’heure de la sonnerie, à 17 h 15, le contremaître garde sous clef les cartes de pointage des employés. Ainsi, personne ne peut sortir, même pas en se cachant. Pour ne pas rester à faire des heures supplémentaires, il faut que tu demandes une permission au contremaître, lequel dans la majorité des cas te dit non ; et si par hasard il te la donne, ce doit être une raison de force majeure et tu dois le convaincre.

Le paiement pour une heure supplémentaire est de 9,92 cordobas [8]. Cela dans le cas où on te les paye, parce que selon les travailleuses il y a eu des heures supplémentaires pour des travaux très durs qui ne leur ont jamais été payées. Selon les commentaires de quelques femmes qui ont travaillé dans d’autres entreprises, celles-ci leur payent des heures supplémentaires quand ça leur chante ; dans d’autres entreprises on ne leur remet pas de feuille de paye, on leur donne seulement l’argent et elles ne savent pas ce qu’elles ont gagné et ce qu’on leur a déduit.

La réalité est qu’on ne sait pas comment fonctionnent les heures supplémentaires, ni comment elles sont calculées, étant donné qu’il y a des périodes où on travaille la semaine complète y compris le samedi et le dimanche et que la variation dans le salaire n’est d’à peine 100 cordobas, alors que cela aurait dû être plus étant donné le nombre de jours et la grande quantité d’heures supplémentaires. Il y a des travailleurs et des travailleuses qui arrivent chez eux à minuit ou 1 h du matin et qui doivent être debout de nouveau à 4 ou 5 h. L’épuisement physique est incroyable et nombreux sont ceux qui à 10 h commencent déjà à prendre des cachets de super-vitamines pour pouvoir tenir le coup pour le reste de la journée.

La Presse a l’heure du dejeuner

Selon l’horloge de l’entreprise, la sonnerie pour le déjeuner est à midi. C’est l’heure du désordre, de l’affolement total. La majorité des gens sortent comme des fous en courant comme si quelque chose à l’intérieur les poussait à s’enfuir. C’est la course pour arriver les premiers au bar pour acheter de la nourriture ou de la boisson qui accompagnera ce qu’ils ont amené, tout préparé de chez eux. Les achats se font dans deux bars et sur des tables où on vend des enchiladas, tacos, churritos [9] et des fruits. Les bars n’ont pas de condition d’hygiène. Ce qui abonde le plus, ce sont les mouches et comme les bars sont à côté des réserves, il faut y ajouter des rats et des souris. Les cuisinières préparent la nourriture, la servent et manient l’argent sans se laver les mains. Presque toujours on vend à crédit en payant à la quinzaine, mais comme ce n’est pas très rentable, beaucoup de travailleurs préfèrent amener la nourriture de chez eux.

Les cantines se remplissent de gens qui mangent et discutent. Ceux qui n’ont pas trouvé de place s’assoient sur l’herbe sous les palmiers nains de l’entrée. Il faut manger en 40 minutes. Quand retentit la sonnerie pour retourner au travail, les zones de repas sont jonchées d’assiettes sales, de sacs et de restes, comme la rotonde de Santo Domingo après un 10 août.

Un repas normal avec boisson coûte onze cordobas. La ration de tacos, enchiladas, tajadas avec du fromage, ou une banane avec du fromage coûte cinq cordobas. La plupart des gens se regroupent pour acheter un litre et demi de boisson gazeuse ; c’est plus rentable que d’acheter un verre. En plus de la nourriture et des boissons, les deux bars vendent aussi des serviettes et du papier hygiéniques, des cigarettes, des bonbons et des chewing-gum.

Quand il y a des heures supplémentaires à faire, l’entreprise prend en charge le dîner des travailleurs. Mais ils disent tous : « ça sort de notre poche..., des heures supplémentaires qu’on ne nous paye pas ». Alors les repas sont commandés dans un des bars de l’entreprise. Dans un des nombreux dîners que j’ai pris avec les filles qui travaillaient avec moi, on nous a donné la nourriture dans un carton. Ce jour-là, nous avons eu du porc frit.

Quand l’une d’entre elles mordit la viande, le centre était verdâtre, mais on ne lui a pas permis d’acheter autre chose dans le bar et elle n’a rien eu à manger. Comme on ne sait pas l’heure exacte de sortie - est-ce que ce sera tôt ou est-ce que ce sera tard ? - généralement on n’emporte rien de préparé de chez soi pour le dîner. Je n’ai pas pu savoir si ce sont ceux du bar ou les contremaîtres qui décident de la nourriture que mangeront les employés, mais ceux-ci se plaignent presque toujours de la mauvaise qualité.

L’heure des odeurs

A 17 h, c’est l’heure des odeurs. Où que tu passes, ça sent les déodorants, les crèmes de beauté, la pâte dentifrice, les parfums les plus variés qui se mélangent avec les mauvaises odeurs de toute une journée de travail. Dans les toilettes, les femmes s’entassent devant les lavabos pour se laver les dents, pendant que beaucoup se maquillent.

C’est impressionnant de voir comment la fatigue n’empêche pas les soins corporels. Le vendredi, que ce soit ou non un jour de paye, il y a encore plus de temps consacré à la vanité. C’est le jour de rendez-vous des couples. Généralement, le vendredi, il y a peu d’heures supplémentaires. On dit que c’est une politique de l’entreprise, bien que, quand moi j’ai travaillé à l’usine, ça ne s’est pas passé comme ça.

A 17 h 15, quand retentit la sonnerie de sortie pour les secteurs de chaîne de production - où on coud et on assemble les chemises - le gros des travailleuses et des travailleurs sort, plus de mille. Tout le monde prévient : « Tu as ta carte ? » et tout le monde la cherche avant la sonnerie pour être les premiers dans la file.

La fouille ordinaire

Tous les jours à la sortie, il n’y a pas seulement le rite du pointage ; il faut aussi passer par une fouille corporelle. Pour les hommes, c’est un surveillant qui le fait ; pour les femmes, une femme de cette même entreprise de surveillance et une Chinoise de l’usine. Le premier jour, comme j’étais nouvelle, je suis sortie à 17 h 15 avec le gros des travailleuses. J’ai pointé ; je ne savais rien de la fouille à la sortie. J’ai seulement vu la file et les femmes qui sortaient par la porte des piétons et les hommes par l’entrée des véhicules. Comme j’étais distraite parce que je regardais passer la foule de gens qui sortaient d’autres usines à coté, je ne faisais pas attention aux camarades qui allaient devant.

C’est quand mon tour est arrivé que j’ai eu peur. La Chinoise, une femme très petite qui ne m’arrivait pas à l’épaule, commença à me tâter en me passant la main depuis le pubis jusqu’en haut des fesses et ensuite depuis le pubis jusqu’en haut du ventre. J’étais envahie par une sensation de dégoût et ma peau se hérissa. Un violent désir de la frapper et de pousser des cris m’envahit ; ce fut une sensation désagréable que je n’avais jamais ressentie, même pas lorsque dans la rue je me suis trouvée avec des voyous pervers qui te disent des grossièretés. Pendant un instant, j’ai pensé qu’on n’avait touché que moi et que j’étais la seule qui avait réagi comme ça. Mais les camarades qui sont arrivées le même jour que moi partageaient mes sensations : « Oh là là ! C’est horrible, cette Chinoise qui te touche » a dit l’une d’elles.

Et une autre : « Moi, j’ai travaillé dans d’autres usines et jamais on ne m’avait fait ça ! ».

La fouille á corps pour s’imposer

La manière de palper de la Nica était différente de celle de la Chinoise. J’ai compris que cette manière de violenter chaque femme est aussi une manière de démontrer que les patrons peuvent faire ce qu’ils veulent avec les ouvrières. De plus c’est une forme de contrôle qui n’a pas de sens : les jeans que je portais - ceux de presque toutes - étaient très ajustés. Comment pourrait tenir à l’intérieur de mon pantalon une chemise à manches longues ? Impossible.

Bien que cette fouille devienne une routine pour les travailleuses, je ne m’y suis pas habituée pendant les douze jours où je suis restée dans l’usine. A chaque fois que j’entendais la sonnerie de sortie, j’avais mal à l’estomac, en pensant seulement ce que j’aurais à subir pour pouvoir sortir dans la rue. Il y a eu des jours où le dégoût me coupait l’appétit, je ne dînais pas et j’arrivais chez moi avec encore cette horrible sensation. J’ai clairement vu que la plus grande violence est faite aux femmes. Les hommes, on les fouille, mais un surveillant nicaraguayen leur tâte seulement les jambes. Selon la direction, la fouille ordinaire cherche à éviter que des travailleurs n’emportent des pièces. Dans les conversations que j’ai eues avec les femmes, elles racontaient que, dans certaines usines, ceux qui prennent des pièces de l’usine sont toujours des hommes qui les sortent en se les mettant comme des couches. La majorité les approuve pour ces fauches : « C’est bien qu’ils volent. De toutes façons, ils le font pour nous, et pour quelques malheureuses pièces qu’ils prennent, ce n’est vraiment pas une grosse perte ». Naturellement, ce sont des vols sporadiques, et le commerce des pièces se fait entre les travailleurs de l’usine eux-mêmes.

Colères et humiliations

Les contrôles font partie d’une politique d’humiliation. Un jour, avant 10 h, nous voulions désespérément sortir et le contremaître tenait nos cartes sous clés. Quand nous l’avons entouré toutes ensemble, chacune de nous cherchant sa carte pour pouvoir sortir plus vite, il prit tout le paquet et furieux le lança violemment sur une autre table. Les cartes s’éparpillèrent sur le sol, nous avons dû nous jeter par terre et nous nous les arrachions des mains, pendant que le contremaître riait de son exploit.

Est-ce l’excès de travail que ces messieurs disent avoir qui est la cause de leur comportement inhumain ou celui-ci est-il dû aux exigences que l’administration leur impose ? Dans leur majorité, ceux qui maintenant sont contremaîtres, sont arrivés dans l’entreprise comme le reste des travailleurs. Cela a été le cas pour une jeune femme qui avait commencé à travailler en même temps que nous dans l’emballage. Quelques jours après, elle ne supportait déjà plus le travail, qui lui paraissait très dur, et elle décida de démissionner. Mais quand elle se présenta à la direction des ressources humaines pour donner sa démission, une des femmes chargées de l’embauche lui demanda de supporter quelques jours de plus, parce que la fameuse Madame Fidelina recherchait une nouvelle employée ayant fait des études, pour en faire son assistante. Et la candidate, c’était elle.

Comment "changer" de personnalité

Le lendemain la femme qui allait donner sa démission n’est pas venue travailler. Nous avons pensé qu’elle était partie, mais à midi nous l’avons vue aller déjeuner avec l’élite de l’entreprise, le personnel des ressources humaines. Ils ont une table seulement pour eux et aucun autre employé ne peut s’y asseoir. Comme pour nous elle continuait à être notre camarade de travail, nous nous sommes réjouies de la voir.

Elle, non. Elle avait déjà "changé". Elle est passée à côté de nous et nous a seulement dit sèchement : « Bonjour ! » et elle est allée à la table select. « ça lui est déjà monté à la tête » avons-nous commenté.

Peu de temps après, j’ai pu parler avec elle. La pauvre femme m’a expliqué : « On m’a interdit d’entrer en contact avec vous, on me demande de me souvenir que j’ai un niveau complètement différent de celui des gens inférieurs ». Il est évident que les investisseurs asiatiques prétendent créer dans les zones franches une stratification de classes. Serait-ce que dans leur pays ils appartiennent à la classe supérieure qu’ils font semblant d’avoir au Nicaragua, ou serait-ce qu’ils veulent nous faire revenir à l’époque de l’esclavage, réduisant nos droits à force de nous mépriser ?

Contrats non respectés

En signant le contrat dans ces entreprises, le poste où l’on doit travailler donne lieu à un accord mutuel entre employeur et employé. On signe le contrat selon son expérience si on en a, dans le secteur où eux ont besoin de personnel. Beaucoup de celles qui viennent demander du travail ont déjà une idée de l’endroit où elles seront, ou disent où elle veulent être placées.

Selon le ministère du travail, pour qu’un employé soit changé de poste, même de manière occasionnelle, il doit y avoir un accord mutuel. Cependant les travailleuses réalisent des tâches qui ne figurent pas dans les contrats. On te met dans n’importe quel secteur pour que tu ne restes pas à ne rien faire. Nous, à l’emballage, on nous a mis dans d’autres secteurs parce que les accessoires qui doivent être collés sur les chemises n’étaient pas arrivés. D’abord, on nous a mis toute une matinée dans le secteur des cantines pour assembler les boîtes en carton dans lesquelles on emballe les chemises Perry Ellis. Le carton était préparé par des marques pour faire les pliures des boîtes et des couvercles. A chacune de nous, on a donné cinq caisses ; chaque caisse avait 250 pièces et nous devions assembler 1250 boîtes. A première vue, la tâche paraissait facile et peu fatigante. Pourtant, deux heures après, on avait des fourmillements dans le dos et des blessures à chaque main, quelquefois même profondes, à cause du frottement avec le carton.

Jounées á la blanchisserie

Ce jour-là, on nous envoya après le déjeuner au secteur de la blanchisserie. Le travail consistait à laver les endroits des chemises qui étaient signalés comme ayant des tâches de saleté ou de graisse. Il y avait ces jours-là une commande de chemises blanches. Nous devions les blanchir avec du chlore et de l’acétone. Dans la laverie, nous avons passé deux jours et demi de 7 à 19 h et nous avons continué dans le secteur de l’emballage.

Après deux jours passés à la laverie nous avions les mains complètement fendillées. L’acétone et le chlore combinés sans aucune protection nous brûlèrent les mains et nous avions des champignons sur les doigts et les ongles. Dans la blanchisserie, où 28 femmes lavaient sans arrêt, la chaleur était insupportable. Nous étions à côté des chaudières et le feu et la fumée se concentraient là. Il y avait aussi les soufflets très bruyants qu’on utilise pour nettoyer les pièces qui ont beaucoup de peluches.

Le paiement est à la production et le minimum de chemises que tu dois laver est de 700. Si tu ne les laves pas, tu perds le droit à la prime de production. Chaque fois que tu en as lavé une certaine quantité, une employée en note le nombre. Cette méthode pourrait paraître juste, mais il arrive aussi que, si tu n’es pas bien vue de celle qui note, elle change le nombre de ta production et tu ne peux rien y faire.

Moi, j’étais mal vue d’elle, parce que chaque fois que j’allais chercher des chemises pour les laver, elle m’en notait moins ou elle ne me notait rien du tout. Il arrivait la même chose à d’autres camarades. De notre côté, nous ripostions en trouvant des trucs pour augmenter le nombre. Nous humidifions beaucoup de chemises qui n’étaient pas sales pour donner le change et arriver à un plus grand nombre. Quand le soir tombe, la vie empire dans la laverie. La lumière naturelle s’en va et tu n’y vois presque plus. En hiver, les femmes sont trempées, parce que la partie supérieure de la laverie n’est pas couverte et il y pleut à torrent.

En dander dès que tu prends le bus

Pendant les douze jours qu’a duré l’étude que j’ai faite, j’ai voyagé en autobus du transport urbain collectif, ceux qu’utilisent à 100% les travailleurs de la maquila. Pour pouvoir respecter l’horaire, le seul moyen est de se lever très tôt. Je prenais le bus à 6 h 15. Ils étaient bondés, les gens accrochés aux deux portes. Ce sont de vieux autobus, dans un état déplorable, où voyager est très dangereux. L’amoncellement des passagers permet à des équipes de pickpockets, hommes et femmes, d’opérer avec succès. Cela permet aux hommes de tripoter les femmes.

Un jour, pressé par l’horaire d’entrée, je suis montée dans le premier autobus qui s’est arrêté. Il était bondé. Je suis montée par l’arrière et j’ai pu trouver de la place seulement sur le marchepied, accrochée à la porte. Quelques pâtés de maisons plus loin, l’autobus freina si brusquement que je tombai à la renverse dans le caniveau. Le receveur de l’autobus me cria : « Vous êtes des idiotes, vous ne vous tenez même pas, et après on dit que c’est de notre faute ». Personne ne m’aida à me relever. Je n’avais guère envie de reprendre cet autobus, mais c’est le seul choix qu’ont les travailleuses : secouer leurs vêtements et remonter dans le véhicule qui leur a fait du mal. Dans l’usine, j’ai entendu dire que d’autres entreprises de la zone franche Las Mercedes, ont leurs propres autobus et parcourent certains quartiers de la capitale pour aller chercher les travailleuses sans aucun coût pour elles. Je n’ai jamais pu vérifier cela.

Les maquilas vont - elles nous développer ?

Ce récit se termine là. Je ne voudrais pas qu’il s’en dégage une critique destructrice. J’ai seulement voulu raconter mon expérience pour que tout le monde puisse s’imaginer ce que des milliers et des milliers de femmes et aussi d’hommes vivent ou ont vécu quotidiennement pendant des semaines, des mois, et des années dans plus de quarante maquilas qui existent déjà au Nicaragua, industries dont on attend le "développement" de notre patrie et de notre peuple.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2608.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Envío (Nicaragua), octobre 2002.

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[1Espèce d’aspirine.

[2Coq.

[3Nicaraguayen.

[4Environ 63 euros.

[5Vitamines.

[6Aspirine.

[7Sorte d’aspirine.

[8Environ 0,66 euros.

[9Variétés de galettes de maïs.

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