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DIAL 2539

BRÉSIL - Les enseignement de Porto Alegre

Francisco Whitaker

samedi 16 mars 2002, mis en ligne par Dial

Le Forum social mondial qui s’est tenu à Porto Alegre (Brésil) du 31 janvier au 5 février 2002 est une des expressions les plus intéressantes de la société civile à travers le monde. Le thème majeur de cette rencontre était : “un autre monde est possible”. Francisco Whitaker, membre du Comité d’organisation du Forum et secrétaire exécutif de la Commission brésilienne Justice et paix (organisme émanant de l’épiscopat brésilien) a indiqué quels enseignements il tirait de cette rencontre, au cours d’une communication qu’il a fait le 19 février à la Commission épiscopale de pastorale de la Conférence des évêques brésiliens.


Dans le programme Roda Viva de la TV Cultura de São Paulo, enregistré après le Forum social mondial de 2002, on a demandé à Boaventura de Souza Santos si le Parti des travailleurs n’avait pas instrumentalisé le Forum [1]. Le sociologue portugais, qui fut une figure éminente de cet événement, répondit que le Parti des travailleurs était bien trop petit pour cela. Tarso Genro, maire de Porto Alegre, au cours d’une entrevue donnée à la même occasion à la Folha, affirma que tous les partis de gauche du monde, unis entre eux, ne réussiraient pas à convoquer ni à réaliser quelque chose comme le Forum social mondial.

Même d’un point de vue purement quantitatif, le Forum fut un indiscutable succès. Les propos de Boaventura et Tarso partent de ce constat et indiquent aussi les raisons de ce succès.

Du premier au second Forum, les chiffres ont fait un bond. En ce qui concerne les participants : de 20 000 en 2001 à 50 000 en 2002, parmi lesquels il y eut 35 000 "auditeurs" en provenance de Porto Alegre et de nombreux endroits du Brésil et des pays voisins, qui affluèrent pour voir et entendre de près des personnes qu’ils admirent et vivre dans l’ambiance dynamisante de cette rencontre mondiale.

Ce succès est encore plus significatif si nous considérons l’augmentation des personnes inscrites au Forum comme représentants des entités et mouvements de la société civile : de 4 000 en 2001 à 15 000 en 2002, représentant 4 909 organisations provenant de 131 pays. Ce sont les nouveautés du Forum qui ont effectivement attiré tant de délégués : son caractère pluraliste et non vertical, qui unit tout en respectant la diversité, son ouverture à tous ceux qui voulaient participer - à l’exception des représentants des gouvernements, partis politiques et organisations armées -, et le fait d’être une initiative de la société civile pour la société civile, créant un nouvel espace de rencontre - le premier et peut être l’unique de ce genre au niveau mondial -, sans le contrôle de gouvernements, mouvements, partis ou autres institutions nationales ou internationales qui se disputent le pouvoir politique.

De fait, pour ces délégués, le Forum fut réellement ce que ses organisateurs prétendirent : un espace horizontal dans lequel on pouvait librement faire connaître ses propositions et ses luttes - sans qu’aucune ne soit considérée plus importante qu’une autre et sans que personne ne puisse imposer ses idées aux autres. Ce fut aussi un espace dans lequel on pouvait échanger des expériences, apprendre et se conforter grâce à la connaissance des autres luttes, espérances et propositions, approfondir ses analyses sur les questions qui se posent dans son champ d’action, s’articuler nationalement et surtout planétairement - c’est-à-dire gagner en efficacité et progresser dans son travail de transformation sociale.

Sans que cela ne signifie un manque d’engagement ou une absence de responsabilité, il n’y aurait certainement pas eu autant de disponibilité pour participer à cet événement si les participants avaient dû recevoir des directives et des ordres, être contrôlés dans leurs options, se ranger de façon disciplinée dans des actions et mobilisations, approuver des déclarations, motions et positions prises collectivement. C’est pour cela même que les organisateurs du Forum écrivirent dans leur Charte de principes qu’ils ne se prononçaient pas en tant que Forum, que personne ne pouvait parler en son nom, et que dans aucune des rencontres il n’y aura de temps pour discuter et approuver des "documents finaux".

Cette Charte établit explicitement que le Forum social mondial de Porto Alegre n’a pas de caractère délibératif, que personne ne peut parler en son nom et qu’il n’y aura pas davantage de "documents finaux". Ce fut aussi le cas au Forum économique mondial de Davos, dont le Forum de Porto Alegre veut être une alternative (et c’est pour manifester cet aspect-là qu’il s’est tenu exactement pendant les mêmes jours). Ces jours ne sont, pour les participants, qu’un moment intense d’approfondissement de leurs options et de leurs liens, à un niveau mondial, pour une action qui existait déjà avant et qui continuera après.

Il est évident que derrière cette ressemblance il y a une différence considérable : les participants de Davos prévoient de maintenir et d’augmenter la domination du capital - dont ils assurent le contrôle -, sur les êtres humains partout dans le monde, de même que l’expansion de leurs affaires privées. Les participants de Porto Alegre - nourris des protestations croissantes qui surgissent de partout contre une globalisation dictée par les intérêts du capital -, veulent avancer en faisant des propositions pour la construction d’un autre monde centré sur l’être humain et respectueux de la nature, qu’ils considèrent non seulement possible mais également nécessaire et urgent et qui, de fait, est en train de se construire.

Cette différence d’objectifs et de contenus détermine également une différence de méthodes : les activités principales développées à Davos sont les conférences, colloques et débats sur des thèmes préalablement définis, pour lesquels les organisateurs invitent de grands conférenciers qui sont les intellectuels de la " pensée unique " néolibérale, les dirigeants politiques des nations les plus puissantes, les maîtres et les patrons des grandes multinationales. Dans le Forum social mondial il y a également un vaste espace ouvert pour les conférences, les colloques et les débats, ainsi que pour les témoignages des personnes ayant une expérience et des réflexions de valeur. Pour cela, comme à Davos, des personnes sont invitées qui réfléchissent sur les thèmes choisis - dans le Forum de Porto Alegre de 2002 les conférences furent confiées non seulement à des individus mais à de grands réseaux mondiaux. L’activité la plus riche du Forum social mondial est celle qui a eu lieu à propos des ateliers et séminaires proposés librement par leurs propres participants et organisés par eux : 400 en 2000 et 750 en 2002. L’agitation joyeuse qui s’est véritablement formée autour de ces ateliers et séminaires a créé l’ambiance d’enthousiasme dans lequel s’est développé le Forum social mondial, avec ses couleurs et ses bruits variés, ses protestations faites de bonne humeur, la communication d’actions et de propositions, tout comme ses réussites et ses événements inattendus, dans les salles, couloirs et jardins de l’espace dans lequel cela avait lieu : c’est tout le contraire de ce qui s’est passé dans l’ambiance si formelle de Davos.

Ces options du Forum social mondial en matière d’organisation ne se sont évidemment pas réalisées sans désaccords, tensions, déviations et également sans tentatives de récupération globale du Forum. L’ampleur du Forum a allumé des appétits et son caractère non pyramidal incommode ceux qui ont hâte de voir les choses changer et qui ont été formés à l’intérieur des paradigmes traditionnels de l’action politique.

Beaucoup de journalistes par exemple - et ceci se reflète dans la couverture qui a été faite du Forum -, accoutumés à interviewer des leaders et des gourous ou à souligner les luttes pour le pouvoir, ne peuvent pas comprendre pourquoi il n’y a pas de "document final" ou de "propositions concrètes". Ils ne demandent pas la même chose de Davos, mais ils veulent que l’alternative à Davos soit présente. Ils ont de la difficulté à comprendre que le Forum social mondial n’est pas une réunion des élites, mais l’une des bases d’un mouvement social qui, pour se développer, ne peut avoir ni élites ni maîtres. Les "synthèses finales" des cinq jours de travail effectués par 15 000 ou 50 000 personnes, en plus d’être nécessairement appauvries, n’auraient pu être approuvées que grâce à quelque manipulation. Et tous s’en sont allés certainement plus heureux que s’ils avaient dû lutter pour inclure au moins une ligne de leurs propositions dans le document final...

Des centaines de propositions concrètes sont apparues dans le Forum, y compris des mobilisations particulières comme celle qui est née cette année contre la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). Ou de nouvelles réflexions, comme celle qui est apparue cette année sur le changement intérieur de ceux qui luttent pour le changement du monde.

Traité dans de nombreux ateliers et séminaires, ce thème a fait l’objet d’une conférence qui a attiré plus de 2 000 personnes. Mais aucune de ces propositions et réflexions ne relevaient du Forum en tant que tel. Elles sont de la responsabilité de ceux qui les proposent.

Des tensions surgirent également entre ceux qui organisèrent le Forum, ou entre ceux qui y collaborèrent. Ce furent par exemple des tensions concernant ceux qui aimeraient voir le Conseil consultatif international du Forum se transformer en un nouveau commando mondial de lutte contre le néolibéralisme, contrôlant et dirigeant le processus. Les perspectives de continuité assumées par les organisateurs semblent aller dans un autre sens, avec la consolidation de la méthode indiquée par la Charte des principes du Forum. On y réaffirme l’idée que le Forum est un processus et non un événement et encore moins une nouvelle organisation internationale dirigée par les leaders d’une "pensée unique" de substitution, ce qui serait fatal pour le Forum. Il faut également prendre garde à ce que les conférences ne s’achèvent pas par des "synthèses d’orientation" votées par la "plénière", ou qu’elles l’emportent sur les ateliers. En même temps, les décisions prises jusqu’à présent par les organisateurs visent à ce que le pouvoir de convocation du Forum produise dans de nombreux pays du monde la même mobilisation qu’au Brésil. Le Forum de 2003 commencera par une dizaine de forums régionaux ou thématiques dans les différentes aires géopolitiques du monde, entre septembre et décembre 2002, jusqu’au nouveau Forum qui aura de nouveau lieu à Porto Alegre. Le même processus recommencerait en septembre 2003, pouvant aboutir en 2004 à une rencontre mondiale en Inde.

Le grand défi pour les organisateurs du Forum social mondial n’est pas de définir des contenus nouveaux et meilleurs qui soit porteurs de propositions chaque fois plus concrètes, mais d’assurer la continuité de la forme donnée au Forum, car le moyen est déterminant pour les fins que l’on veut atteindre. Les contenus naîtront naturellement du processus ainsi lancé, à l’intérieur de la lutte même de l’humanité pour un monde différent, et apparaîtront nécessairement dans les différentes réalisations du Forum, avec des thèmes communs à tous et avec les particularités de chaque région du monde dans lequel la rencontre aura lieu. Ce qui importe de garantir, c’est que ce nouveau paradigme d’action politique transformatrice, créé par le Forum social mondial, ne soit pas absorbé dans de "vieilles outres".


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2539.
- Traduction Dial.
- Source portugais

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[1Porto Alegre est une ville dont la municipalité est contrôlée par le Parti des travailleurs (PT). Il en est de même de l’État du Rio Grande do Sul dont Porto Alegre est la capitale (NdT).

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