Accueil > Français > Dial, revue mensuelle en ligne > Archives > Années 2010-2019 > Année 2010 > Décembre 2010 > Au-delà du développement

DIAL 3129

Au-delà du développement

Gustavo Esteva

vendredi 10 décembre 2010, mis en ligne par Dial

Nous entamons avec ce numéro la publication d’une série de textes critiques vis-à-vis de la notion de « développement » – telle qu’elle s’est imposée après la Seconde guerre mondiale – et d’une certaine représentation de la pauvreté perçue comme une tare – comme si avoir peu, c’était être peu. Dans ce numéro et dans le suivant, nous commençons la série avec deux textes du mexicain Gustavo Esteva, économiste militant qui s’efforce de dénoncer depuis plusieurs décennies, dans ses écrits et dans les pratiques qui sont les siennes, les mirages du « développement ». Ce texte a été traduit de l’espagnol par Christine Balta et publié d’abord par les éditions Écosociété (Canada, 1996), puis par le Serpent à plumes (France, 2003), qui a bien voulu nous autoriser à reproduire deux extraits de l’ouvrage, désormais épuisé : Sachs, Wolfgang et Gustavo Esteva, Des ruines du développement : essai, traduit par Valentin Duranthon et Christine Balta, Paris, le Serpent à plumes, 2003.


Seul un regard archéologique comme celui de Wolfgang Sachs [1] permet de découvrir les ruines laissées par le développement, tant dans la perception commune que dans la nature et la culture. N’y a-t-il pas cependant autre chose à voir de l’autre côté, c’est-à-dire au-delà de cette « vision globale » ? Comment est le monde au-delà du développement ?

J’ai tenté ici de raconter les expériences que j’ai pu observer dans les villages paysans et dans les quartiers populaires, en montrant que les habitants qui se mobilisaient avaient été profondément déçus par les promesses des « développementalistes », ces promoteurs du développement à tout prix ; en montrant aussi avec quelle lucidité ces gens ont résisté à la rupture historique qu’on leur imposait, puisent dans leurs traditions, et font appel tout particulièrement à cette tradition qui permet de modifier et d’enrichir la tradition.

*

Comment savoir où je suis, comment me situer mentalement lorsque je me place au-delà du développement et du progrès ? Je ne peux ni le décrire ni le raconter. Je peux y être, mais je n’ai pas de mots pour partager ce qui s’offre à mes yeux.

Je tiens à raconter ce que j’ai observé chez les habitants des quartiers populaires et des villages paysans, chez ces gens qui ont résisté pendant des siècles à la colonisation et pendant des décennies aux développements qui envahissaient leurs terres et leurs cultures. Pendant des années, ils ont lutté pour être inclus dans les espaces, pour profiter des occasions ou des services qu’on leur présentait comme un idéal de vie, mais d’où ils étaient continuellement marginalisés. Je veux montrer comment cette résistance et cette exigence d’incorporation se sont transformées en initiative autonome qui, en laissant en arrière de vieilles illusions, a rendu possible l’exploration de nouveaux territoires. Je devrai pour cela faire un détour ; en effet, le langage conventionnel qui semblerait ici le plus approprié contredit mon propos. Des mots usuels comme « besoins », « technologie », « participation », « ressources » ou « environnement » me sont interdits. Ils sont insérés dans un dispositif qui réduit la vision à ses seules prémisses ; ces mots sont comme les flotteurs d’un filet qui attrape tout ce qui se trouve dans l’espace qui l’entoure et l’empêchent de s’ouvrir sur l’océan. C’est au nom du développement que ce filet de concepts a été tendu et que l’on a réussi à faire que les gens adoptent comme leur cette perception occidentale de la réalité qui force à voir les êtres humains à travers des lunettes dessinées pour un regard global et étranger [2]. Peut-on enlever ces lunettes et voir de nouveau avec ses yeux ou utiliser si nécessaire ses propres lunettes ? Oui, c’est possible, mais les yeux ne parlent pas. Alors, on reste muet, condamné au silence, ou pis encore, aveugle. Ces lunettes devant les yeux créaient l’illusion de voir la réalité, mais en fait elles détruisaient le langage et le regard.

Qu’est-ce que je peux faire ou dire maintenant, en me situant au-delà du développement ? Je peux porter mon attention au-delà du monde produit par ces mots « plastiques », sortir de leur emprise, et regarder de l’autre côté. J’essaierai ainsi de composer quelques images. Image, c’est un beau mot. Il fut un temps où cela signifiait idée, pensée, conception. Aujourd’hui, c’est devenu un artefact. Si je forme des images, je me placerai sur les ailes de l’imagination d’autrui. J’espère aussi ne pas tomber de trop haut.

Deux ruptures

Les premières images que je veux composer ont trait à ma propre expérience et au cheminement que j’ai suivi pour arriver dans cet espace au-delà du développement.

C’est à l’âge de treize ans que j’ai « attrapé » le sous-développement, comme on attrape un rhume ou la dysenterie. Mon premier devoir consiste à partager ce qui arrive quand on se trouve dans cette condition ineffable. Cela ne ressemble à aucune autre misère du passé. C’est plus profond et complet que n’importe quelle autre condition indigne. Aucun esclave n’a eu à supporter quelque chose de semblable. Comme le sous-développement s’accompagne invariablement de la promesse de développement, on l’assume avec ferveur et enthousiasme comme un véritable gage de libération.

Mon père est mort peu après mes treize ans. Cette ère n’était pas pour lui et avant de mourir, il était inquiet pour moi à cause de mes doutes. Il me voyait louvoyer dans les traditions divergentes dans lesquelles j’ai grandi et que je voulais perpétuer : d’une part l’ascendance de ma mère zapotèque, qui s’efforçait de la nier, et d’autre part l’ascendance de mon père créole qui l’emplissait de nostalgie. Mon père n’a donc pas pu être témoin du dénouement de ma confusion, puisqu’il était mort quand j’ai accepté l’alternative qu’on m’offrait. Je me suis tout d’un coup senti libéré de toutes les incertitudes culturelles des Zapotèques et des illusions nostalgiques des Créoles pour me submerger ensuite dans une nouvelle promesse. Et c’est plein d’enthousiasme que j’ai fait partie de la première génération d’étudiants en administration d’entreprises et relations humaines. On m’a dit que grâce à ces études, j’aurais le privilège de m’occuper de moi- même tout en obtenant de bons dividendes pour les investisseurs, de bonnes conditions pour les travailleurs, et des services honnêtes pour la communauté. Le rêve était déjà rêvé, le chemin tout tracé. Que faire ? Où aller ? J’avais dorénavant la réponse à ces questions. Jeter un regard en arrière n’avait plus aucun sens.

C’est trente-cinq ans plus tard, en 1985, lors de la conférence de la Société internationale pour le développement qui se tenait à Rome, que j’ai osé suggérer que l’avenir des études sur le développement se trouvait dans l’archéologie. Il me semblait que seul un regard archéologique pouvait rendre compte de manière adéquate des ruines que le développement avait laissées sur son passage et j’avais l’impression que l’ère du développement touchait à sa fin.

Mon histoire commence par ces deux moments de rupture, qui ont donné trois espaces mentaux différents définissant mon expérience : celui des premières années de ma vie, celui que j’ai acquis en attrapant le sous-développement et celui qui émerge aujourd’hui, alors que j’essaie de guérir de cette maladie.

La première rupture est reliée à une date et à un lieu précis : le 20 janvier 1949, à Washington. Wolfgang Sachs y fait référence dans la première partie de ce livre, et elle est amplement traitée dans The Development Dictionary. Ce jour-là, le président Truman a radicalement changé la connotation du mot « développement » en introduisant sa contrepartie : le sous-développement. Ce jour-là, les quatre cinquièmes de la population mondiale ont été placés dans les conditions les plus indignes et se sont vus relégués à l’état honteux de « dépourvus ». Pour eux, le développement a commencé à devenir une contrainte : celle de s’engager dans un chemin que les autres connaissent mieux ; celle d’avancer vers un but que les autres ont déjà atteint, même si ce n’est qu’en partie ; et enfin, celle de s’engager, avec d’énormes handicaps, dans une course où il n’y a qu’une voie, à sens unique.

Le dictionnaire (The Development Dictionary) traite aussi de la seconde rupture, celle des années 1980, qu’on a appelée la « décennie perdue pour le développement ». C’est à cette époque que la nature du mythe m’est apparue dans toute son évidence. Les majorités sociales pour lesquelles le développement avait toujours représenté une menace ont pu pour la première fois dire à haute voix que le développement produisait en fait le contraire de ce qu’il promettait, et qu’il ne faisait que moderniser la pauvreté. Défiant ouvertement le discours dominant, de nombreux penseurs ont enfin affirmé que le sous-développement n’était pas une condition humaine produite naturellement, mais une création de l’entreprise même du développement à laquelle nous ne pourrions mettre fin qu’en la refusant. L’entreprise elle-même apparaissait enfin dans toute sa nudité : un mythe pervers qui façonne une activité incessante et stérile, capable de détruire sans relâche des cultures et leurs alentours ; une expérimentation mondiale qui, selon l’expérience des majorités sociales, a échoué lamentablement.

Il est devenu en effet évident dans les années 1980 que les premiers calculs de l’époque de Truman n’étaient que des comptes d’apothicaire :

Dans les années 1950, Leontiev faisait le pronostic que des pays comme le Mexique ou le Brésil rejoindraient les pays développés en l’espace de vingt ou vingt-cinq ans ; les estimations récentes, chaque fois plus dissimulées, comptent désormais en siècles et elles montrent, par exemple, qu’il faudrait trois mille ans à un pays comme la Mauritanie pour rejoindre les pays développés, au rythme actuel de son développement.

La promesse la plus importante de Truman était qu’on refermerait la brèche qui sépare les pays développés des pays sous-développés. Mais celle-ci n’a jamais cessé de s’ouvrir et l’on sait d’ores et déjà qu’elle ne se fermera pas, qu’elle ne peut pas se fermer. En 1960, les pays industriels étaient vingt fois plus riches que les pays pauvres ; en 1980, ils l’étaient quarante-deux fois plus. Le fossé se creuse de plus en plus.

Les premières remarques des critiques du développement ont ainsi acquis une totale crédibilité.

J’ai découvert un discours énergique fondé sur des recherches fouillées, qui anticipait mes propres découvertes. J’ai écouté des gens lucides énoncer avec rigueur ce que je voulais dire : ils exposaient et analysaient dans le détail ce que je savais déjà.

Trois espaces mentaux

Il ne m’est pas difficile de parler de la première topologie de mon esprit, celle de mon enfance. Je possédais déjà une tradition et je nourrissais le rêve précoce de la poursuivre et de l’enrichir. J’avais une place dans le monde et des coutumes qui donnaient un sens précis à ma façon de me comporter dans la vie quotidienne ; je savais comment m’adresser aux adultes, comment prier, et je savais quoi faire dans le cas d’une mort ou d’une naissance.

Chaque année, je demandais à aller passer les vacances à Oaxaca chez ma grand-mère Dolores, que j’appelais Loló. Sa famille avait un étal au vieux marché de Oaxaca. En jouant avec les autres enfants du marché, je jouissais d’une liberté qu’il m’aurait été impossible d’avoir à Mexico, une ville alors en pleine expansion. Comme j’étais un enfant bien élevé, je n’osais pas demander à ma grand-mère de m’acheter un petit couteau que j’avais vu au marché et que j’admirais jour après jour. Un matin, ma grand-mère me dit : « On va t’acheter ton petit couteau. » Elle me prend par la main, m’emmène devant l’étal du couteau, et commence à parler en zapotèque avec le marchand. Et puis nous sommes partis et, bien sûr, je n’ai rien dit. Le lendemain matin, après une autre longue conversation avec cet homme, ma grand-mère lui a dit, cette fois en espagnol : « Mon petit-fils veut son couteau. » « Très bien », lui a répondu l’homme, plaçant mon cher petit couteau sur une table, à sa droite. Et nous sommes repartis une fois de plus sans mon couteau. Tous les matins, au cours de ces vacances, ma grand- mère parlait avec l’homme. Mais je n’ai pas eu mon couteau. Un an après, lors de mes secondes vacances à Oaxaca, ma grand-mère m’a pris par la main, elle m’a emmené au même étal et a dit à l’homme : « Mon petit-fils vient maintenant chercher son couteau. » Le marchand l’a pris de la table, ma grand- mère lui a payé le prix qu’elle avait apparemment négocié un an auparavant, et j’ai finalement obtenu mon petit couteau. Je l’ai encore.

Il m’est aussi facile de parler de la topologie de mon esprit après avoir attrapé le sous-développement. Tout ressemblait à du déjà vu et en même temps, tout semblait nouveau. Mes rêves étaient colorés d’images fantastiques de prospérité, comme celles des films made in Hollywood que je voyais alors.

Je me rappelle encore très nettement ma fascination pour le premier centre commercial installé par Sears Roebuck à quelques rues de chez moi. Pendant plusieurs mois, mes frères, mes amis et moi avons demandé à nos parents de nous y emmener afin de contempler, ébahis, les vitrines et de parcourir avec délices les interminables rayons. Les vieux magasins établis par les Français cent ans auparavant étaient devenus désuets. Les marchés traditionnels ont commencé à me paraître sales, mal organisés et chaotiques. Le marché de Oaxaca est vite devenu un souvenir folklorique. J’aimais le monde de ma grand-mère et je le respectais, mais je n’en voulais pas pour moi, pour ma descendance ou pour mon pays. Le Mexique et ses habitants avaient désespérément besoin d’être « développés » et je voulais prendre part à cette épopée.

Pour satisfaire ce nouvel élan, je ne pouvais faire appel à mes coutumes, à mes expériences, à mes traditions. Pour m’aider dans cette tâche, j’avais seulement le conseil des experts, la formation professionnelle et les manuels techniques. C’est ainsi que s’est faite mon entrée dans le monde de l’éducation permanente. Tout ce que j’apprenais à l’école ou au travail était rapidement dépassé. Si je voulais rester dans la course, être compétitif et gagner, pour accomplir mon devoir envers moi-même, ma famille et mon pays, je devais tout apprendre, aussi vite que possible. Chaque jour donc, je devais dominer la leçon suivante.

Les dindons de mon enfance, qui passaient avec les muletiers devant la porte de la maison, sont devenus une espèce en voie d’extinction tout comme le cordonnier qui avait l’habitude de s’asseoir sur le seuil de notre porte en s’entretenant avec les enfants et en buvant un verre de citronnade que lui offrait ma mère. Ma ville a été complètement refaçonnée, et c’est plus tard que j’ai découvert pourquoi. En 1937, soit un an après ma naissance, le Congrès national des architectes a été organisé. Les architectes adorent faire des projections et ceux du Congrès ne faisaient pas exception. Après de longues études et de longues délibérations, ils ont mis en garde le président Cárdenas : s’il ne s’occupait pas immédiatement de leurs propositions, notre belle ville, déjà saturée par un million d’habitants, deviendrait en 50 ans un véritable monstre urbain... de deux millions d’habitants ! Plus tard, en 1951, soit deux ans seulement après le discours de Truman, le même groupe d’architectes offrit ses conseils au président Alemán, afin d’accélérer la croissance de notre ville, lui expliquant comment ils comptaient gérer une capitale de cinq millions d’habitants qui ferait l’orgueil du pays. Au cours des cinquante années de leur projection imaginaire, les développementalistes ont transformé la ville en un monstre repoussant de presque vingt millions d’habitants.

En un demi-siècle, le développement urbain a provoqué une métamorphose grotesque de la définition même de la nature humaine et de la façon d’être au monde. J’hésite à en parler, et quand j’en parle, je ressens inévitablement un certain malaise. Il m’est difficile de donner une analyse rigoureuse de ce que serait l’au-delà du développement, mais ce qui est clair, c’est le constat des pertes douloureuses que nous avons subies, nous qui avons été exposés à ses conséquences, ce sont les terribles épreuves qu’il a imposées à mes gens, aux personnes que j’aime, c’est la façon dont il a transformé un grand nombre d’entre elles en véritables morts vivants.

Selon Arthur Miller, une ère est révolue lorsque les illusions qui la soutenaient se sont effondrées. Pour beaucoup d’entre nous qui avons vécu dans un monde « sous-développé », les illusions du développement sont bel et bien épuisées. Nous ne vivons plus dans cette ère. Il n’existe pas non plus parmi nous de prédéveloppement : aucun espace de notre réalité n’a échappé à l’influence des développementalistes. Où sommes-nous ? Quel espace mental occupons-nous ? Nous n’envisageons aucun retour en arrière ; nous nous éloignons de tout fondamentalisme et notre expérience ne peut s’assimiler à celle des Amish ou de quelque autre groupe renfermé sur lui-même ; nous soutenons même que notre condition pourrait être celle qui commence à caractériser les majorités sociales du monde entier, dans les grandes villes « modernes » comme dans les villages isolés. Où nous situer ? Comment définir l’au-delà du développement ? Qui sommes-nous ? Qui donc forme le « nous » que j’ai par inadvertance commencé à employer dans ce paragraphe ?

Le monde qui nous entoure

Au Mexique, certaines personnes vivent encore enracinées dans un monde qui ressemble beaucoup à celui de mon enfance, malgré le changement radical qu’a subi le monde qui nous entoure. Je ne les ai pas trouvées dans le vieux marché de Oaxaca dont les étals débordaient sur vingt rues autour d’une vieille et belle construction décrépite ; il y a quelques années, on a restauré le bâtiment central qui n’abrite plus désormais que les commerçants les plus prospères et l’on a envoyé les autres dans une immense « centrale d’approvisionnement » tout en ciment, éclairée au néon, qui n’a plus rien à voir avec les étals des rues de mon enfance. Aucun commerçant ne perdrait son temps avec une grand-mère qui tenterait de transmettre à un petit citadin sa propre tradition. Mais je trouve encore de-ci de-là, dans les villages isolés que je visite, des gens qui s’accrochent à un monde qui leur a échappé des mains, des gens dont le regard nostalgique semble être l’unique témoin du passé.

Je découvre souvent avec douleur les victimes de l’épopée du développement : ce sont des paysans qui ont été dépouillés de leurs terres et qui ont traîné leur misère désolée dans un quartier marginal de la ville de Mexico ; ce sont des indigènes pleins de sagesse qui n’osent partager leur savoir ou qui le dévaluent, parlant à voix basse « parce qu’ils n’ont pas été à l’école » ; des femmes qui devaient leur prestige et leur renommée au sein de leur communauté au fait qu’elles aidaient les femmes à accoucher, mais qui se heurtent aujourd’hui à l’interdiction des autorités parce qu’elles n’ont pas de diplômes ; des vieux angoissés par le regard méprisant de leurs enfants universitaires, quand la mère s’assoit devant le foyer, que le père va ensemencer son champ de maïs et que tous deux se rendent à un rituel du village, même si les enfants se sentent aussi frustrés qu’eux en découvrant qu’ils n’ont pas trouvé l’emploi qui semblait leur être destiné ; je rencontre encore des vieillards des villes qui connaissaient leur quartier dans ses moindres recoins et qui maintenant ont peur de traverser le boulevard à grande circulation qui l’a littéralement crucifié ; je retrouve les cordonniers de mon enfance qui n’ont plus de clients et qui ne s’assoient plus sur le seuil des portes ou à la cordonnerie du coin qui était autrefois un vrai foyer de convivialité...

Partout je trouve aussi des « morts vivants », des gens qui ne sont ni d’ici ni d’ailleurs, qui n’ont pas eu la chance d’apprendre une tradition parce que depuis leur plus tendre enfance, on les a confinés dans des institutions qui les ont soustraits à leur monde immédiat et où on leur a appris à avoir besoin de certaines conditions auxquelles ils n’ont pas accès. Je rencontre des jeunes couples qui regardent, impuissants, leur fils mourir dans leurs bras : privés du milieu communautaire qui aurait pu les aider à combattre les agressions extérieures ou rendre supportables les souffrances inhérentes à la condition humaine, ils n’ont pas non plus accès aux services médicaux modernes et aux experts dont eux et leurs enfants dépendent dorénavant tant physiquement que spirituellement. Je découvre des personnes qui ont été obligées de déserter l’école à un niveau plus ou moins avancé et qui sont privées des habiletés et du réseau de solidarité du monde qui les a vues naître, mais qui ne peuvent rien faire avec ce qu’elles ont appris à la ville et qui sont frustrées de n’avoir pu arriver au bout de l’entonnoir éducatif. Je rencontre des jeunes de vingt ou trente ans qui ne savent pas comment remplir le vide quotidien de leur vie, pour qui le monde s’est transformé en un spectacle qu’ils suivent avec fascination, mais sans savoir comment y faire leur entrée. Je bute à chaque pas contre ceux qu’on a brutalement déracinés de leur monde traditionnel, ou qui en ont été privés et qui n’ont aucune place définie dans le monde où ils ont été incorporés, parfois dès leur naissance, dans la position ingrate de ceux-qui-ne-sont-pas-encore-mais-qui-seront.

À côté de tous ces mécontents qui se lamentent parfois sur leur sort ou sur leurs propres limites ou bien se plaignent de leur bouc émissaire favori, je rencontre aussi des gens satisfaits. Il y en a moins, bien sûr ; ce sont ceux qui vivent dans les espaces de l’ultra-modernité et qui exhibent un orgueil nationaliste très particulier, du fait de retrouver, dans la ville de Mexico, dans les nouveaux centres d’achats, dans les quartiers résidentiels ou dans la vie nocturne, les mêmes conditions auxquelles ils se sont habitués pendant leurs études spécialisées à l’étranger. Comme n’importe quel touriste, ils voient d’un œil colérique ou admirent avec un regard folklorique le « sous-développement » ambiant et se sentent étrangers à lui. Quelques-uns se font les promoteurs enthousiastes de leur propre mode de vie et espèrent sincèrement qu’il s’étendra bientôt à tous leurs compatriotes pour qui ils éprouvent un sentiment de compassion quand ils pensent à leur malchance, et qu’ils critiquent sans pitié en les accusant d’être paresseux et vicieux. Quand ils le peuvent, ils encouragent certains de leurs employés visiblement fascinés par ce monde et qui luttent d’arrache-pied pour y trouver leur place. Quelques-uns de ces arrivistes n’ont pas les moyens de réparer le toit de leur maison ou de remplacer les ressorts de leur vieux sommier. Pourtant, ils n’hésitent pas à s’endetter pour emmener leurs enfants à Disneyland et leur offrir ainsi ce nouveau trait d’appartenance.

Cette galerie de personnages est bien connue et n’importe quel voyageur qui arrive dans un pays « sous-développé » la reconnaîtra sans peine. Mais il n’est pas aussi aisé de parler de ceux qui se trouvent au-delà du développement, de ce « nous » que j’ai timidement employé quelques paragraphes plus haut. Les histoires qui suivent m’aideront peut-être à mieux les caractériser.

Les cultures du sol

Don Marcos Sandoval ne comprend plus. Il n’arrive pas à répondre de façon satisfaisante à ses enfants. Lorsqu’il leur reproche de ne pas vouloir l’accompagner au champ dont il connaît tous les aspects et qu’il ne peut plus travailler seul, et lorsqu’il pressent que son savoir ancestral risque de se perdre à jamais, ses fils lui répondent que tout est sa faute et lui demandent, imperturbables : « Pourquoi nous avez-vous envoyés à l’école, père ? ». Et Don Marcos se demande ce qu’il a fait de mal.

Pendant plusieurs années, il a été un dirigeant important de San Andrés Chicahuaxtla, un petit village qui appartient à la nation triqui. La première chose qu’il a faite en occupant son poste a été de s’entendre avec ses voisins et d’arriver patiemment à une délimitation précise de leurs terres communales. Depuis lors, il dirige la marche annuelle au cours de laquelle les villageois parcourent leurs terres ; ils dansent, ils boivent et ils fêtent avec les voisins la paix qui règne entre eux.

Il a représenté très dignement son village quand un président populiste a souhaité avoir des contacts directs avec les villages indigènes. C’est ainsi qu’il a eu souvent l’occasion de se rendre à la ville de Mexico et d’y prononcer des discours devant de larges auditoires. Sa clarté, sa fermeté et sa dignité lui ont parfois valu la première page des journaux.

Au cours de cette expérience, il a pris connaissance des nouveaux programmes du gouvernement censés apporter aux villages les « bénéfices du développement ». Il a consulté ses gens et tous l’ont appuyé pour qu’il mène à terme ses démarches. Après quelques années, San Andrés Chicahuaxtla a obtenu l’électricité, l’eau potable, l’école, le centre de santé, un bâtiment municipal flambant neuf. Il se souvient nettement du jour où il a inauguré la route qui arrivait à l’entrée du village.

Ses enfants ont fait toutes les classes de la nouvelle école. Quand ils ont terminé, Don Marcos n’a pas hésité à faire l’effort de les envoyer étudier au niveau supérieur, dans le village le plus proche, celui de Tlaxiaco, ou à Oaxaca et même à la ville de Mexico. Comme tous ceux de sa génération, il a cru qu’ils pourraient enrichir la vie des villageois et créer pour eux une vie meilleure.

Les enfants, de leur côté, sont vite tombés dans une grande perplexité. En effet plus le temps passait, plus ils se demandaient comment ils pourraient appliquer l’enseignement qu’ils recevaient et qui avait plutôt tendance à les éloigner du monde d’où ils venaient. Les promesses de confort et de prestige que renfermaient ces enseignements ne ressemblaient pas à la réalité qui se manifestait dans ce milieu. Ils ont observé avec inquiétude les difficultés croissantes de ceux qui avaient terminé leurs études et ils n’ont pas compris pourquoi certains d’entre eux étaient si fiers d’avoir décroché un emploi misérable en ville. De plus en plus mécontents, deux d’entre eux ont décidé d’abandonner leurs études et de tenter leur chance avec de nouvelles initiatives dans leur communauté ; les trois autres ont pris la décision d’aller jusqu’au bout et de soumettre leurs diplômes à rude épreuve.

L’un des diplômés, instituteur, s’est fait nommer dans un village près de Chicahuaxtla, qui appartient aussi à la nation triqui, et il a profité de l’abandon de tout contrôle institutionnel dû à l’éloignement pour apporter des modifications au programme de l’école. Comme dans beaucoup d’écoles indigènes, un seul professeur assurait tous les niveaux. Peu à peu, il a commencé à impliquer les enfants dans divers ateliers improvisés au fur et à mesure, pour leur permettre d’apprendre des métiers et d’acquérir des compétences utiles à leur communauté. Il a acquis quelques machines et au bout d’un certain temps il n’est plus resté du programme initial que l’alphabétisation et le calcul. Quand le ministère de l’Éducation a découvert ce qu’il faisait et qu’il l’a remplacé, tous ses élèves travaillaient déjà grâce à l’apprentissage reçu, et les ateliers commençaient à prospérer.

Un autre fils, instituteur lui aussi, a vécu une véritable tragédie quand il a décidé de revenir vivre dans sa communauté. Sa femme, qu’il avait connue pendant ses études, a refusé de quitter la ville et il a dû se séparer d’elle. Bien que ses enfants passent à San Andrés de longues périodes, il a encore du mal à les éloigner du Nintendo et doit se battre pour qu’ils ne gaspillent pas l’eau. Mais il tient bon. Il a fondé avec un autre de ses frères, Marcos, qui a abandonné ses études, « la maison qui reprend notre chemin », une espèce de centre culturel original. Fausto m’a un jour raconté la naissance de ce projet :

Une des premières choses que nous avons faites a été d’avoir un entretien avec ceux qui avaient occupé un poste important depuis 1940 en espérant pouvoir concrétiser nos idées sur la base de leurs expériences. Nous leur avons demandé de nous parler des ouvrages et des travaux importants qui avaient été réalisés, des problèmes qu’ils avaient dû affronter et des solutions qu’ils avaient trouvées. Nous avons fait des recherches sur les connaissances agricoles des jeunes garçons qui fréquentaient l’école secondaire et nous les avons comparées aux connaissances de ceux qui n’avaient jamais fréquenté l’école. Il est apparu que les seconds en savaient beaucoup plus que les premiers. Nous avons donc commencé à voir l’éducation sous un autre angle et depuis lors, nous associons de plus en plus l’éducation à ce qu’il nous est possible d’apprendre dans tout ce que nous faisons, sans nécessairement passer par une institution. Nous avons réalisé une série d’émissions de radio au cours desquelles nous avons eu des entrevues avec des musiciens qui interprétaient leurs œuvres et qui parlaient du contexte dans lequel se faisait la musique dans notre culture. De là, l’idée nous est venue de créer un espace musical pour permettre aux jeunes garçons de s’initier à la musique.

J’ai commencé ce projet avec d’autres qui, comme moi, avaient la sensation de ne plus appartenir totalement à la communauté et nous avons conçu l’idée de nous en rapprocher. Au début, c’était le projet de quelques-uns seulement, mais on a vite organisé des activités que toute la communauté a assumées. Une des réussites les plus importantes a sans doute été l’organisation de la fête du carnaval. Initialement, en offrant un prix symbolique pour le meilleur groupe, nous invitions les gens à participer à la représentation théâtrale traditionnelle de nos fêtes, en respectant chacune de ses règles, dont quelques-unes étaient en voie d’extinction. Aujourd’hui, on a recréé la fête et il est impressionnant de voir les habitants du village participer à nouveau aux activités de ce qui fut, et de ce qui continue d’être, la tradition.

Il serait faux de dire que ce projet a été l’expression de la communauté entière, parce que la communauté est un tout qui ne fonctionne pas à partir de petits groupes spécialisés ; s’il est vrai que nous avons pu réaliser des activités qui ont servi à toute la communauté, il est également vrai qu’à d’autres, elle n’a pas participé. Par exemple, nous avons fait des vidéos sur plusieurs traditions de la communauté, comme celle du parcours des limites. Au début, les gens n’aimaient pas que nous fassions ces enregistrements. Puis, ils ont commencé à aimer les vidéos et en ont reconnu l’utilité. Nous avons aussi obtenu des soutiens pour les mayordomías [3] ; nous avons fait du compostage, pour offrir une solution de rechange à l’utilisation exagérée des fertilisants chimiques ; nous avons construit des installations sanitaires sèches et bien d’autres choses, mais il est évident qu’il reste encore beaucoup à faire. Notre projet était un grand rêve et ce dont nous avions besoin pour le réaliser était supérieur à nos forces. Mais nous ne renonçons pas et nous le laissons grandir comme un être vivant. C’est un projet qui fait partie de notre vie. Car nous, habitants de Chicahuaxtla, nous vivons avec dignité et nous sommes nos propres maîtres. Chacun a sa terre et a accès à tout ce qui existe dans la communauté. Après être parti de mon village pendant plusieurs années, j’ai choisi d’y revenir car c’est mon foyer, c’est ici qu’est ma famille, c’est ici que sont mes racines et ici j’ai tout.

Il y a peu de temps, Fausto s’est lancé dans une nouvelle aventure. Il a profité d’une « secousse » bureaucratique innovatrice pour participer à l’élaboration de manuels scolaires en langues indigènes et d’un programme adapté aux contextes régionaux. L’expérience qui s’amorce donne déjà des résultats étonnants. Auparavant, quand les enfants revenaient chez eux faire leurs devoirs, les parents se sentaient impuissants et mal à l’aise : comment les aider à vérifier la hauteur des monts Himalaya s’ils ne savaient même pas qu’ils existaient ? Maintenant, la nouvelle classe de géographie parle surtout des alentours de Chicahuaxtla. Les parents ont déjà découvert qu’ils en savent beaucoup plus que le professeur qui enseigne à leurs enfants. En même temps qu’ils retrouvent une sensation de dignité et d’importance en revalorisant leurs propres connaissances – maintenant écrites dans des livres et ce, pour la première fois –, ils commencent à se poser de nouvelles questions sur la fonction de l’école. Quand ils emmènent leurs enfants dans les champs pour qu’ils les aident à la culture, ils partagent avec eux ce qu’ils savent en travaillant et ne craignent plus, comme avant, que le professeur leur reproche d’éloigner leurs enfants de leurs études ; les évaluations scolaires tiennent compte aujourd’hui des progrès que font les enfants pendant cet apprentissage [4].

Marcos, qui a lancé ce projet avec Fausto, a lentement grimpé dans la hiérarchie des cargos du village. Il y a deux ans, il a prononcé le discours principal devant le roi et la reine d’Espagne, à l’occasion de leur visite à Oaxaca. Plein de respect et d’hospitalité, il leur a souhaité la bienvenue en ces terres anciennes « où des peuples divers, chacun avec son propre mode de vie, conservent, résistent et vivent en harmonie. »

Et il a ajouté :

Nous profitons de cette occasion pour dire au monde occidental que notre mode de vie a toujours été essentiellement communautaire, solidaire, empreint d’un profond respect pour la terre, notre mère qui nous abrite et nous nourrit ; c’est pourquoi notre cœur s’indigne quand nous voyons que la terre est maltraitée, détruite par l’ambition et l’avarice ; quand son accès est nié à ses propriétaires ancestraux ; quand son équilibre naturel est rompu par l’usage de tant de produits industrialisés.

Du point de vue occidental, on nous a beaucoup étudiés, mais peu nous ont compris ; l’Occident continue à nous imposer sa forme de développement, sa civilisation, sa façon de voir le monde et son style de rapports avec la nature, niant toutes les connaissances que nos différents peuples ont produites. Nous avons domestiqué le maïs, cet aliment sacré auquel nous devons la vie, et nous continuons à l’améliorer. Malgré cela, dans la vie de tous les jours, quand un agronome arrive dans nos villages, il nous dit que le maïs déjà enregistré et produit dans son centre de recherche est meilleur. Si nous construisons une maison selon nos connaissances et avec nos propres matériaux, un architecte arrive et nous dit que pour vivre dignement, il faut avoir une maison faite de matériaux industrialisés. Si nous invoquons nos dieux anciens, les religieux arrivent pour nous dire que notre foi n’est que supercherie. Nous pourrions citer encore bien des exemples. Nous voulons donc manifester à la civilisation de destruction que nous lui offrirons la nôtre, basée sur la vie communautaire ; nous demandons seulement qu’on apprenne à nous regarder.

Aucun médecin n’est jamais venu au centre de santé que Don Marcos a obtenu. Pendant un certain temps, l’édifice neuf est resté hors de service. Mais un jour, des amis citadins des Sandoval, en visite à Chicahuaxtla, ont semblé regretter le confort auquel ils étaient habitués et qui n’était présent dans aucune des maisons où ils pouvaient être logés. On a donc décidé de les accueillir au centre de santé qui sert désormais de maison d’amis.

Quand Zacarías Sandoval a terminé ses études de médecine, il est allé faire son service civil dans ce centre abandonné. Il a laissé intactes quelques pièces, qui ont continué à accueillir les amis, convaincu que ses patients seraient mieux soignés chez eux. Il a modifié peu à peu la disposition de la salle d’opération. Il a fait les aménagements nécessaires pour permettre aux femmes d’accoucher dans la position traditionnelle accroupie, bien que cela représente pour lui un certain inconfort. Plus tard, il s’est rendu compte que les femmes se sentaient plus à l’aise si, pendant le travail, leurs amies ou leurs parents les accompagnaient et il a commencé à les inviter. Finalement, il a découvert que certaines d’entre elles étaient particulièrement expertes pour aider les autres lors des accouchements et a décidé de leur confier cette tâche en les prévenant qu’il serait là, à portée de voix, si ses services s’avéraient nécessaires. Il y a longtemps qu’il ne s’occupe plus d’aucun accouchement, mais il est reconnu dans la région pour sa compétence.

Ni les Sandoval ni moi n’aimons parler d’Otilia, une femme merveilleuse qui a aussi abandonné ses études pour s’occuper de différentes activités au village. Elle avait beaucoup de succès avec son atelier de tissage quand, après avoir beaucoup hésité, elle a pris la décision de suivre son mari à Mexico où il travaille comme veilleur de nuit ; bien qu’il ne soit pas satisfait de cet emploi, il croit que c’est la seule façon de permettre à ses enfants d’avoir accès à une bonne éducation.

Un jour, alors que Marcos m’expliquait sa frustration devant l’impossibilité de convaincre son beau-frère de rentrer au village ou de laisser Otilia y rester, il me révéla sa perplexité devant la fascination qu’exerce encore ce qu’on appelle la modernité sur bon nombre de gens de sa région. L’heure du déjeuner est arrivée. Nous sommes alors entrés dans le chaud domaine de Doña Refugio que nous avons trouvée assise par terre, au centre de la pièce, face au foyer allumé. Nous nous sommes installés sur des petits bancs presque au ras du sol et avons discuté avec elle et ses enfants pendant plus de deux heures. Elle a servi à chacun une délicieuse soupe de fleurs de courges, un des aliments traditionnels. Ensuite, d’autres produits du champ sont arrivés pendant que nous continuions à discuter et que nous passions en revue les raisons qu’elle avait de rester au village sans changer ses coutumes. La plupart du temps, on n’arrivait pas à la faire aller plus loin que le village de Tlaxiaco, situé à trente-cinq kilomètres, ou à Oaxaca quand elle se décidait à accompagner son mari pour ses affaires, comme elle l’avait fait des années auparavant et qu’elle voyageait avec lui jusqu’à Mexico. Ses enfants lui avaient offert une cuisinière à gaz et d’autres appareils modernes, mais elle les avait refusés. Elle a même refusé qu’on lui construise une cuisinière Lorena, en argile, pour remplacer le foyer. Et je me demandais quelles étaient les raisons de ses refus, quand Doña Refugio nous a offert une réponse tout à fait frappante.

Doña Refugio nous a fait comprendre à quel point son monde est enraciné dans la culture. Les raisons qu’elle invoquait pour refuser les appareils qu’on lui offrait n’avaient pas l’air très logique. Elle a dit, par exemple, que les cuisinières Lorena sont mauvaises pour le dos, parce qu’elles obligent à être debout pour cuisiner. Je ne sais pas si elle a raison, car certaines femmes choisissent ces cuisinières justement pour être debout. Mais en regardant Doña Refugio dans son espace, j’ai commencé à deviner les raisons profondes de son désir de rester au village.

Ce feu est le centre de la pièce la plus chaude de la maison. Et Doña Refugio est là tous les jours, au centre, entourée de toute sa famille, parlant avec ses enfants ou son mari, discutant de ses difficultés personnelles ou des affaires de la communauté. Ce feu et Doña Refugio sont le centre de la conversation et en fait, le centre même de la vie familiale, et la vie familiale, c’est le centre de la communauté. La vie de la communauté s’organise véritablement autour de ces feux, au centre des cuisines, à la source des repas. L’essence même des champs de maïs est ici, pas dans le maïs qui pousse dans les champs, qui, aux yeux des experts et des agronomes, est l’unique élément à considérer. L’essentiel, c’est ici, autour du feu communal, au cœur de la famille.

En évoquant les raisons de Doña Refugio quand je me suis penché sur sa vie, j’ai commencé à jouir de nouveau de chacune des minutes de mon séjour à San Andrés et en même temps, j’ai ressenti un malaise. Est-ce que je devais raconter cette histoire ? Étant donné que j’ai cette expérience à fleur de peau, il m’a été facile de partager avec les autres la joie et la sagesse que j’ai trouvées là ; les talents surprenants que j’ai découverts chez eux ; la sagesse avec laquelle ces Triquis ont su relever le défi de la modernité, pour la laisser peu à peu derrière eux. Je pourrais passer des heures à raconter ici des histoires de San Andrés, mais ce faisant, est-ce que je ne risque pas d’éloigner d’autres personnes de mon argument et de militer contre ma propre cause ?

Tout le monde connaît des histoires de ce genre. Beaucoup, quand ils les entendent, les aiment et les admirent. Ils admettent leur grandeur et leur beauté et reconnaissent qu’elles stimulent l’esprit et l’imagination. Tous reconnaissent que ces personnes ont un mode de vie magnifique, mais ils se disent que c’est seulement magnifique pour eux, pour les peuples indiens [5] qui vivent au loin, perdus dans les montagnes ; ils estiment d’ailleurs que cette façon de vivre doit être protégée, qu’il faut l’aider à se perpétuer afin que l’on respecte les droits fondamentaux de ces gens... D’autres pensent que malgré les avantages évidents de leur mode de vie, une bonne couche de modernisation ne leur ferait pas de mal, à condition de respecter leurs traditions – une attitude qu’il est très difficile de préciser et qui mène aux controverses les plus passionnées quant à l’équilibre idéal à respecter entre deux mondes qui paraissent s’exclure mutuellement. De toutes façons, ni ceux qui voudraient conserver ces communautés en exigeant qu’on les respecte, ni ceux qui préféreraient les développer et qui croient échapper aux critiques croissantes du développement avec des formules cosmétiques pour maintenir son attrait, ne semblent trouver dans ces peuples une inspiration significative pour eux- mêmes, pour ceux qui ont déjà adopté le mode de vie moderne. Étant donné que tel est l’esprit qui prévaut, mes histoires sont redondantes et je cours le risque de passer pour un prophète rêveur et romantique qui milite en faveur d’une marche arrière dans l’Histoire. Bref, ce qu’on arrive à reconnaître comme bon dans les sociétés traditionnelles ne semble guère attirer l’homme moderne.

Malgré mes doutes, j’ai décidé de raconter cette histoire parce que s’il s’agit, comme je pense que c’est le cas, de récupérer la terre sous nos pieds, il faut que je commence par les cultures de la terre et par les expériences porteuses d’une certaine régénération post-moderne de la tradition. Je n’ai jamais vu de nostalgie dans le regard de Doña Refugio, bien qu’il lui arrive de l’apercevoir dans le regard de son mari. À un moment de sa vie, elle a ressenti le besoin de s’arrêter et de redresser le cap. C’est aussi ce qu’a fait chacun de ses enfants. Ils ont réussi à s’approcher de la terre promise, ils ont pressenti ce que la modernité signifierait pour leur vie et ils ont décidé d’y mettre des limites. Doña Refugio peut, quand elle le désire, aller s’asseoir pour regarder la vidéo que ses enfants ont filmée et ces derniers peuvent utiliser les nouveautés électroniques sans inhibition. Ils ne vivent pas en marge de la « modernité », mais apprennent à en fixer les limites. Ainsi, les vidéos ne sont pas orientées vers un but didactique ou de diffusion. Ceux qui les réalisent apprécient l’activité créatrice qui est en jeu et, plus encore, ils jouissent des conversations qui suivent la projection de ces vidéos devant les gens de la région ; ce sont de bons prétextes pour stimuler la réflexion en groupe. À un moment de leur histoire, les Sandoval ont réussi à convertir l’élan revendicatif de Don Marcos, qui souhaitait que son peuple ait accès à « tous les bénéfices du développement », en une capacité critique pas toujours bien articulée qui reconnaît dans les « carences matérielles » du peuple un privilège qui mérite d’être conservé. Ceci amène soit à intégrer avec une grande prudence les innovations, afin de prévenir leurs effets négatifs, soit à les garder à une échelle que les gens peuvent eux-mêmes contrôler. Devant une cuisinière, moderne ou non, installée dans une cuisine, Doña Refugio se convertirait en servante de sa famille. Là, devant le foyer, assise par terre, dans une position continuellement dénoncée par de nombreuses féministes, Doña Refugio préside à la vie de sa famille et à celle de la communauté ; elle prend place quotidiennement au centre de la maison et elle ne peut réprimer un immense sourire de satisfaction en voyant ses enfants et les amis de ses enfants finir leur repas en se léchant les babines et discuter pendant des heures. Quand j’y suis allé, elle n’a pas seulement suivi avec attention la conversation ; elle a donné son point de vue chaque fois qu’elle a estimé devoir le faire. La magie de son foyer déploie devant elle un monde qui change jour après jour, mais elle continue d’avoir les pieds sur terre.

Les Triquis de San Andrés ont beaucoup d’histoires et aiment bien les raconter. Une fois, lors d’un repas chez Doña Refugio, on m’a raconté l’histoire des sauterelles. Il y a longtemps, une invasion d’énormes sauterelles a dévasté une grande partie de Oaxaca et a atteint Chicahuaxtla. Et elle s’est terminée là. Les gens du village sont très friands de sauterelles et ils les apprêtent de plusieurs façons. Les enfants sont particulièrement adroits pour les attraper avec leur chapeau. Un expert accepterait avec condescendance le fait que les sauterelles sont très riches en protéines ; mais elles sont aussi délicieuses. Quand ce fléau a frappé San Andrés, les Triquis ont mangé toutes les sauterelles. Aujourd’hui, ils ont une prière spéciale pour que les dieux ne les privent pas de sauterelles.

En évoquant ici les excellentes sauterelles de San Andrés, je ne veux pas les comparer à un bifteck américain ou à de la charcuterie allemande, en les réduisant, comme notre expert, à leur teneur en protéines. Je n’oublierai jamais comme nous avons ri quand un homme du désert de Sonora est arrivé à Chicahuaxtla, après une longue marche ; les gens lui ont offert une soupe au poulet qui nous avait paru, peu de temps avant, trop épaisse. « Ouf », a- t-il dit, « elle est très liquide. » Cette réaction rappelle celle des Mexicains prévoyants qui ne voyagent jamais sans un sac de piments dans leur valise. Les deux correspondent à des habitudes alimentaires différentes, culturellement enracinées à des sols et à des lieux spécifiques. De tels comportements contrastent réellement avec celui de nombreux Américains qui éprouvent le besoin d’aller dans un MacDonald’s à Moscou, Pékin ou Mexico. Ils ingurgitent des aliments qu’ils connaissent, que leur palais reconnaît, et sont très heureux de pouvoir le faire n’importe où dans le monde. Il leur arrive la même chose quand ils vont dans des restaurants « ethniques » dans leur propre pays, cherchant la cuisine chinoise, thaïlandaise ou mexicaine qu’ils refuseraient, avec raison, s’ils étaient en visite dans ces pays. La diversité « ethnique » de ces restaurants leur cache le fait qu’ils y mangent le même type d’aliments industriels, standardisés, congelés et fabriqués chimiquement. En fait, ils mangent des kilomètres : deux mille environ entre le lieu de production et la table de chaque Américain ; une chercheuse allemande a récemment calculé qu’il y a 15000 kilomètres dans un pot de yaourt, si l’on compte tous les parcours effectués par ses composants en incluant l’emballage. Le nom, le menu du restaurant ou la nationalité du chef ne changent en rien ce fait.

L’illusion d’abondance et de diversité que produisent les aliments développés par les experts et distribués par les multinationales empêche de se rendre compte du manque de vraie comida [6]. Comment retrouver la perception que la comida ne peut pas être remplacée et qu’il n’est pas possible de reproduire ou d’imiter le foyer de Doña Refugio ? Les aliments peuvent voyager des milliers de kilomètres, mais la comida ne peut sortir du lieu de son origine. Le contexte qui donne une signification à la comida ne peut se définir par la couleur locale du restaurant, la qualité de l’aliment ou le génie du chef. Le contexte est nécessairement social car c’est tout un monde humain qui se retrouve dans l’âme et le cœur de la comida.

Il y a cinquante ans, Orwell faisait la prédiction suivante : « À long terme, nous pourrions découvrir que les aliments en conserve sont une arme plus meurtrière que la mitraillette ». Je me demande depuis quelques années comment montrer la spoliation et la privation qui se cachent sous le « luxe » de manger des fraises mexicaines ou des ananas africains pendant l’hiver européen, ou des oranges « fraîches » toute l’année à Mexico. Je me demande comment on pourrait prendre conscience de ce qui est ainsi perdu et voir que ce choix varié et constant n’est en réalité qu’une homogénéisation castrante qui n’a rien à voir avec la véritable diversité permettant de manger au rythme des saisons et en accord avec l’entourage. Je n’ai encore aucune solution, bien que je soupçonne les Sandoval de l’avoir trouvée, même s’ils n’ont pu la partager avec moi lors de mes visites à Chicahuaxtla ou avec le vieux Don Marcos.

Le sol des cultures

Il y a quelques mois de cela, Fernando Díaz Enciso m’a invité à l’inauguration de son centre culturel et m’a demandé de lui dire ce que je pensais du livre qu’il venait de publier, intitulé Mille histoires de Santo Domingo de los Reyes. C’est lui qui a réuni ces histoires. Les habitants de Santo Domingo, un quartier marginal du Sud de Mexico situé à proximité de la très moderne cité universitaire, y racontent l’épopée des origines de leur quartier, la lutte qu’ils durent mener pour la terre - contre les roches et les autorités -, les défis sociaux et les problèmes reliés à ces nouveaux espaces communautaires.

Fernando devait également annoncer pendant la cérémonie l’ouverture d’un parc écologique qui n’était en fait que leur propre quartier, auquel on a ajouté certaines attractions « touristiques ». Les gens du Centre comptaient ainsi profiter de l’intérêt croissant des habitants de Mexico pour leur milieu, en attirant grâce aux espaces verts un tourisme de fin de semaine, c’est-à-dire tous ceux qui ne pouvaient s’échapper vers Cuernavaca ou d’autres villes proches et qui cherchaient un endroit où leurs enfants pourraient courir, respirer du bon air et s’amuser. Ces nouveaux loisirs engendreraient un revenu et le « parc écologique » permettrait d’arracher aux autorités un revenu additionnel destiné à l’amélioration des lieux. Enfin, plus que sur un revenu, on comptait créer des interactions entre les gens qui parleraient de ce qu’ils avaient fait et apprendraient comment on peut prendre des initiatives créatrices dans le monstre urbain où ils vivaient tous.

Fernando Díaz Enciso est un homme de petite taille, robuste, aux gestes timides et au regard brillant. Je n’ai jamais réussi à comprendre le secret de son charme ; cet homme passe inaperçu dans la foule, mais il n’y a pas moyen d’ignorer sa présence dans les rues de son quartier ou quand il arrive dans l’un ou l’autre de ses espaces.

Il y a un quart de siècle, Fernando a été, avec d’autres, un des principaux artisans d’une des plus grandes invasions urbaines qu’ait connues l’Amérique latine. En une seule nuit, vingt-cinq mille personnes ont envahi quelques hectares au sud de la ville, bientôt suivies de milliers d’autres. Il aurait été difficile de trouver un endroit plus hostile : le sol composé de roches volcaniques résistait à tous les efforts et les cactus mêmes n’y poussaient pas. Les seuls habitants de ce sol désertique étaient les scorpions, les araignées et les serpents. Malgré cela, la décision d’envahir ces terres a été sage, car elle a obligé les autorités à accepter un compromis. Qui voudrait se battre en effet pour ce territoire misérable ? Qui déciderait de jeter à la rue une population qui atteignait déjà la taille d’une ville moyenne ?

Ce n’était là que le début d’une invasion qui s’est poursuivie pour atteindre aujourd’hui un demi-million d’habitants qui ont tout fait eux- mêmes, y compris construire des maisons, des magasins, créer des rues, des espaces communs, ainsi que leur propre système de collecte des déchets. Ce sont surtout les femmes qui ont travaillé. « Depuis que nous avons commencé à construire notre quartier, m’a dit Doña Chonita, les femmes ont toujours travaillé davantage, car nous passons la plupart de notre temps à la maison. Si un toit tombe, on le relève ; s’il y a un trou à boucher, c’est nous qui nous en occupons, en plus des travaux ménagers, du mari et des enfants. » Elle arrête un moment de laver la botte de radis qu’elle vient de cueillir et la place près de la cuvette de métal où avec d’autres femmes, des jeunes gens et des vieillards, elle veille au nettoyage de centaines de kilos de radis et de romarin « que nous avons arrachés à la terre ». Son sourire laisse voir un signe de fatigue. « Les maris partent travailler et nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour résoudre les problèmes qui ne manquent pas de survenir ; l’huile de coude et la volonté, voilà ce qu’il nous faut pour faire la même chose que les hommes. » Telle est la situation depuis le début. C’est sur le dos des femmes que retombent la construction du quartier, la garde et l’éducation des enfants et l’économie familiale, sans compter les menaces constantes d’expulsion auxquelles elles doivent faire face. Les femmes s’occupent aussi de faire les démarches pour les permis des commerçants, organisent les soins de santé et assurent l’hygiène des lieux. Elles veillent enfin à l’avenir de leurs enfants qu’elles souhaitent voir « aller plus loin que nous ».

C’est aussi l’affaire des enfants. On les voit avec le romarin fraîchement cueilli. Les dimanches sont « comme un jour de pique-nique, dit Jorgito, comme une récréation, mais une grande, grande récréation ». « Tout cela est pour eux, dit sa maman, et c’est la terre qui nous le donne. Elle est bonne comme elle seule peut l’être quand on la travaille. C’est pour cela qu’ici personne n’est pauvre. On travaille dur, bien sûr, car ça ne se fait pas tout seul. »

Chacun d’entre eux, quel que soit son âge, a suivi pas à pas le processus complexe de lutte et d’organisation qui mène à l’autonomie. « Auparavant, nous attendions que les autorités nous disent ce qu’elles allaient faire de nous, dit Don Antonio, mais on ne peut pas compter sur elles, elles nous promettent de l’eau et arrivent avec du sel. »

Il y a aussi les jeunes qui ont tourné le dos à la drogue et à la violence. Fernando se rappelle bien comment ils ont cessé de former une bande et il sourit quand lui vient à l’esprit cette histoire : « Nous étions obligés de vivre avec les jeunes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ils nous suivaient pas à pas pendant que nous construisions notre quartier et ils n’arrêtaient pas de poser des questions, ils voulaient vraiment tout savoir. Mario, un des chefs de bande m’a dit : “Je n’ai pas besoin de plusieurs livres. Un seul suffira, à condition qu’il contienne tout, tout, tout !” »

Aujourd’hui, les jeunes disposent de plusieurs ateliers. Huit d’entre eux s’initient à l’orfèvrerie. Ils apprennent à travailler le cuivre dans le Michoacán et, à leur retour, ils pourront organiser un atelier ici.

Le centre culturel de Santo Domingo de los Reyes est un bâtiment très particulier dont l’entrée est surprenante : la façade ressemble au portique d’une cathédrale, avec son arc de quinze mètres de hauteur, sauf que derrière cet arc, il n’y a pas d’église, mais des emplacements destinés respectivement aux enfants et aux adolescents, où l’on retrouve des ateliers, une bibliothèque et un centre de documentation. Au fond, il y a une grande fresque de Daniel Manrique, le peintre qui, dans la ville, se spécialise dans les scènes de quartier ; cette fresque est le centre d’intérêt d’un emplacement réservé aux fêtes et aux assemblées, de même qu’au théâtre et à beaucoup d’autres activités.

Le jour de l’inauguration, je suis resté bouche bée. Pendant des années, Fernando m’avait décrit son rêve et nous en avions souvent discuté. « Nous avons besoin de culture dans les maisons, pas de maisons de la culture », lui disais-je. « Qu’est-ce que c’est que cette folie d’avoir un centre ? Tu imites les développementalistes du secteur public et privé qui veulent créer des “centres” partout. Pense aux efforts que ce projet va demander à la population, au temps et à l’énergie qu’ils pourraient employer à autre chose... »

C’est sans doute en se rappelant nos conversations que Fernando a choisi de ne rien me dire quand les travaux de construction ont commencé. Il a négocié avec les autorités qui ont accepté de l’aider sans interférer avec le projet, en respectant son autonomie. Aujourd’hui, son rêve est devenu réalité. Je m’étais donc trompé. Dans chaque pièce, les gens ont créé leur propre espace, leurs points de référence, leurs motifs et leur raison d’être là. C’était beau de voir ce que ces jeunes faisaient ; de voir les femmes, chaque soir, venir discuter, danser, apprendre un nouveau métier ou enseigner, lire à la bibliothèque ou commenter un nouveau rêve...

Je m’étais trompé. Le fait de vivre dans leurs conditions peut rendre nécessaire une espèce de centre culturel. Ce Centre montre, comme tout le quartier d’ailleurs, qu’ils vivent au centre du monde et du cosmos, qu’ils en ont conscience, qu’ils en sont fiers et qu’ils acceptent la responsabilité de le maintenir en vie.

J’ai été impressionné par la diversité des invités. Avec les gens venus pour la plupart des autres quartiers avec lesquels ils entretiennent d’étroites relations, il y avait là une collection de personnages : des techniciens d’une institution publique, des bénévoles qui travaillent pour des organismes non gouvernementaux, des professeurs universitaires, un fonctionnaire arborant cravate et téléphone cellulaire venu voir ses amis - qu’il a aidé hors du programme. Il y avait là tout un monde de « contacts » et de participants, tout un réseau de solidarité qui constitue le tissu social qui est le soutien de la ville.

La soirée tirait à sa fin quand Fernando a allumé une cigarette qu’il a commencé à fumer lentement.

Finalement, a-t-il dit dans un murmure, notre culture, c’est ça, elle est dans la façon dont nous avons construit les rues, les chemins, les maisons du quartier, la façon de nous organiser, les raisons d’être ici, dans cet endroit si hostile, nos traditions et notre forme de pensée, de voir les choses, la réalité que nous vivons... C’est notre quotidien qui fait notre culture. Je crois que nous en sommes tous fiers, car personne ne nous l’a imposée, nous avons nous-mêmes formé cette culture et nous voulons l’enrichir et grandir avec elle.

[…] [7]

Les coalitions de mécontents

Au milieu de la turbulence générale, cependant, d’autres regroupements de mécontents, jusque là restés dans l’ombre, ont commencé à se manifester. Je ne sais pas bien comment en parler. Ils ne sont pas organisés autour d’une idéologie spécifique ou de propositions politiques générales. Ils se tiennent résolument à l’écart des revendications conventionnelles et partagent avec la plupart des gens le refus de 1’ autoritarisme dominant, et souhaitent que leurs rêves se réalisent dans un cadre démocratique. Pourtant, leur malaise et leurs initiatives sont radicalement différents. Au lieu de la réforme des institutions qu’appellent ceux qui se sentent exclus ou qui sont victimes de l’inefficacité et de la corruption, eux attendent l’occasion d’en changer totalement le sens.

On retrouve au sein de ces coalitions, les préinstitutionnalisés, c’est-à-dire des gens qui ne bénéficiaient d’aucune « couverture » institutionnelle de la part des développementalistes. Ils n’ont jamais été exposés aux services médicaux ou à l’école, ignorent ce qu’est un emploi, parce qu’ils n’en ont jamais fait la demande ni même failli en obtenir un ; ceux qui sont encore automobiles parce qu’ils ne se déplacent qu’à pied ou à bicyclette, ne considérant pas comme un moyen de transport valable le vieil autobus qui les emmène occasionnellement à la mairie du chef-lieu ; ceux qui n’ont jamais dépendu du marché ou de l’État, convaincus qu’ils ne pouvaient avoir confiance qu’en eux-mêmes pour leur subsistance ; ceux qui n’ont pas accès à toutes les « merveilles » modernes qu’ils voient à la télévision ou dans les vitrines des magasins ; ceux qui vivent sans avoir accès aux services institutionnels car ils n’en sentent pas le besoin ou ne peuvent tout simplement pas les obtenir...

Bon nombre de ces mécontents ont longtemps réclamé d’avoir accès au monde institutionnalisé, joignant occasionnellement leurs forces à celle des désinstitutionnalisés, qui sont les exclus des institutions : ceux qui ont perdu leur emploi et n’ont aucun espoir d’être à nouveau inclus sur une feuille de paye ; ceux qui ont abandonné l’école à un niveau ou l’autre de l’entonnoir éducatif, trop pauvres pour poursuivre leurs études ; ceux qui ont perdu, en même temps que leur emploi, leur droit à la sécurité sociale ; ceux qui ne peuvent plus utiliser leurs cartes de crédit ou qui ont annulé leur compte en banque parce qu’ils n’ont plus aucune source de revenus ; ceux qui n’ont jamais obtenu la maison dont ils avaient fait la demande par l’intermédiaire du syndicat, de la compagnie qui les employait ou de leur association de quartier...

La « crise » de la dernière décennie a poussé ces deux derniers groupes à chercher ailleurs une solution à leurs problèmes. Au lieu de continuer à exiger l’inclusion ou la ré-inclusion au sein des institutions, ils ont commencé à les éviter et à trouver dans leur condition forcée une occasion de liberté. Cette exclusion du monde institutionnel a donc commencé à leur apparaître comme une libération, même si elle a exigé d’eux une nouvelle forme de conscience et la lutte nécessaire pour lui donner un sens et une continuité. Il y a ceux qui ont découvert une façon de vivre, plus créative et plus joyeuse, en devenant travailleurs indépendants, après avoir été exclus d’un emploi monotone et mal payé ; ceux qui ont trouvé dans la crise l’occasion d’employer de nouveau leurs talents dévalués par l’essor économique, comme les cordonniers qui recommencent à ressemeler les chaussures de la classe moyenne qui ne peut plus les remplacer, les ingénieurs et les architectes qui aident leurs familles à construire leur maison au lieu d’être au service des entreprises publiques ou privées, les agronomes qui construisent une serre, au lieu de remplir de la paperasse dans un bureau ; les paysans privés d’accès au système de crédit qui sont retournés à la pratique de l’assolement qui enrichit autant leur vie que leur terre et qui retrouvent ainsi la dignité qu’ils avaient perdue ; les gérants ou les employés d’un grand magasin qui se demandent aujourd’hui comment ils ont pu supporter un avenir d’esclavage, géré par le pointage et les normes institutionnelles ; ceux qui gardent secrets leurs diplômes, dans un monde où ces derniers équivalent à une espèce de stigmate ; ceux qui découvrent, perplexes, qu’ils n’ont plus besoin de surveillance médicale, après avoir été des clients assidus du médecin de la compagnie...

Ces groupes de mécontents trouvent particulièrement intéressants les arguments de ceux qui ont obtenu des institutions le contraire de ce qu’ils recherchaient, ceux-là mêmes qui ont découvert par expérience personnelle en quoi consiste leur contre-productivité. Ce sont ceux qui ont attrapé une hépatite ou le sida dans un hôpital, ou qui ont découvert avec une rage sans nom que la césarienne ou l’appendicectomie qu’on leur a faite n’était pas nécessaire dans 75% des cas – comme l’opération inutile chez 50% des porteurs de stimulateur cardiaque ; ceux qui, atteints d’un cancer, se demandent si le traitement qu’on leur a administré avait un sens, quand ils constatent qu’il n’augmente en rien leur espérance de vie, mais rend invivable le temps qu’il leur reste à vivre ; ceux qui restent à la maison parce qu’ils se sentent malades et qui découvrent que, mieux que les antibiotiques, la fièvre peut venir à bout des infections, et qu’au lieu d’affaiblir leurs défenses, elle les fortifie ; ceux qui redécouvrent le plaisir de marcher ou de rouler à bicyclette dans leur quartier, après avoir renoncé à un emploi éloigné pour lequel ils devaient être transportés ; ceux qui découvrent que le sacrifice économique nécessaire à l’achat d’une voiture ne représente pas une réduction du temps consacré aux déplacements, mais le contraire ; ceux qui apprennent qu’ils ne pourront jamais travailler dans le domaine où ils ont étudié ou qui se rendent compte que ce qu’ils ont appris à l’école est hors d’usage et qui réussissent dans un travail créatif pour lequel ils ont reçu un entraînement court, avec pour seul instructeur un de leurs amis ; ceux qui ont échappé à l’obésité ou aux régimes en remplaçant les aliments industriels par de véritables comida ; ceux qui trouvent, grâce à un cousin conciliateur, une solution à l’imbroglio de leur divorce, après avoir traîné des années entre les mains des avocats...

Quelques-uns de ces mécontents ont réussi à percevoir la contre-productivité structurelle des institutions modernes qui, non contentes de produire le contraire de ce qu’elles promettent, affectent les activités extra-institutionnelles, lesquelles permettent, elles, d’obtenir ce qu’on veut. Les vieux qui ne pouvaient plus aller se promener seuls dans le quartier parce qu’ils étaient incapables de traverser une nouvelle voie rapide, ou ceux qui avaient dû ranger leur vélo de crainte de se faire écraser dans les rues de plus en plus réservées aux automobiles ; les guérisseurs et les sages-femmes qui devaient pratiquer en cachette ou carrément suspendre leurs activités devant la pression des institutions médicales ; les sages paysans disqualifiés par des agronomes qui n’ont jamais mis un pied en dehors des trottoirs... tous ces gens jouissent désormais du nouvel espace de dignité que la situation et leurs efforts ont permis de créer. Ils peuvent exprimer à haute voix des points de vue qu’ils devaient avant garder pour eux, et ils trouvent aujourd’hui de nouveaux alliés. Pour eux, il ne s’agit pas de corriger ces institutions, mais bien de leur imposer des limites et même de les renverser.

Une grande partie de ces personnes étaient fascinées par les arguments des experts de l’« environnement » qui, avant le sommet de Rio, ont montré que les institutions dominantes n’étaient pas viables et qu’elles causaient des dommages aux êtres vivants, aux cultures et à la nature. Ils ont aussi tout de suite compris les arguments de quelques-uns d’entre eux qui, après Rio, ont dénoncé l’« écologie globale » et le « développement durable » comme étant les nouveaux flambeaux d’une campagne mondiale visant à transformer la préoccupation populaire pour les problèmes de leurs milieux en une nouvelle engeance de professions et d’entreprises lucratives ou, pis encore, en favorisant et en renforçant une nouvelle classe menaçante de gouvernants écocratiques. L’avertissement qu’on a formulé quant aux mouvements écologistes leur a paru sensé, et leur a montré qu’après avoir mené au sommet, tous les chemins redescendent, et qu’il semblait prudent de revoir les élans et les préoccupations que le monde institutionnel a cooptés et reformulés pour les rendre opérationnels à Rio.

Cette série de mécontents constitue une multitude bigarrée de personnes très différentes. Elles dansent toutes sur un nouveau pied. Elles sont toutes fermement convaincues de ce qu’elles ne veulent pas, et s’opposent avec fermeté aux mêmes choses. Elles accueillent avec joie et admiration l’arc-en-ciel de leurs rêves, qui ont rarement les mêmes formes et les mêmes couleurs, mais qui engendrent une certaine excitation dans les yeux et les cœurs. Ce sont des mécontents qui ont un air de fête, pour qui il n’est pas facile de partager avec leurs anciens camarades ce qu’ils découvrent et ce qu’ils aiment. Mais ils peuvent partager entre eux et avec les autres un silence ferme, engagé et inquiet devant les événements et les politiques qui jettent une ombre sur leurs espérances, ce qui nourrit leur sentiment d’urgence et les incite à donner une ampleur accrue à leurs coalitions.

Je ne sais comment décrire la catégorie suivante de mécontents. Je me sens obligé de prendre un point de vue abstrait qui risque d’engendrer une certaine confusion. Je me réfère aux gens qui sont profondément insatisfaits des forces du marché ou de l’État en tant que mécanismes de contrôle social des moyens de production, de l’allocation des ressources ou de la distribution des fruits de l’effort collectif. Beaucoup d’entre eux parlent maintenant d’injustice, d’inefficacité, de corruption, de destruction de leur milieu, de violence, d’égoïsme, de solitude... Ils utilisent d’ailleurs les mêmes mots que n’importe quel citoyen honnête quand il s’agit de décrire le monde actuel. Mais ils constituent une catégorie à part en ce qu’ils n’ont aucun espoir dans la réforme du système actuel. Ils ne pensent pas qu’on puisse combiner et doser les mécanismes du marché avec l’intervention de l’État pour affronter avec succès les problèmes actuels. Ils craignent les conséquences de l’échec ou du succès des réformes proposées et introduites à Cuba ou au Mexique, en Russie ou aux États-Unis, en République tchèque ou en Afrique du Sud, en Chine ou en Inde, que l’idéologie ou le dogme soient inspirés par le FMI, la Banque mondiale, le Pape, Kim II Sung, Eltsine ou Clinton, Jacques Delors ou Cousteau, Greenpeace ou les gens de la conférence de Rio. Ils ont peur que toutes les réformes soient finalement contre-productives. En effet, qu’elles réussissent ou qu’elles échouent dans leurs intentions manifestes, elles aboutiront de toute façon au contraire de ce qu’on en attendait.

Bien qu’une grande partie de ces mécontents soient très actifs sur le plan politique, la plupart refusent de participer à quelque parti politique, quelque bureaucratie, quelque structure formalisée de « pouvoir » que ce soit. C’est ce qui leur vaut le nom de « majorité silencieuse ». On les situe parmi les désabusés du monde « tel qu’il est » et on les discrédite en leur reprochant de ne pas s’être politisés et d’être des romantiques, dépourvus du sens des réalités.

Ceux qui forment cette classe de mécontents sont convaincus qu’il faut absolument exercer un contrôle politique sur les caractéristiques de la production industrielle et sur l’intensité des services professionnels. Ils en sont arrivés à cette conviction par des voies très différentes : la peur de la centrale nucléaire installée près de leur domicile, après les catastrophes de Tchernobyl et de Three Miles Island ; une confusion d’ordre éthique devant la manipulation génétique et sa commercialisation ; un sentiment d’horreur devant le contrôle du fœtus ou l’homicide médical, une profonde tristesse devant la dévastation de la nature ; l’angoisse devant le comportement de leurs enfants, après des années d’école, de télévision et de Nintendo ; la frustration et la rage devant la trahison et la corruption politiques ; l’anxiété devant la violence croissante et l’injustice... L’effondrement récent des idéologies dominantes leur a permis de transformer ce malaise, qui s’accompagnait d’une sensation d’impuissance, en un nouveau sens critique. Quelques-uns ont commencé à lire ou à relire Fritz Schumacher, Amory Lovins, Thomas Kuhn ou les rapports du Club de Rome ; d’autres ont poursuivi la lecture de Paul Goodman, Karl Polanyi, Jacques Ellul, Leopold Kohr, Ludwig Fleck ou Ivan Illich.

On trouve parfois parmi eux des socialistes ou d’ex-socialistes qui refusent de tout jeter par-dessus bord. Ils se rappellent que Marx a dit que « la dévaluation du monde humain augmente en rapport direct avec l’augmentation de la valeur du monde des objets », et qu’il a montré qu’en mettant l’accent sur les choses utiles, on engendrait une surproduction de gens inutiles. Ils demeurent fidèles aux idéaux de justice, grâce au contrôle social des moyens de production et de la distribution équitable des fruits de l’effort collectif. Mais ils ne croient plus que la soi-disant dictature du prolétariat joue le rôle des « avant-gardes révolutionnaires », ils ne croient plus à la nationalisation, à la collectivisation ou à des mots d’ordre comme « le pouvoir aux masses ».

Il y a aussi d’honnêtes libéraux, qui, libérés de l’obsession de la lutte contre le communisme après la fin de l’Union soviétique, commencent à reconnaître que les forces du marché ne sont pas une solution. Ils partagent avec les ex-socialistes l’idée d’un compromis renouvelé avec la démocratie, bien qu’ils reconnaissent qu’aucun régime démocratique ne peut relever efficacement les défis actuels tant et aussi longtemps que le gouvernement continuera à se concentrer sur l’allocation des ressources, et que le suffrage sera un trafic plus ou moins obscène des revendications, des espoirs et des droits des gens, basé sur l’utilisation des médias, c’est-à-dire tant que le centre même de la politique et de l’éthique continuera à être occupé par l’économie.

Autant les socialistes que les libéraux remettent en question l’idée acritique qui veut que l’on doive faire ce qui est techniquement possible ; que n’importe quelle découverte technologique doit être reproduite ; que la science et la technologie sont par définition neutres ; que le progrès dans la quantité ou la qualité des produits et services sociaux peut être infini. Ils s’opposent donc avec une conscience claire et lucide à « l’impératif technologique ».

Quelle que soit sa source d’inspiration idéologique, cette classe de mécontents résiste à assumer comme sienne la « pensée globale ». En effet, ils ne croient pas qu’on puisse appeler « pensée » ce que font les gouvernements impérialistes et les multinationales promoteurs d’« idées globales ». Ils ont tendance à considérer, à l’instar de Wendell Berry, que la pensée globale a pour la planète le même résultat qu’un satellite spatial, qui la réduit et la convertit en une bulle. Ils se proposent donc de penser et d’agir localement, bien qu’ils conservent un intérêt profond pour la connaissance de la logique interne des appareils « globaux » chaque fois qu’ils butent contre eux dans leurs incarnations inévitablement locales.

Ils soupçonnent aussi que le pouvoir est quelque chose de différent de ce que l’on suppose normalement. Après avoir abandonné le mythe du Roi, ils envisagent l’hypothèse que le Pouvoir n’est pas le fait d’un lieu particulier, d’une possession ou d’un attribut que l’on peut atteindre, prendre, conquérir, mesurer ou distribuer. Au lieu de la recherche illusoire du Pouvoir par des moyens pacifiques ou violents, pour l’obtenir ou l’influencer, ils commencent à croire que le pouvoir est omniprésent, non parce qu’il embrasse tout, comme le soutient la pensée autoritaire, mais parce qu’il surgit de partout ; il circule sous forme de réseaux des forces toujours changeantes qui le constituent et qui se matérialisent dans l’action et dans les « espaces d’apparition » dans lesquels il s’exerce, pour reprendre l’expression d’Hannah Arendt. Ils prennent pour acquis que les « énoncés de vérités » ne sont ni vrais ni faux, mais simplement des énoncés à partir desquels les gens se gouvernent eux-mêmes et gouvernent les autres. C’est la raison pour laquelle ils mettent aujourd’hui tout leur intérêt dans le régime institutionnel de production de la vérité - ce qui ouvre la voie à la production autonome de la vérité à laquelle ils se dédient. S’ils sont capables d’engendrer leurs propres « vérités », ils seront capables de se gouverner eux-mêmes, dans leurs propres « espaces d’apparition », dans les lieux communautaires qu’ils sont en train de régénérer.

Cette classe de mécontents, qui pressent qu’il existe une manière plus sensée de penser, reconnaît que poser des limites politiques aux desseins technologiques et aux services professionnels ne peut se formuler, s’exprimer ou se faire que sur la base de décisions et d’initiatives personnelles, librement consenties, et grâce à des accords communautaires. Leur point de vue s’est donc graduellement déplacé : au lieu de prendre comme référence « l’ensemble de la société », ils reconnaissent désormais que cette orientation intellectuelle et politique cache un piège dangereux. C’est pour cela qu’ils concentrent leur réflexion et leurs efforts sur le plan local, dans leurs espaces concrets, sur leur sol. Ils ont commencé finalement à savoir sur quel pied danser et à faire confiance à leur nez.

Ils partagent l’intuition que notre génération a perdu pied sur le sol et dans la vertu. Si la vertu est la forme, l’ordre et la direction de l’action éclairée par la tradition, liée au lieu et définie par des choix à la portée des gens, la vertu ne peut fleurir que dans l’espace local, dans une communauté d’hommes libres qui se reconnaissent entre eux et qui assument ensemble la vertu terrienne, l’autolimitation.

J’ai l’impression qu’une lutte radicalement nouvelle est née après la « crise ». La nouvelle conscience que j’ai vue apparaître ces dernières années dans les quartiers marginaux et les villages, et qui commence à entrer dans l’arène publique, signifie l’abandon des vieux espaces communautaires aujourd’hui dévastés, de la société traditionnelle et de l’ethos du développement. Si on me permet d’employer un mot endommagé par l’Académie, ils ont commencé à adopter une attitude post-moderne qui représente clairement un effort de libération.

Par leur nature même, l’ensemble des initiatives et des attitudes qui émergent des gens de la base se trouve atomisé et dispersé alors que leurs actions politiques ne le sont pas. Après avoir expérimenté mille formes d’organisation politique qui aboutissent habituellement à des structures bureaucratisées de contrôle politique et de manipulation sociale, les gens ont replacé leur mode d’action politique à l’échelle humaine. Sur le plan local, au sein des nouvelles organisations communautaires, les gens contrôlent les dirigeants qui coordonnent leurs efforts collectifs ; dans les réunions et dans les coalitions qu’ils forment avec des gens comme eux, ils découvrent toujours des options pour une action politique efficace.

Tous les jours, au Mexique se tiennent des dizaines de réunions de ce type. Partout, dans les circonstances et pour les raisons les plus diverses, une dizaine, une centaine, voire un millier de groupes différents se réunissent. Il s’agit parfois d’une espèce d’exercice d’apprentissage, où l’on échange des connaissances et des expériences. On vient comparer ses résultats en matière d’agriculture organique, d’alternative pour l’assainissement ou contre le déboisement ; on discute des meilleures façons de faire face à un nouveau programme gouvernemental, de profiter d’un nouveau développement ou de le combattre ; on évalue de nouvelles tactiques pour traiter avec les bureaucrates, les partis politiques et les organisations non gouvernementales. Après deux ou trois jours d’enrichissement mutuel, les gens célèbrent les résultats de l’atelier en faisant une grande fête et ils s’en vont en paix. D’autres fois, on vient prendre des décisions politiques qui portent en général sur la possibilité de lancer des campagnes ponctuelles ou thématiques : un effort collectif pour empêcher un développement précis – barrage, route, usine ; pour soutenir quelqu’un en difficulté – un cas de violation des droits de la personne, l’éviction collective d’une communauté, un groupe affecté par une catastrophe naturelle, sociale ou politique ; on se mobilise pour obtenir l’appui du gouvernement ou pour réorienter ses politiques ; on dénonce une nouvelle menace et l’on active d’autres groupes. Après de longues délibérations, les gens prennent des décisions et se concertent sur l’action à entreprendre, en établissant quelques structures légères qui permettront la coordination ultérieure de l’effort collectif. Très souvent, un jeune militant intervient à la fin de la rencontre pour suggérer la création d’une structure plus formelle, comme une fédération, une union, un comité de coordination. Ces dernières années, on a cessé de discuter des propositions de ce type. Un homme plus âgé monte sur l’estrade, félicite le jeune militant pour sa brillante idée et propose d’examiner sa proposition... à la prochaine réunion. De cette façon, les coalitions se maintiennent, ouvertes et flexibles, très efficaces pour l’action concrète et capables d’influencer de façon croissante la scène politique, tout en restant très difficiles à contrôler, à coopter ou à corrompre par une force interne ou externe.

Ces réunions se terminent elles aussi par une grande fête qui célèbre la rencontre et la sagesse des décisions prises.

Ainsi fonctionnent les coalitions de mécontents. Aucun chercheur n’a réussi à en donner une description appropriée : elles n’entrent pas dans les catégories formelles. Aucun politicien, aucun parti politique n’a été capable de devancer ces mouvements ni de profiter de leurs actions. Elles sont si mobiles, si souples, si imprévisibles qu’aucune structure rigide de pensée ou d’action ne peut capter la signification de ce qu’elles font, et encore moins comprendre leur situation et leurs perspectives.

Je ne peux décrire le lieu précis où elles se trouvent ni l’espace mental qu’elles occupent au-delà du développement et du progrès. Je me rends compte que beaucoup de ces mécontents réussissent à retrouver, grâce à leur expérience, les dernières traces d’un art de vivre et de mourir qu’on oubliait, et en retrouvant le sens, les sens, ils tentent de les régénérer dans les nouveaux espaces communautaires dont ils se sont dotés. Après avoir constaté que les institutions modernes transformaient leurs compétences en déficiences, leurs traditions en obstacles, leurs espoirs en expectatives toujours déçues, ils ont cessé d’attendre ou d’exiger que ces institutions les intègrent, et transforment le rejet de celles-ci en une occasion de libération critique. Dans leurs rangs, on trouve chaque jour un nouveau déserteur de l’école qui découvre que cette « déficience » lui a permis de s’édifier une vie plus agréable que celle de ses camarades diplômés. On trouve quelqu’un qui garde ses distances par rapport aux services médicaux, parce qu’il a vu le danger qu’il y avait à tomber sous leur contrôle. On trouve quelqu’un qui compare sa belle et confortable maison aux murs de pisé et au toit de tuiles – classée par les politiciens et les développe- mentalistes dans la catégorie « déficit du logement » – au misérable appartement industriel de quelques-uns de ses semblables. On trouve quelqu’un qui n’est plus continuellement transporté, porté et déplacé par des véhicules motorisés, mais qui jouit à présent des avantages de son auto-mobilité retrouvée.

Tous ces mécontents critiques ont rompu avec le mode de penser et d’agir dominant et avec eux une nouvelle ère est peut-être en train de naître. Nous formons un « nous » presque impossible à délimiter malgré la nouvelle visibilité que nous avons obtenue au Mexique grâce au soulèvement du Chiapas. Nous faisons face à des circonstances très diverses. À San Pablo Etla, le petit village indigène du Sud du Mexique où j’habite, à quelques kilomètres d’où est née ma grand-mère zapotèque, j’ai la chance d’être près des gens de ma propre culture qui ont su résister et maintenir vivant le sens de la communauté, son intégrité, sa vertu, ses racines. Des gens qui sont encore capables de se souvenir, sans pour autant s’ancrer dans le passé, et ont réussi à revenir du futur que leur offrait la modernité. Les Sandoval, à Chicahuaxtla, ou Fernando Díaz, à Santo Domingo de los Reyes, jouissent d’espaces semblables. Je sais aussi que nous n’avons pas tous cette chance, mais qu’au contraire, des « mécontents critiques » comme nous ont plutôt le sentiment de prêcher dans le désert. J’ai vu les énormes efforts de mes amis à Mexico et ailleurs, qui essaient de régénérer leurs vies dans des milieux sociaux qui paraissent ignorer ce qu’est l’hospitalité et qui confondent la convivialité que nous cultivons avec la bonhomie, la courtoisie des relations entre voisins de palier et la régularité avec laquelle ils se rendent visite dans leurs espaces. Ceux de mes amis qui, malgré ce vide, persistent dans leurs efforts de régénération ont dû inventer de nouveaux chemins, en repartant souvent à zéro. Ainsi va la vie. Chaque lieu exige des inventions sociales et des initiatives différentes. Je ne peux pas offrir de recommandations ni faire de suggestions. Je n’ai pas de moules spéciaux pour reproduire les expériences ni de boule de cristal pour prévoir l’avenir.

J’espère néanmoins que les images confiées à l’imagination des lecteurs auront pu faire naître en eux l’espoir que j’ai senti dans les espaces en marge de la société. Si tel est le cas, il sera peut-être possible, en réfléchissant plus tard, qu’ils se demandent comment, grâce à l’imagination, ils pourraient contribuer à agrandir les coalitions de mécontents jusqu’au point d’en arriver à inverser les institutions, changement que je vois plein d’espoir. En attendant, je me demande si mes histoires ont su transmettre la tristesse que j’éprouve pour ce que j’ai perdu, ma fascination, mon enchantement, ma surprise et ma joie devant la conscience vive que je n’ai su décrire ; c’est une conscience qui, au Mexique, a été activée par un groupe d’Indiens lucides et dignes qui se sont rebellés, au début de 1994, contre toutes les formes de l’oppression contemporaine, et qui commence à prendre le nom d’une révolution : la révolution des espaces communautaires et de la convivialité.

San Pablo Etla, décembre 1994.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3129.
- Source (français) : Sachs, Wolfgang et Gustavo Esteva, Des ruines du développement : essai, traduit par Valentin Duranthon et Christine Balta, Paris, le Serpent à plumes, [1996] 2003, p. 111-154 & 160-179. La reproduction de ces deux extraits de cet ouvrage épuisé a été autorisée par l’éditeur que nous remercions vivement (courriel du 2 novembre 2010).

Si vous souhaitez reproduire ce texte, veuillez contacter le Serpent à plumes qui est le détenteur des droits de la traduction française dans l’ensemble du monde, à l’exception de l’Amérique du Nord, pour laquelle les droits sont détenus par les éditions Écosociété.

Les opinions exprimées dans les articles et les commentaires sont de la seule responsabilité de leurs auteur-e-s. Elles ne reflètent pas nécessairement celles des rédactions de Dial ou Alterinfos. Tout commentaire injurieux ou insultant sera supprimé sans préavis. AlterInfos est un média pluriel, avec une sensibilité de gauche. Il cherche à se faire l’écho de projets et de luttes émancipatrices. Les commentaires dont la perspective semble aller dans le sens contraire de cet objectif ne seront pas publiés ici, mais ils trouveront sûrement un autre espace pour le faire sur la toile.


[1Rédacteur de la première partie de l’ouvrage dont ce texte est extrait : « Le développement : une idéologie en ruine », p. 13-107 – note DIAL.

[2Il y a presque dix ans, un groupe d’amis d’Ivan Ulich et moi- même avons commencé à organiser des réunions chez lui, à Ocotepec, pour réfléchir sur cette situation. De ces conversations est sorti un livre, une oeuvre collective dont la direction a été confiée à Wolfgang Sachs. Nous avons décidé de donner à ce livre la forme d’un dictionnaire où chaque essai critique est une entrée illustrant un des concepts qui forme le discours du développement. Comme Wolfgang l’a écrit plus tard, ce livre est « une invitation à réviser le modèle du développement de la réalité et à reconnaître que nous avons mis des lunettes teintées et déformantes chaque fois que nous avons recours au discours dominant ». (W. Sachs, dir., Thé- Development Dictionary, Londres, Zed Books, 1991.) On y trouve des essais portant sur les sujets suivants : l’environnement (Wolfgang Sachs), l’aide (Marianne Groenemeyer), la science (Claude Alvares), le développement (Gustavo Esteva), l’État (Ashis Nandy), l’égalité (Douglas Lummis), le marché (Gérald Berthoud), les besoins (Ivan Ulich), le niveau de vie (Serge Latouche), la participation (Majid Rahnema) (Majid Rah- nema), la planification (Arturo Escobar), la population (Barbara Duden), la pauvreté (Majid Rahnema), la production (Jean Robert), le progrès (José Maria Sbert), les ressources (Vandana Shiva), le socialisme (Harry Cleaver), la technologie (Otto Ulrich), et un monde unique (Wolfgang Sachs).

[3Les Mayordomias sont la forme moderne d’un genre de gouvernement ancestral. Il s’agit d’une responsabilité que confère la communauté à des individus qui se sont distingués par leur savoir et leur intégrité. Cette charge est vue comme un honneur, car elle permet de servir la communauté, exigeant souvent du mayordomo efforts et sacrifices.

[4Benjamin Maldonado, un jeune anthropologue, a comparé il n’y a pas longtemps les connaissances des enfants scolarisés à celles des enfants qui ne le sont pas dans divers villages de la province de Oaxaca. Il s’est avéré que les seconds en savaient davantage que les premiers, dont le seul avantage était de pouvoir chanter l’hymne national et former des rangs. Son rapport intitulé « Comment l’école produit l’ignorance » a été lu avec intérêt par quelques habitants de Oaxaca. À Chicahaxda, il semble qu’on ait commencé à renverser la situation.

[5Le terme « indien », terme qui était péjoratif au Mexique, commence à être utilisé par les autochtones eux-mêmes depuis plusieurs années, mais surtout depuis 1994, comme une manière de se réaffirmer. Nous l’utilisons donc ici dans le même esprit.

[6Comida est encore au Mexique un mot qui embrasse toutes les activités liées à l’acte de manger : la culture, la récolte, la préparation des aliments, le repas et même les activités après le repas. Il n’y a pas de traduction en français ni en anglais ni en aucune autre langue moderne.

[7Nous avons coupé ici le passage consacré au soulèvement zapatiste, intitulé « Basta ! » (p. 154-160) – note DIAL.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.