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DIAL 3266

HAÏTI - La Brigade Dessalines, initiative de La Via Campesina et du Mouvement des sans terre du Brésil : « l’exploitation étrangère est la cause des difficultés du pays »

Luciana Taddeo

dimanche 19 janvier 2014, mis en ligne par Thierry Deronne

Luciana Taddeo, qui s’est rendue à Port-au-Prince en tant qu’envoyée spéciale d’Opera Mundi a réalisé cet entretien avec des membres de la brigade Dessalines, du nom d’un des leaders de la révolution haïtienne, Jean-Jacques Dessalines, qui vainquit les Français à la bataille de Vertières, le 18 novembre 1803 et proclama l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804. Cette brigade, composée de membres du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre brésiliens, s’est engagée dans un programme de coopération pour le renforcement de l’agriculture locale. Cet échange, qui donne une autre image de la coopération que les programmes millionnaires et technocratiques, souvent inefficaces, qu’on associe désormais souvent à l’idée de coopération internationale, a eu lieu début 2012 en Haïti. Ce texte n’ayant rien perdu de sa pertinence et de son actualité, nous avons décidé de le reprendre ici.


« Vous êtes vraiment blancs ? », se demandaient les Haïtiens, rassemblés en petits groupes pour les voir travailler et se salir les mains de terre. Les voir se saisir de la houe, se pencher sur la terre et travailler dans les plantations de la zone rurale, transporter des bottes de paille ou tirer de l’eau d’un puits étonnaient les noirs qui s’arrêtaient pour contempler la scène, absorbés, immobiles durant 20, 30 minutes.

Les agriculteurs des zones rurales marchent sur des kilomètres pour vendre leurs produits au marché (photo : Rafael Aquino Nogueira, avec l’aimable autorisation du MST)

Avec le temps, la vie en commun a fait place à la confiance, et a dépassé la couleur de peau des membres du MST (Mouvement des travailleurs ruraux sans terre) en Haïti, une couleur traditionnellement associée à l’exploitation inhumaine, pendant des siècles, de la population. C’est en tant que membres de l’organisation internationale Via Campesina, que les premiers sans-terre brésiliens sont arrivés dans ce pays caraïbe en 2009 pour opérer une reconnaissance du territoire haïtien, réaliser un diagnostic des conditions du sol, de la production agricole et de la dynamique sociale.

C’est ainsi que la « Brigade Dessalines » a initié le programme de coopération pour le renforcement de l’agriculture locale qui fournit 40% de la consommation alimentaire du pays. Dans cet entretien pour Opera Mundi, le coordinateur de la brigade José Luis « Patrola », l’agronome Dayana Mezzonato, l’agriculteur brésilien André Luis Guimarães et l’ingénieur agronome Rafael Aquino racontent les expériences vécues en Haïti.

Comment s’est passée la période de reconnaissance du territoire ?

Patrola – D’abord nous avons appris le créole, ensuite nous avons commencé à parcourir les départements du pays. Nous avons voyagé en moto, en omnibus, en voiture, en tap-tap (transport collectif) et à pied. Ce contact avec l’intérieur a été fondamental pour comprendre, par exemple, que hors de Port-au-Prince il n’y a pratiquement pas de téléviseurs ni de réfrigérateurs. Nous avons travaillé dans un lieu appelé Ti Riviè Latibonit qui possède près de 150 000 habitants. André, combien de réfrigérateurs as-tu vu là-bas ?

André – Hors du poste ? Aucun. (Rires.)

Dayana – Dans ces villes ils n’ont l’électricité que deux fois par semaine, entre une heure et deux heures du matin.

Rafael – Personne ne sait quel jour elle va arriver, ni à quelle heure elle s’en ira. Si elle arrive le mercredi, on peut en avoir une, deux ou trois heures.

Patrola – Nous avons découvert aussi que le principal moyen de communication est la radio et si tu ne comprends pas le créole, tu ne sauras rien de ce qui se passe au quotidien. Cette période de vie avec les habitants nous a permis de mieux connaître et d’interpréter la réalité haïtienne, ce qui est fondamental pour établir un programme d’appui et de coopération. Nous avons établi le siège central de la brigade à L’Artibonite, à deux heures et demie de Port-au-Prince et c’est de là que nous nous sommes déplacés vers les régions où nous opérons.

Formation offerte par des membres du Mouvement des sans-terre à la population haïtienne (photo : Rafael Aquino Nogueira, avec l’aimable autorisation du MST)

Comment avez-vous vécu l’évolution de la relation avec les Haïtiens après deux ans ?

André – Quand le Haïtien ne te connaît pas, tout étranger est réputé « blan » (blanc, en créole haïtien). Par la suite quand tu parles leur langue, ce qui n’est pas courant, la réceptivité est différente. Comme nous travaillons et vivons avec les paysans, ils nous traitent avec ce qu’ils ont de meilleur. Difficile de décrire le dévouement avec lequel ils vous traitent quand ils savent que vous contribuez.

Dayana – Il existe une question raciale très forte ici. Dans une population dont plus de 90% est noire, la vision première est que le blanc ou le colonisateur a de l’argent. Au début on nous appelait tellement « blan » que ça en devenait gênant. Mais quand les volontaires vivent longuement dans la communauté, l’ouverture est incroyable. Les Haïtiens aiment le Brésil, ce qui est un facteur positif, mais pour gagner leur confiance, nous avons dû vivre avec eux, démontrer qu’il existe des blancs pauvres dans le monde, que la solidarité se noue entre les peuples et que nous apprenons ensemble.

Patrola – Notre brigade est constamment motivée à parler le créole, cela peut même nous sauver d’une situation délicate en nous permettant d’expliquer qui nous sommes. Souvent, nous sommes arrêtés par les policiers sur la route et ils sont surpris parce que nous parlons la langue. Une fois ils n’ont même pas regardé nos papiers, rien que parce que nous parlions le créole et venions du Brésil. Ils nous ont demandé notre nationalité, si nous vivions ici et si nous aimions, et on a gagné la journée.

Les agriculteurs haïtiens ont été étonnés quand ils ont vu des « blancs » du MST travailler la terre (photo : Rafael Aquino Nogueira, avec l’aimable autorisation du MST)

Quel est votre diagnostic de la situation en Haïti ?

Patrola – L’eau est un besoin prioritaire et un luxe, même pour la classe moyenne vivant dans la capitale haïtienne, qui paie et se fait approvisionner par un camion hebdomadaire, ne disposant d’eau publique qu’une fois par mois. Dans les zones rurales, l’accès est beaucoup plus difficile. Dans les montagnes, il est normal de voir des enfants de 8, 10 ans, marcher trois ou quatre heures avec un seau de 20 litres sur la tête. Et c’est une eau complètement pourrie, que même les animaux ne boivent pas dans mon campement agricole au Brésil.

D’autre part, il y a de graves problèmes structurels qui forment la base de problèmes mineurs. Par exemple, la question économique, avec un taux de chômage de 75% et une agriculture en déclin. Le travail en milieu rural est lourd et il y a un exode rural permanent des jeunes. Malgré ces difficultés, la campagne produit l’alimentation de 40% des Haïtiens et constitue un pilier majeur de l’économie.

Dayana – Depuis le milieu des années 1980, de nombreux produits agricoles entrent dans le pays et la production nationale est de moins en moins prioritaire. Les producteurs de riz ont toutes les peines du monde à rester concurrentiels sur ce marché parce les importations des États-Unis sont subventionnées.

Rafael – Une forte caractéristique de l’agriculture haïtienne est la diversification des plantations, d’où le maintien de la fertilité des sols. Ceci réduit la présence de parasites et de maladies et permet d’éviter l’utilisation de pesticides. Dans les montagnes il y a tout ce qu’il faut : riz, canne à sucre, banane, manioc, haricots... Mais les paysans utilisent peu de techniques de conservation des sols, et il y a des problèmes d’érosion et d’assèchement des rivières.

Comment agit la brigade pour améliorer la situation dans ce secteur ?

Patrola – En 2010, nous avons installé près de 1500 réservoirs dans les maisons des paysans. Ils ont été donnés par le gouvernement de Bahia et transportés par le Secrétariat des actions internationales de combat contre la faim du ministère des affaires étrangères. Ce n’est pas une grande quantité, mais les paysans vivent près les uns des autres et chaque réservoir est utilisé par jusqu’à cinq familles.

Nous avons des centres de reproduction de semences de légumes, parce que la base de la souveraineté est la capacité de produire, alors qu’actuellement 100% des graines de légumes utilisées ici sont importées. Nous sommes également en train de construire une école de formation technique pour les jeunes Haïtiens. Il y a une Faculté d’agronomie en Haïti et près de la moitié des diplômés quittent le pays, qui a déjà un grand manque de connaissances techniques et d’outils de travail tels que des houes et des machettes, que le pays ne fabrique pas.

D’autre part, nous installons des pépinières pour le reboisement : Haïti ne dispose que de 2% de couverture forestière et la déforestation est continue, car le charbon de bois est une source alternative de revenus pour l’agriculteur. Avec un sol plus vulnérable, les cyclones et les ouragans sont plus dévastateurs que partout ailleurs dans les Caraïbes.

Dayana – Une autre action concrète a été d’envoyer 76 jeunes Haïtiens au Brésil pour un an, pour vivre la réalité du paysan brésilien, pour voir comment nous travaillons et suivre un cycle de formation à l’École nationale Florestan Fernandes. La plupart sont revenus enthousiastes, avec la volonté d’appliquer ces expériences ici.

Comment le programme de coopération est-il financé ?

Patrola – Nous sommes une brigade de militants volontaires soutenus par des organisations non-gouvernementales. Des organismes brésiliens et étrangers apportent des ressources financières pour le transport, pour l’essence et la nourriture. Nous avons aussi une très bonne relation avec l’ambassade du Brésil, l’armée de l’air a amené des graines à plusieurs reprises et assuré le transport des jeunes Haïtiens du programme d’échange et de brigadistes brésiliens venant ici.

Mais nous voulons travailler dans des programmes de production laitière, dans l’installation de moulins et la distribution de citernes pour toucher plus de 75 000 familles et pour cela nous avons besoin de l’appui du gouvernement fédéral. Si le Brésil veut coopérer massivement avec les agriculteurs haïtiens, il devrait compter avec nous. Nous avons fait la demande, maintenant cela dépend d’eux.

Quelles sont les difficultés principales de la brigade ?

Patrola – Nous avons du mal à nous maintenir à cause des frais d’essence, de nourriture, de santé. Sur les 40 personnes de différents mouvements de Via Campesina qui sont venus à Haïti, 36 ont souffert d’infections gastriques, de paludisme, ou de fièvre typhoïde parce que nous avons subi de nombreuses privations. Vous savez combien il y a de magasins dans la région où nous travaillons ? Zéro. Nous sommes tributaires des marchés, qui sont un phénomène important ici. Là on fait du troc, on achète et on vend des produits, c’est là où l’économie bouge.

André – Les agriculteurs de montagne font 4, 5 heures de marche pour être dès 8 heures du matin au marché et négocier leurs produits. Ils transportent tout sur la tête et avec l’argent de la vente, achètent d’autres produits pour les ramener chez eux. La population vit grâce à ça.

Patrola – Si j’étais photographe je voudrais faire des images de ces marchés.

(À ce moment, le photographe d’Opera Mundi raconte qu’il est allé à un marché à Port-au-Prince vêtu d’un gilet pare-balles et d’un casque. La pièce résonne de rires.)

Dayana – C’est de vous qu’on devrait prendre des photos...

Comment évaluez-vous la présence des troupes de l’ONU et la sécurité dans le pays ?

Patrola – Je fais miennes les paroles de l’[ancien] ambassadeur Igor Kipman : Haïti a besoin de marcher sur ses propres pieds, a besoin d’être autonome. Cela n’a aucun sens de dépenser 800 millions de dollars par an pour des activités militaires. Peut-être que cela était nécessaire de 2004 à 2006 quand le pays vivait une période d’instabilité politique, mais aujourd’hui c’est de l’argent gaspillé. L’image d’Haïti, pays violent, en guerre civile, où on ne peut pas marcher seul dans la rue, est un mensonge. Il y a des gens qui sont convaincus que c’est vrai, y compris nos collègues brésiliens. C’est une construction négative, un préjugé. En trois ans de vie sur place, je ne me suis jamais senti en insécurité.

Dayana – Il y a beaucoup d’intérêts économiques derrière la construction de l’image négative des Haïtiens comme des gens qui n’aiment pas travailler, qui sont désorganisés : il faut donc leur apporter la paix et la civilisation... C’est vrai qu’il y a un manque d’organisation et beaucoup de besoins, mais nous ne pouvons passer sous silence combien ce pays est exploité. Les Haïtiens ne jouent pas aux dés dans l’attente qu’une aide humanitaire débarque. Les gens travaillent et travaillent très dur, mais ils sont surexploités, et c’est la cause des difficultés du pays [1].


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3266.
- Traduction de Thierry Deronne, pour La Revolución Vive. Première publication sur AlterInfos - América latina le 20 février 2012.
- Source (portugais) : Opera Mundi, 13 janvier 2012.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’autrice, le traducteur, la source originale (La Revolución Vive - www.larevolucionvive.org.ve) et l’une des adresses internet de l’article.

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[1Pour en savoir plus sur Haïti et la brigade de solidarité du MST, voir http://www.mst.org.br/node/12832 (en portugais). Pour soutenir le MST, écrire à Salete Carollo (prointer[AT]mst.org.br) Pour une information continue en français sur les activités du MST, voir http://mouvementsansterre.wordpress.com/.

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