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DIAL 3267

GUATEMALA - Longue bataille pour la sauvegarde des pratiques agricoles ancestrales

Louisa Reynolds

dimanche 19 janvier 2014, mis en ligne par Dial

Dans le prolongement de l’article du numéro d’octobre 2013 sur l’agroécologie à Cuba [1], nous publions ici un article de Louisa Reynolds rédigé pour Noticias Aliadas (6 septembre 2013) et portant sur l’effort d’associations agricoles guatémaltèques pour maintenir ou rebâtir une agriculture qui soit durable.


Agroécologie, commerce équitable, consommation raisonnée et protection des semences originaires sont quelques-unes des pratiques de leurs ancêtres que les agriculteurs mayas ont sauvegardées.

Les paysans indiens de la Sierra des Cuchumatanes, au nord-ouest du Guatemala, savent que l’agriculture biologique requiert de travailler dur, d’être patient et motivé, mais que c’est l’unique chemin vers le développement durable.

En 2006 ces agriculteurs ont décidé d’abandonner l’agriculture intensive, qui intègre l’utilisation de pesticides et de fertilisants chimiques, lorsqu’ils se sont rendu compte que si, effectivement le rendement des cultures augmentait rapidement et apparemment sans beaucoup d’efforts, sur le long terme ils polluaient les sources et épuisaient les sols. C’est alors qu’ils ont fondé l’Association pour le développement durable de la communauté de communes d’Huista (ADSOSMHU, pour son sigle en espagnol). La communauté de communes – mancomunidad en espagnol – est une association de municipalités qui partagent la même histoire et la même culture et qui travaillent ensemble pour promouvoir des politiques communes et construire des projets d’infrastructures au bénéfice de tous les participants. Les communautés de communes ont été reconnues officiellement par le gouvernement guatémaltèque en 2002, dans le cadre de l’approbation de la Législation municipale.

La communauté de communes de Huista est l’une des plus anciennes du Guatemala et regroupe huit municipalités situées dans le département de Huehuetenango : Santa Ana Huista, San Antonio Huista, Concepción Huista, Nentón, San Miguel Acatán, Unión Cantinil, Jacaltenango et La Democracia.

Avec l’appui financier de l’organisation non-gouvernementale espagnole Paisaje, Ecología y Género (Paysage, Écologie et genre), ADSOSMHU a construit un centre de démonstration où les agriculteurs peuvent acheter des semences originaires pour cultiver le maïs, les haricots, les légumes tels que la courge, les champignons et des plantes médicinales, y compris l’aloès. Ils ont aussi appris comment élever des poissons en vivier et produire du compost à partir de feuilles et d’un sol en décomposition, de l’engrais grâce au travail de lombrics, et du fertilisant foliaire fabriqué à base de feuilles fermentées, d’eau et de lait de vache.

Fertilisant biologique

Préparer un fertilisant biologique relève d’un processus long étant donné que le compostage peut prendre plus de six mois, l’engrais fabriqué par les lombrics entre un et deux mois et demi, et le fertilisant foliaire, le plus rapide, jusqu’à un mois.

« Dans les années 50 et 60, lors de la Révolution verte, une propagande selon laquelle l’utilisation des produits agrochimiques allait être la solution aux problèmes des cultivateurs, commença à être diffusée et les gens les adoptèrent. » explique Rubén López Herrera, coordinateur de l’ADSOSMHU. « Les produits chimiques nettoient cinq cordes agraires de terrain en un jour alors qu’avec les techniques ancestrales on nettoie une corde agraire en cinq jours ». Une corde agraire équivaut à 21m2.

« Au début cela demande beaucoup d’efforts, de patience et d’engagement » ajoute-t-il. « C’est pour cela que ce sont les femmes qui se sont le mieux approprié de l’idée. Il faut attendre jusqu’à deux ou trois ans pour voir les résultats mais ensuite nous sommes parvenus à dépasser les niveaux de production que nous obtenions avec les produits chimiques, nous sommes parvenus à sauver les terrains et les produits ont une couleur, une saveur et une texture différente. »

Les membres de l’ADSOSMHU consomment la plus grande partie des aliments qu’ils produisent et tout excédent est vendu sur les marchés locaux.

López insiste sur le fait que l’Agroécologie n’est pas un concept nouveau mais qu’elle a été pratiquée par les agriculteurs mayas depuis les temps précolombiens, affirmation qui a été confirmée par des recherches universitaires.

Par exemple le professeur états-unien en Agroécologie Stephen Gliessman, de l’Université de Californie, a écrit de nombreux articles dans lesquels il explique comment les anciens Mayas ont employé très tôt les techniques écologiques. Du fait que la technique pour atteindre les eaux souterraines leur faisait défaut ils ont construit des canaux de drainage pour drainer et réutiliser l’eau de pluie et transformer en grands terrains de culture les étangs saisonniers, actuellement connus sous le nom de « basses terres ». Ils ont aussi utilisé l’agriculture en terrasses, les retenues d’eau, les champs surélevés et ont cultivé des potagers urbains.

L’ADSOSMHU est l’un des 60 groupes ruraux qui font partie du Réseau national de défense de la sécurité et de la souveraineté alimentaire au Guatemala (REDSSAG), organisme national fondé en 2004 qui cherche à promouvoir l’Agroécologie, le commerce équitable, la consommation raisonnée et la protection des semences originaires de Mésoamérique.

En 2011, l’ADSOSMHU a reçu le prix Chajil Uwachulew (Défenseur de la nature), attribué par le ministère de l’environnement et des ressources naturelles (MARN), pour ses efforts en faveur de la préservation des semences originaires. Toutefois, López explique qu’au-delà de ce prix symbolique, l’ADSOSMHU n’a reçu aucune aide du gouvernement.

« Beaucoup de choses sont à faire » déclare Lopez. « Nous souhaiterions mener à bien une recherche approfondie qui nous permette de retrouver les semences originaires de maïs et de haricots et nous aimerions aussi recevoir l’aide de techniciens agricoles pour pouvoir améliorer nos cultures mais il y a beaucoup de bureaucratie [du côté du gouvernement]. »

Le coordinateur du REDSSAG, Ronnie Palacios, fait référence à des projets aboutis au Brésil, au Venezuela et dans d’autres pays sud-américains, comme preuves du bon fonctionnement de l’Agroécologie et explique que ce modèle pourrait aider le Guatemala à réduire sa dépendance en maïs et blé importés, stimuler l’autosuffisance et l’emploi en zones rurales, réduisant ainsi le flux d’agriculteurs appauvris qui émigrent vers les villes ou les États-Unis à la recherche de meilleures conditions de vie. Palacios affirme cependant qu’à ce jour le gouvernement a montré très peu voire pas du tout d’intérêt pour encourager les pratiques agro-écologiques mayas. « Il faut donner la priorité aux familles paysannes qui sont au minimum vital ou en dessous du seuil de pauvreté et développer des processus d’échanges d’informations et un axe de recherche scientifique. Il n’y a lamentablement pas eu d’aide. Nous avons frappé aux portes de l’Institut de sciences et technologies agricoles (ICTA) mais on n’y a pas pris la décision de mettre en place un axe de recherche. Le ministère de l’agriculture, l’élevage et l’alimentation (MAGA) a un programme d’agriculture familiale et nous avons proposé qu’ils y intègrent l’Agroécologie mais ils n’ont pas accepté », raconte Palacios.

Selon lui « des intérêts économiques » expliqueraient la réticence du gouvernement à arrêter la livraison de fertilisants chimiques et à aider les paysans à retrouver le modèle agro-écologique des anciens Mayas, commentaire qui fait sens dans la mesure où [le lobby agro-chimique guatémaltèque] Disagro et d’autres producteurs importants d’agro-chimiques ont fait pendant les campagnes électorales de ces dernières années, des dons importants.

D’agriculteur à agriculteur

Eric Holt-Giménez, directeur exécutif de Food First, organisation états-unienne sans but lucratif dont l’objectif principal est de promouvoir la souveraineté alimentaire au nom des droits humains et de modes de vie durables, explique que dans les années 1970 des agriculteurs mayas qui avaient contracté d’importantes dettes pour mettre en place la technologie de la Révolution verte ont été obligés de travailler dans des plantations de café, de sucre et de bananes où ils gagnaient des salaires de misère pour rembourser leurs emprunts.

Un agriculteur dans le département de Chimaltenango, à 60 km de Ciudad Guatemala, commença à faire des expériences avec des techniques d’agriculture biologique et se rendit compte qu’il était possible d’augmenter de 400% les rendements. D’autres agriculteurs ont décidé de marcher sur ses traces et commencèrent à remettre en vigueur les pratiques ancestrales mayas qui se transmirent des uns aux autres. Les agriculteurs qui montrèrent ces techniques sont connus sous le nom d’« agriculteurs pionniers » et leur chaîne d’apprentissage influenca, notamment, l’apparition d’un mouvement connu sous le nom d’« Agriculteur à agriculteur » qui s’est rapidement répandu à travers le Guatemala, le Honduras et le Nicaragua.

« Les agriculteurs ont constitué des coopératives pour vendre leurs produits et ont cessé d’aller sur la côte pour travailler dans les plantations de banane. Dans les années 1970 et 1980 ils ont rencontré un tel succès qu’ils ont commencé à acheter des terres aux propriétaires des plantations qui se mirent à les qualifier de communistes et exigèrent la présence de l’armée, ce qui eut pour effet de les faire fuir au Mexique où ils se mirent à informer les agriculteurs de là-bas » raconte Holt-Giménez.

Le mouvement d’Agriculteur à agriculteur s’est affaibli du fait des guerres civiles sanglantes qui ont dévasté l’Amérique centrale au temps de la Guerre froide, bien que des organisations non gouvernementales locales, comme l’ADSOSMHU, cherchent à le ranimer et à lui donner une nouvelle dynamique.

Selon l’étude « Mesure de la résistance agro-écologique des paysans face à l’ouragan Mitch en Amérique centrale », réalisée en 2000 par World Neighbors [Voisins du monde], organisation internationale qui travaille avec des communautés en situation d’extrême pauvreté qui luttent pour survivre, moins de 0,5% des quatre millions de petits producteurs de la région pratiquent l’Agroécologie. Les pratiques durables les plus couramment utilisées comportent le labourage en sillons, l’usage du compost, l’utilisation d’engrais à base de lombrics et de fumier animal, de même que l’intégration des pesticides dans une chaîne d’actions avec l’utilisation de pièges, de pesticides et de produits répulsifs biologiques et d’insectes à action bénéfique.

Les agriculteurs eux-mêmes, soutenus par Holt-Giménez, ont mené à bien la recherche et ont découvert que les parcelles agro-écologiques dans des exploitations d’agriculture raisonnée avaient une couche supérieure de sol plus importante, une humidité plus grande et davantage de végétation, ce qui eut pour effet après le passage dévastateur de l’ouragan Mitch sur l’Amérique centrale en 1998, qu’elles aient 49% de moins de ravinement et, en moyenne, 47% de moins d’érosion dans les sillons et 69% de moins d’érosion dans les ravines par rapport aux parcelles conventionnelles.

« C’est la diversification des cultures et le boisement qui ont permis que le système ait été si résistant et qui lui ont permis d’affronter le changement climatique » a déclaré Holt-Giménez. « Cependant les gouvernements n’aident pas l’agriculture et les choses n’ont fait qu’empirer du fait des accords de libre commerce qui expulsent les paysans de leurs terres et ouvrent l’Amérique latine aux investissements étrangers. Il faut que les gouvernements se mettent à promouvoir la souveraineté alimentaire et reviennent à des politiques qui, dans le passé, ont fonctionné, pour parvenir à l’autosuffisance. »


  • Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3267.
  • Traduction d’Annie Damidot pour Dial.
  • Source (espagnol) : Noticias Aliadas, 6 septembre 2013.

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