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DIAL 2501

AMÉRIQUE LATINE - Une interview de Pablo Richard, théologien de la libération. « Nous devons défendre la diversité »

Pablo Richard

lundi 1er octobre 2001, mis en ligne par Dial

Barbara J. Frazer a interviewé à Lima le théologien catholique chilien Pablo Richard, sociologue, directeur du Département œcuménique de recherche (DEI) de San José, Costa Rica. Dans ce texte paru dans Noticias Aliadas, 18 juin 2001, il donne son point de vue sur la situation actuelle de la théologie de la libération.


Certaines personnes disent que la théologie de la libération n’est plus pertinente, alors que d’autres indiquent qu’elle est en train d’évoluer. Comment la voyez-vous vous-même ?

Il y a un processus de diversification qui répond à la complexité du monde des opprimés. Il ne suffit plus de parler seulement des pauvres. Il faut parler du mouvement des jeunes, des femmes, des indigènes, des Afro-Américains, des sans-terre, des paysans, des malades du sida, des homosexuels. Il y a une diversification de la théologie de la libération avec de nouvelles catégories : genre, génération, écologie, appartenance ethnique, catégories cosmologiques.

Nous ne pouvons pas laisser de côté une critique globale du système, mais il faut aujourd’hui faire cette critique du point de vue des femmes, du genre, des jeunes, faire une critique globale du système économique, du modèle du marché, du système de la globalisation. Cette diversification est bonne, mais si nous en venons à une fragmentation et à une perte de vision globale, nous pouvons rester bloqués. Cette vision globale ne doit pas être seulement économique ou politique, mais elle doit prendre en compte la dimension culturelle, éthique, spirituelle.

Pour l’Église catholique et d’autres Églises, entrer en dialogue avec certains de ces groupes a été difficile...

Il y a un courant conservateur dans l’Église qui cherche l’unité, l’unicité, à l’encontre de toute pluralité et diversité. Ce développement de la théologie de la libération est à contre-courant de cette tendance conservatrice. Nous devons défen-dre la diversité des groupes, y compris la diversité des Églises, des traditions religieuses en Amérique latine, et toute la diversité de la société civile.

Cette Église conservatrice se centre sur le dogme, l’institution, la loi, et se refuse à toute diversité. Il y a beaucoup de gens qui se sentent dans l’insécurité. Cette diversification, cette présence de l’Église dans le monde est pour eux la source d’une grande insécurité et d’une perte de pouvoir. Cette tentative qui vient de l’Église de se centrer sur soi-même est très dangereuse. La théologie de la libération doit affronter ce phénomène.

La situation politique et sociale dans nos pays est également très incertaine. Quel rôle doit jouer l’Église dans ce domaine ?

Le travail fondamental à long terme de l’Église est de reconstruire la société civile à partir d’en bas, à partir des communautés. Bien que ce soit un travail de fourmi : des milliers et des milliers de petites expériences, mais qui au niveau de la base, au niveau de la société civile, reconstruisent la vie humaine, reconstruisent la communauté, reconstruisent la famille. Les thèmes de la femme, de la famille, des jeunes sont très importants.

Si nous poursuivons ce travail pendant des années, avec des lignes et des stratégies claires, avec persévérance, je pense que, à long terme, l’objectif stratégique est aussi la reconstruction de l’État, mais à partir d’en bas. Ce qui se passe est que si l’Église se renferme sur elle-même, elle perd toute pertinence. Aussi est-il très important que l’Église comprenne le sentiment religieux populaire. C’est à cause de cela que l’on dit que l’Église a opté pour les pauvres et que les pauvres ont opté pour les pentecôtistes. [Nous avons fait une option pour les pauvres] mais nous n’avons pas su comprendre le monde des pauvres.

Qu’est-ce que l’on n’a pas compris ?

On n’a pas compris la dimension culturelle, la dimension religieuse, ce qu’est le catholicisme populaire, ce qu’est cette dimension mystique, charismatique, festive. Peut-être a-t-on fait une option pour les pauvres trop idéologique, mais nous n’avons pas su comprendre ce que les pauvres demandaient à l’Église. L’Église doit renforcer davantage toute cette dimension religieuse, spirituelle, charismatique, avec évidemment le sens d’une reconstruction de la vie.

Un aspect du dialogue avec la religiosité populaire est le dialogue avec les religions indigènes. Sous cet aspect, des progrès ou des reculs se sont-ils produits ?

En un premier temps on a beaucoup insisté sur l’écoute des cultures, en discernant la présence de Dieu dans les cultures, non pas à partir d’une position de conquête ou d’évangélisation, mais bien plutôt de dialogue entre deux cultures. Sous cet aspect je pense qu’on a beaucoup avancé. Mais actuellement le système économique néolibéral condamne les peuples indigènes à la mort. Aussi en de nombreux endroits l’Église est-elle déjà entrée dans une étape ultérieure qui est la défense des peuples indigènes, parce que de nombreuses organisations les ont abandonnés.

Au Guatemala l’Église est souvent l’unique institution qui continue d’être à côté des indigènes. En de nombreux endroits, l’Église s’est adonnée à l’accompagnement des peuples indigènes dans leur migration de la campagne à la ville. Au Chili, il y a un million de Mapuches à Santiago. L’Église leur a offert des espaces, de l’accompagnement, de l’aide, de la formation, ce qui leur a permis un peu de maintenir leur identité pour ne pas mourir. Ce travail, avec des hauts et des bas, se poursuit. Et il se passe quelque chose de semblable avec les Afro-Américains.

Comment concilier un refus du modèle néolibéral avec la nécessité pour les gens de gagner leur vie ?

C’est un problème assez compliqué. Il y a eu de petites expériences consistant à encourager des microentreprises, à appuyer des syndicats, à lutter en faveur des sans-terre, à accompagner des secteurs migrants, des déplacés. Il y a beaucoup d’expériences locales, concrètes, qui ont permis à des groupes concrets d’arriver à survivre. L’Église a soutenu des processus de reconstruction économique très locaux, mais il n’y a pas une stratégie économique à plus long terme.

Beaucoup d’économistes disent qu’on peut prendre beaucoup de mesures à l’intérieur même du système actuel qui permettraient une amélioration des conditions de vie. Je crois qu’il est très important de maintenir une position critique à l’égard du système, sans que cela empêche une participation à l’intérieur du système pour atteindre des choses à court terme. J’aime citer cette phrase de l’Évangile dans laquelle Jésus dit : « je ne te demande pas de les sortir du monde, mais de les garder du mal. » Nous sommes dans une économie de libre marché, mais avec une dimension idéologique, éthique, spirituelle qui ne correspond pas au libre marché.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2271.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Noticias Aliadas, 18 juin 2001.
 
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