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DIAL 3312

BRÉSIL - Nova Conquista : quand les travailleurs de Piauí se mobilisent pour rompre le cercle du travail esclave

Xavier Plassat

vendredi 23 janvier 2015, mis en ligne par Dial

Toutes les versions de cet article : [français] [Português do Brasil]

Voici le second texte envoyé par Xavier Plassat  [1], membre de la Commission pastorale de la terre (CPT) au Brésil lors de sa traditionnelle lettre de fin d’année. L’article, publié par l’agence Repórter Brasil le 10 décembre 2014.] en portugais puis traduit en français par l’auteur rapporte un exemple admirable d’émancipation.


L’association des paysans de l’assentamento Nova Conquista, dans la commune de Monsenhor Gil, dans le Piauí, a reçu le Prix national des droits humains 2014, dans la catégorie Éradication du travail esclave. Ce prix est décerné par le Secrétariat pour les droits humains auprès de la Présidence de la République. La distinction a été remise le 10 décembre au cours d’une solennité réalisée au Palais du Planalto. À cette occasion 22 personnalités et organisations ont reçu pareil hommage.

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Photo : CPT - PI

Constituée à partir de 2004, l’Association de l’assentamento Nova Conquista rassemble 39 familles de travailleurs migrants de la commune de Monsenhor Gil, qui ont déjà été impliqués dans des situations de travail esclave à l’occasion de services réalisés en sous-traitance dans des fermes d’élevage bovin de l’État du Pará, pour des travaux d’entretien de pâturages et de déboisement. Chaque année c’est la coutume que des milliers de travailleurs du Piauí migrent vers d’autres États du Brésil à la recherche de quelque mieux. A l’époque, Monsenhor Gil n’échappe pas à la règle : les alternatives d’emploi et de revenu sont rares.

En juin 2004, 78 travailleurs journaliers sont libérés d’esclavage par le Groupe mobile d’inspection du ministère du travail, dans une ferme de Santana do Araguaia, Pará, la fazenda Tigre, dont le propriétaire est médecin à Goiânia, une capitale distante.

Après l’opération de sauvetage, la CPT locale (celle de Xinguara) envoie à la CPT du Piauí la liste des travailleurs avec leurs coordonnées. De retour chez eux, ils reçoivent alors la visite de la CPT. Préoccupés qu’ils sont de trouver une issue à une situation qui se répète d’année en année, ils décident de garder contact et de s’organiser. Ils forment alors un « groupe de travailleurs migrants ». Ils se réunissent périodiquement pour discuter de leurs droits, de la terre, de l’avenir... et de comment mieux s’organiser. La CPT les appuie.

À la même époque se produit un nouveau cas de travail esclave : ce sont 15 ouvriers agricoles de la même commune qui après avoir fait leur travail dans les pâturages de la fazenda Boca do Monte, dans le hameau de Vila Mandi, commune de Santana do Araguaia, ont été obligés de rester, sans salaires, dans des conditions extrêmement précaires, logés sous des bâches de plastique, obligés d’utiliser l’eau d’un marigot pour boire et pour se laver. Ils avaient été forcés par le « gato » (intermédiaire et agent du patron) d’acheter leurs outils de travail moyennant retenue sur leur paie. Le tout sous vigilance armée. Finalement, vaincus par l’épuisement, sans un sou mais couverts de dettes, ils retournent au pays. À leur arrivée à Monsenhor Gil, l’association les invite à se joindre au groupe et ils commencent à participer aux réunions, avec la CPT.

C’est alors le début d’une autre histoire. Ils mobilisent leur attention sur cette maudite et systématique migration à laquelle les condamne année après année l’absence de politiques publiques dans ce fin fond du Brésil, et qui est la cause des risques constants qu’ils encourent, simplement par absence d’autre option possible. Ils discutent alors et se mettent à rechercher une alternative locale à cette situation, ce qui les amène à revendiquer puis à conquérir (en 2009) la création par l’INCRA [2] d’un assentamento en application du programme de réforme agraire, sur le territoire de leur propre commune : le rêve d’une terre où ils pourront planter et vivre dignement. Pour cette victoire, l’action coordonnée de la CPT du Pará et de celle du Piauí a été déterminante.

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Photo : CPT - PI

Mais ils ne s’arrêtent pas en chemin : l’association, désormais connue par le nom dont ils baptisent leur assentamento (Nouvelle Conquête), décide d’élargir son action à l’ensemble de la population locale et commence à assumer un rôle d’alerte et de vigilance, destiné cette fois à tous les autres candidats à la migration. L’assentamento Nova Conquista est le premier assentamento du Brésil à avoir été créé par et pour des travailleurs qui ont subi l’épreuve d’une situation analogue à celle d’esclave : il est une brillante manifestation de la capacité autonome des travailleurs à briser le cycle de l’esclavage moderne et constitue une preuve lumineuse de l’importance fondamentale de la réforme agraire pour faire reculer ce fléau. L’engagement des paysans de Monsenhor Gil pour multiplier et transmettre à d’autres le message de vigilance et dénonciation du travail esclave est un exemple pour tous.

Bravo à vous et bravo aussi à la CPT !


  • Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3312.
  • Traduction et envoi par l’auteur.
  • Source (portugais) : Repórter Brasil, 10 décembre 2014.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur et traducteur, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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