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DIAL 2853

BRÉSIL - Journal d’une semaine “pas comme les autres”

Xavier Plassat

dimanche 1er janvier 2006, mis en ligne par Dial

Le frère Xavier Plassat, qui travaille à la Commission pastorale de la terre (CPT), particulièrement sur les questions du travail esclave, nous raconte une semaine qu’il vient de vivre, riche en événements significatifs. Courrier en date du 20 décembre 2005.


8 décembre 2005 – En route pour Belem, à 900 km au nord de mon point d’attache (Araguaína). L’autobus prévu pour 18h00 n’apparaît qu’à 22h, ce qui fait que je n’arrive à Belem qu’un peu avant midi, après le début du procès devant la Cour d’Assises des assassins de la sœur Dorothy Stang : le tueur à gages et son complice. Beaucoup de monde. Presse nationale et internationale. Beaucoup d’amis sont présents, venus de tous les coins du Pará, et prés de 400 paysans qui campent devant le tribunal, venus en caravanes depuis Marabá, Anapú et Conceição do Araguaia. Henri [1] est là, flanqué d’un garde du corps. Je profite de l’occasion pour rencontrer Mme Hina Jilani, chargée par l’ONU de rapporter sur la question de la protection des défenseurs des droits de l’homme. Je commente devant elle la situation de violence associée au combat contre le travail esclave et lui parle d’une autre religieuse actuellement menacée de mort, Leonora Brunetto, brésilienne, 65 ans, qui travaille dans notre Campagne au nord de l’Etat du Mato Grosso. Deux jours de procès. C’est la première fois qu’un crime de ce type est jugé moins d’un an après avoir été perpétré. 27 ans de prison pour le tueur et 17 pour son acolyte. Les fazendeiros [2] commanditaires du crime, eux, n’ont encore pas été appelés en jugement. Et des plus de 700 assassinats commis au cours des 20 dernières années dans le Pará, on compte encore sur les doigts de la main le nombre de responsables punis.

10 décembre - Retour nocturne, tranquille, par la même route où, une semaine plus tard, un autocar ‘de tourisme’ qui emmène 51 ouvriers agricoles recrutés près de São Luis do Maranhão pour aller couper la canne à sucre dans la région de São Paulo (4 000 km de distance) tombe dans un précipice de 50 mètres, tuant 13 d’entre eux sur le coup.

11 décembre – Reçu deux coups de téléphone d’ouvriers agricoles, l’un d’Araguaína, l’autre de São Félix do Xingu, sollicitant une intervention du ministère du travail pour résoudre un même problème : ils travaillent depuis des mois mais ne reçoivent rien et n’ont pas de quoi s’en retourner chez eux. Le Groupe mobile d’Inspection du travail est dans notre région. La semaine précédente, ils ont inspecté 3 cas que nous leur avions indiqués. En vain. C’était trop tard. Ils pensent pouvoir revenir avant Noël pour 4 autres cas que je leur présente.

12 décembre – Je pars en bus pour Imperatriz, à 220 km au nord, en compagnie d’Ismauir Sousa, un travailleur agricole que le Groupe mobile avait retiré en 2003 d’une fazenda dans la Terra do Meio (Pará) où, avec 26 autres paysans, il était maintenu en ‘situation analogue à celle d’esclave’, tailladant la forêt pour créer de nouveaux pâturages. Le patron était d’Araguaína et le gato (recruteur) aussi. Ismauir et 5 de ses collègues, au lieu de suivre les inspecteurs jusqu’à la ville la plus proche pour y percevoir leurs indemnités, avait à l’époque succombé aux promesses du patron : il leur promettait de payer à l’arrivée mieux que les inspecteurs et qu’ainsi leur nom ne serait pas communiqué aux autres employeurs de la région, les privant à l’avenir de toute chance d’emploi dans les fermes. A l’époque, notre avocate les avait pris en charge. Au bout de 18 mois ils ont reçu les salaires impayés de 2003. Et nous avons pu obtenir pour Ismauir une parcelle de terre à 130 km d’ici, dans une ferme expropriée dans le cadre de la réforme agraire. J’emmène Ismauir à Brasília, au Palais du Planalto, pour le lancement d’une nouvelle phase de la Campagne de l’OIT contre le travail esclave, en présence de Lula et de 10 ministres, plus quelques-uns des corps constitués du pays. Ismauir doit y prendre la parole. Demain matin nous prendrons l’avion d’Imperatriz à Brasília.

13 décembre - Aéroport d’Imperatriz : il s’en faut de peu que Ismauir ne puisse monter dans l’avion… Il n’a pas de papiers d’identité. A force de palabres, le fonctionnaire accepte de le laisser monter au vu d’une vieille carte de travail en lambeaux où sa photo apparaît. Le dernier (et unique) avion où Ismauir ait jamais voyagé était un Teco-Teco, ces avions-taxis qui emmènent les ouvriers agricoles de fazendas au cœur de la forêt. Brasília, deux heures plus tard : Ismauir connaît déjà. Il y est venu percer des puits voici une dizaine d’années et son père habite non loin de la capitale. Il ne l’a pas vu depuis 8 ans. Lui, Ismauir, est parti de la maison à l’âge de 12 ans et depuis lors a été ouvrier agricole, allant de ferme en ferme. Il a 9 enfants, de 0 a 17 ans. Au sortir de l’avion, un type nous accroche et exige des explications sur la chemise que nous arborons (‘Non au travail esclave !’). Bientôt il s’emporte : « Tout ça est mensonge ! Mon propre père a été traîné dans la boue par le Groupe Mobile. Ils l’ont même fait incarcérer. Ils ont usé de tous les prétextes possibles : les sans-terre du coin, ils ont dit que c’étaient des esclaves de notre fazenda… ». Le type furibard. Un médecin du nom de Cangussu. Son papa est dans la Liste noire du ministère du travail. Bien connu des services. Je m’en sors en douceur. Une heure plus tard, en visite au ministère du travail, je tombe sur l’inspectrice qui avait conduit l’opération Cangussu. Autre histoire. Pris en flagrant délit avec port d’armes et pratique d’endettement arbitraire à l’encontre des travailleurs provoquant leur sujétion et mise en esclavage de fait. La chef du département d’inspection du travail, Ruth Vilela, nous reçoit pendant une heure et remet à Ismauir copie du rapport de la fazenda Vale do Sol, justement celle d’où Ismauir avait été libéré. Les photos sont éloquentes. Deux ‘tentes’ improvisées, faites de branchages et de feuilles de palmier servaient d’abri aux 27 ouvriers, ouvertes à toutes les intempéries, sans même la possibilité de s’y tenir debout. 15h00 : c’est l’heure convenue pour aller au palais présidentiel. 200 personnes en complet-veston et Ismauir en jean avec sa casquette rouge de la Romaria du Padre Josimo. Télévisions et journalistes. On attend Lula. Une heure de retard. Musique interprétée par deux repentistas (chanteurs populaires qui improvisent sur le thème du jour). Lula entouré de ses ministres. Brève introduction par la coordinatrice du programme de l’OIT. La parole est donnée à Ismauir. Ferme et calme, il raconte son histoire. L’eau sale qu’on buvait, l’argent que la famille n’a jamais reçu, les humiliations, la peur, le type qui s’est enfui, l’arrivée des Federais (la police fédérale et les inspecteurs), et de nouveau l’entourloupe, la CPT qui l’assiste, la victoire devant le juge, et l’entrée dans la parcelle de terre sur l’assentamento Formosa. Tourner le dos au travail esclave… « M. le Président, ma vie a beaucoup changé mais c’est toujours tellement difficile. Pas de route pour accéder à ma terre, pas d’électricité, pas d’école pour mes enfants, pas d’eau à proximité… je ne peux même pas faire venir ma famille. Je lutte là tout seul. De temps à autre je reprends du service dans une fazenda pour pouvoir envoyer un peu d’argent aux miens. M. le président, regardez vers nous, ne nous oubliez pas. Nous dont la vie est d’aller de ferme en ferme, sans savoir nous exprimer, sans papiers, sans considération de personne… M. le président, ne nous oubliez pas. Acceptez de mes mains, s’il vous plaît, ce simple T-shirt (‘Non au travail esclave ! Vamos abolir de vez essa vergonha’), aidez-nous à combattre le travail esclave ! » L’émotion parcourt l’assemblée. Lula, embarrassé, embrasse Ismauir et reçoit le cadeau. Discours du président de la Fédération des banques annonçant l’adhésion de sa corporation au Pacte anti-esclavage. Discours du ministre du travail. Au moment prévu pour le discours de Lula, le speaker annonce : Mesdames, Messieurs, c’est terminé, grand merci à tous. Lula sort en catimini et fait demander à ses conseillers où se trouve cet assentamento dont il vient d’être question et promet à Ismauir qu’il va regarder son cas. Frustration générale. Qu’est-ce qui lui a pris de partir sans même nous dire un mot ? Est-ce, comme l’écrit la Folha de São Paulo du jour suivant, parce que le président s’est senti mal devant ce témoignage, dont il espérait sans doute un compliment sans restriction ? Retour à l’aéroport. Au check-in Ismauir me demande si ce serait possible qu’il reste 2 jours de plus pour visiter son père. Il rentrera par un autre avion (aux frais de l’OIT).

14 décembre – De retour à Imperatriz le 13 au soir je récupère la voiture et file sur Augustinópolis, où se trouvent les bureaux de l’ONG APA-To (Alternatives pour la petite agriculture du Tocantins), dont je m’occupe aussi, depuis 1992. Réunion du Conseil directeur. Gros problèmes de finances : le nouveau comptable professionnel engagé début 2005, a pris un tel retard dans la production de la comptabilité que les agences de coopération ont suspendu les paiements. Une équipe de près de 20 techniciens et agronomes travaillant dans la ligne de l’agro-écologie avec les agriculteurs, groupes de femmes, apiculteurs, assentados. Comment faire… Un jeitinho brasileiro (l’art de la débrouille en milieu hostile…) va de nouveau être inventé…

15 et 16 décembre – Deux jours de bureau. Je suis rentré au petit matin d’Augustinópolis (250 km). Contacter le journal pour préparer une interview locale d’Ismauir. Préparer le cours de formation pour les professeurs d’Araguaína et un autre pour ceux d’Axixá, dans le Bico do Papagaio : une semaine sur le thème du travail esclave, en janvier prochain. Objectif : qu’on en parle dans les salles de classe et dans les familles. Jeter un œil sur la compta de la CPT : les sous se sont raréfiés. Le taux de change hyper-valorisé du real nous a achevés. On reçoit en reais 25% de moins que l’an passé pour une même remise d’euros… dur, dur. Mettre à jour la base de données sur le travail esclave à partir des données reçues des 12 équipes associées. Répondre à quelques journalistes qui réagissent à un article que j’ai lancé la semaine dernière avec l’appui médiatique de l’ONG Reporter Brasil (www.reporterbrasil.com.br : visitez, ça vaut le détour) : « Le Gouvernement n’a plus que 12 mois pour éradiquer le travail esclave » pour protester contre le recul de 20% du budget alloué à l’inspection du travail et la réduction dans le taux de réponse du Groupe mobile aux plaintes que nous lui envoyons (70% des cas de travail esclave sont identifiés par le biais de notre Campagne). Francisco est l’un de ces travailleurs qui attend une hypothétique action de l’inspection du travail pour résoudre son cas. Il est hébergé par la CPT. Comme la probabilité de voir venir un inspecteur en ces derniers jours de l’année est faible et que le cas ne présente pas une extrême gravité (un cas individuel, apparemment), je décide de prendre mon téléphone et d’appeler le propriétaire. Je ne trouve que son frère qui est médecin à Goiânia (1 200 km). Je me fais passer pour quelqu’un du ministère de la justice (qui finance un de nos projets : le Balcon du droit) et lui explique que ce serait tellement mieux d’éviter l’entrée des Federais dans la fazenda du frangin, si seulement il acceptait de payer ce qu’il doit à Francisco… Ça parait faire son effet. Réponse le 20 décembre, quand le petit frère sera revenu de son autre fazenda, où il n’y a pas de téléphone.

17 décembre – retour à Imperatriz, en compagnie de Paulo, un jeune dominicain qui travaille à la CPT de Goiás. Nous allons participer à la célébration d’ordination sacerdotale de deux jeunes dominicains natifs comme lui d’Imperatriz, Magno et Hélio. Tous trois sont du milieu populaire et ont réussi à maintenir la fibre libertadora : ils sont dominicains, pas enfants de chœur. C’est Dom Tomas Balduino, du haut de ses 83 ans d’évêque ‘rouge’ et de président national de la CPT, qui les ordonne. Certains jours on se réconcilie avec l’Eglise… Il est loin mon évêque du Tocantins : cette année, mettant un point final au processus de mise en marge de notre CPT (que dès le premier jour il n’a jamais gobée), il a simplement décidé de ne plus nous convier à l’assemblée diocésaine.

18 décembre – partis après la célébration de la première messe de Magno, dans une chapelle de la périphérie d’Imperatriz, aux accents de « Gracias a la vida que me ha dado tanto », de Violeta Parra, nous arrivons à Araguaína juste pour la fête de confraternização de veille de Noël, organisée par le Centre des droits de l’homme Dom Helder Camara. « Todos os direitos para todos », tous les droits, pour tous et pour toutes. C’est la devise.

***

Témoignage d’Antoine Guérin

Pauvreté et religiosité populaire

Le père Antoine Guérin réside à João Pessoa, dans l’Etat de Paraíba situé dans le Nordeste brésilien. Il nous fait part de ses réflexions sur les situations de pauvreté et la religiosité populaire dont il est témoin. Courrier en date du 14 décembre 2005.


(...) Cette année a été bien préoccupante ici au Brésil. Une grande vague de corruption de députés et ministres du gouvernement a été mise à jour, révélant que cette corruption a toujours existé. Les hommes et femmes politiques sont totalement discrédités par l’ensemble de la population. De plus le gouvernement du Président Lula qui avait suscité tant d’espoir a apporté bien des désillusions. Même si des projets sociaux aident des personnes âgées et des familles pauvres, la politique économique suivie ne met pas le pays sur la voie d’un changement. Beaucoup de militants sont découragés, car ils avaient l’illusion qu’un gouvernement pouvait être capable de transformer les structures injustes... alors que Lula n’a pas de majorité au Sénat et à la Chambre de députés.

Je dois vous avouer que la misère est bien pesante non seulement pour ceux qui la vivent, mais aussi pour ceux qui comme moi se sentent si impuissants pour qu’elle disparaisse. Une femme vient de frapper à ma porte en me disant qu’elle et son mari sont très malades et n’ont rien à manger. Le café, le sucre et le riz que je lui ai remis vont les soulager un peu, bien sûr. Et après ? Je pense à Jéssica, cette adolescente de 14 ans que je viens de baptiser. Elle a régulièrement des hémorragies, car les tantes qui l’hébergent ne peuvent lui donner une nourriture suffisamment riche. La communauté achète les remèdes indispensables et aide la famille avec des aliments. Et après ? Que de drames vécus ! À vue humaine on ne voit pas de changements possibles dans les années qui viennent.

D’un autre coté ce qui est bouleversant, c’est de voir la religiosité populaire qui est une sagesse, un moyen de résister, de survivre dans des conditions de pauvreté, de misère, d’injustice, d’exploitation, d’humiliation. C’est aussi une réponse aux angoissantes questions de l’existence humaine : la vie, la mort, la maladie, l’injustice, le racisme. La religiosité est un peu comme la philosophie des pauvres. Cette sagesse faite de joie de vivre, d’humour, de sens de la fête permet à ces masses entassées dans nos banlieues d’affronter l’injustice permanente de l’exclusion sociale. Quelle leçon donnée aux sociétés opulentes qui pensent que le bonheur est surtout le fruit de la consommation effrénée. Quelle force de résistance qui pourrait redonner espoir à tous les exclus de la terre !

Dans le quartier où j’habite, j’essaie d’aider à la formation d’une communauté chrétienne. Il faut y donner beaucoup de temps et accepter que les évolutions soient lentes. Petit à petit, des personnes prennent des responsabilités et la Communauté grandit. Il a même fallu augmenter la chapelle ! Dans l’ensemble de la paroisse, comme dans les retraites de laïcs ou de prêtres que j’anime, j’essaie de transmettre ce qui me fait vivre : la connaissance du Christ, source de toute espérance.

Ici, c’est l’été. On transpire à grosses gouttes. Mais les sapins en plastique qui ornent les magasins sont recouverts de neige...artificielle. Les Pères Noëls à la barbe blanche et la lourde pèlerine rouge, incitent à la consommation. Les marchands ambulants ont envahi les rues pour vendre jouets et autres cadeaux. Exacerbation de la consommation ! Frustration de ceux qui ne peuvent que regarder ! Et puis, il y a ceux qui n’oublient pas Celui dont nous fêtons l’anniversaire de sa venue parmi nous. Dans les rues ou les maisons des personnes se rencontrent pour lire l’Evangile et y découvrir la Bonne Nouvelle de Jésus. On réunit aussi des aliments pour partager avec les familles les plus démunies.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2853.
- Traduction Dial.
- Source (portugais).

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[1Burin des Roziers, avocat.

[2Grands propriétaires.

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