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DIAL 3371 - Cahiers de la Mémoire et de la Vérité, volume IV

Prix Nobel de la paix : L’implication de la dictature militaire brésilienne contre la nomination de Dom Helder Camara. Deuxième partie

Commission d’État de la Mémoire et de la Vérité Dom Helder Camara, Secrétariat du Cabinet civil, Gouvernement de l’État de Pernambouc

lundi 9 mai 2016, mis en ligne par Dial

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C’est une grâce divine de bien partir. Une plus grande grâce est de continuer sur le bon chemin. Mais la grâce des grâces est de ne jamais renoncer.
Helder Camara.

Des documents obtenus par le CEMVDHC, via le ministère des affaires étrangères, lèvent le voile sur une manipulation de « neutralisation » par le régime militaire brésilien de la nomination de Dom Helder Camara au prix Nobel de la paix. Des manœuvres diplomatiques se mettent en place pour préparer les dossiers, diffuser des informations pernicieuses et surveiller le Comité du prix Nobel pendant 4 ans.

La campagne de diffamation et de persécution politique à l’encontre de l’archevêque Camara a pris de l’ampleur lors de son éloignement politique d’avec les militaires ; un éloignement qui s’est produit graduellement et parallèlement à des actions unilatérales et à la suspension graduelle des droits civiques et politiques que le régime a menée contre les personnes et les institutions.

2.1. Les premières tensions entre l’État et Dom Helder, au Pernambouc

Les débuts de Dom Helder à la direction du nouvel archidiocèse d’Olinda et Recife semblaient s’accommoder du régime militaire. Toutefois, dans ses prières à l’Esprit Saint au mois de mai 1964 [1], on devinait quelques doutes au sujet du régime qui venait de prendre place.

Donne-nous, Esprit Saint, le Don du Conseil. Le moment est tellement extrême. Les esprits sont tellement intenses. La radicalisation est si grande. Chacun possède sa parcelle de vérité, mais on discute comme si, par ailleurs, il y avait seulement erreur et méchanceté. Il est difficile d’adopter une attitude courante d’humilité, qui oblige tout un chacun à admettre que nous nous sommes tous trompés, chacun à sa manière et à divers niveaux. [2]

On sent dans la prière ci-dessus, la perplexité de celui qui est souvent contraint à prendre des décisions immédiates, « sans délai pour une discussion, en dépendant presque toujours, à tort ou à raison, de la réponse à fournir immédiatement, de l’attitude à adopter sur le champ ! » comme il s’en épanchait sur un ton angoissé à la « famille mecejanense » [3] Il demandait la lumière à l’Esprit Saint pour dire non, dire un « ça suffit » au bon moment mais sans que cela apparaisse « comme de la mauvaise volonté ou une envie de saboter ». Et il concluait sa prière par : « Illumine-nous en nous-mêmes. Guide-nous sans en demander l’autorisation. Assume la direction. Commande. Amen. » [4]

Quelques mois plus tard, en août 1964, lors d’une discussion de deux heures avec le Général Carlos Murici [5], « une discussion franche et très pondérée avec des arguments auxquels il était difficile de répondre » à un certain moment, Dom Helder a déclaré :

Vous êtes dépassés. Pendant que vous perdez votre temps à rechercher les possibles conspirateurs d’hier, vous ne suivez plus, chez vous, les mobilisations et contre-mobilisations des conspirateurs d’aujourd’hui. […]
Général : celui qui vous parle est votre Évêque. Un homme qui, à chaque fois, désire ne pas avoir la moindre trace d’amertume dans son cœur. Écoutez ce conseil fraternel : le temps ne fait pas l’affaire de la Révolution. Elle a gagné trop rapidement. La sincérité anticommuniste de nombreux militaires a été mise en cause, elle s’est relâchée ; elle est devenue incontournable par l’anticommunisme d’hommes d’entreprises qui voulaient uniquement défendre leur propre intérêt.
Aujourd’hui, ce sont les mêmes, tous les mêmes, qui jettent les militaires les uns contre les autres, sans la moindre sensibilité de qui a la moindre considération pour le pays, pour le bien commun, du moment que leurs privilèges sont intacts. [6]

La coexistence entre l’Église, du Nord-Est et les nouveaux maîtres n’a pas tardé à se détériorer. Lors d’une réunion organisée à la Maison de retraite [7], quartier Beberibe à Recife, pendant les journées du 12 au 14 juillet 1966, les évêques de la régionale Nord-Est ont rédigé une déclaration de la Commission épiscopale du Nord-Est II [8], sur les conditions de sous-développement de la région, ce qui a provoqué une réaction agressive des militaires avec répercussion auprès des médias locaux et « l’intervention de la IVe armée » :

Le Jornal do Comércio de Recife, dans ses éditions du 16 et 24 juin [1966] a enquêté de façon injurieuse à l’encontre des évêques du Nord-Est II, en qualifiant, sans preuve, de subversive la Déclaration de ceux-ci après la rencontre à Beberibe. Il y a eu échange de courriers entre l’archevêque de Recife et le Jornal do Comércio, ce qui a permis d’arriver à un accord honorable. Mais même ainsi, les autres organes de l’entreprise Jornal do Comércio continuent de temps à autre les insultes dont ils se sont pourtant excusés, en mettant en cause, en privé, la direction de l’entreprise qui fait référence aux interventions de la IVe armée. [9]

La Présidence de la République est intervenue aussitôt dans le conflit. Lors d’une visite à Recife, le 14 août 1966, le président à l’époque, le général Humberto Alencar Castelo Branco a convié l’archevêque à une rencontre au siège du gouvernement de l’État de Pernambouc. Le président et l’archevêque ont discuté pendant près d’une heure dans un climat de grande cordialité, en laissant bien clair, tout d’abord, que les militaires n’admettraient pas une quelconque ambiguïté et provocation qui viendraient à surgir entre la IVe armée et l’Église, sur la personne de Dom Helder et des autres évêques du Nord-Est. Il a complété son message : « seule une grande stupidité peut faire oublier que jamais un gouvernement, pour aussi fort qu’il se considère, peut s’en tirer à bon compte dans un conflit avec l’Église » [10].

De son côté, Dom Helder a campé sur ses positions. Par exemple, lors d’une entrevue à la revue Confirmando de Buenos Aires, en 1969, à la question du journaliste sur les risques d’oublier les valeurs éternelles et surnaturelles afin de résoudre les problèmes quotidiens, il a répondu :

Où n’existe-t-il pas de danger ? Bien évidemment qu’il existe un risque d’oublier les valeurs éternelles et surnaturelles par excès de préoccupation avec des valeurs plus terre à terre, tout comme il existe le problème de l’excès suivant : prêcher une religion aliénée, en donnant raison à Marx, de représenter une religion opium du peuple. [11]

La tension entre les militaires et l’archevêque sont devenues peu à peu permanentes. Les incidents se multipliaient.

Aussitôt décrété l’Acte institutionnel n° 5 (AI-5 ou les pleins pouvoirs) Dom Helder Camara a eu un entretien cordial avec le général Alfredo Souto Malan, qui avait remplacé le général Rafael de Souza Aguiar, à la tête de la IVe armée. Et ils ont décidé de surmonter ou d’éviter tous les incidents qui pouvaient être surmontés. Même ainsi, et la semaine suivante, le même général Malan a convoqué le responsable juridique de la 7e région, pour savoir comment inclure dans la Loi de sécurité nationale, l’archevêque d’Olinda et Recife et celui de la ville de João Pessoa, Dom José Maria Pires [12] avec conseil d’en discuter, avant toute chose, avec le président de la République.

Dom Helder ne s’est pas laissé intimider. Il a continué son travail de défenseur de la liberté et de la démocratie, en appuyant, au passage, les manifestations étudiantes contre les conséquences du décret-loi n° 477 du 26 février 1969, connu sous le nom d’Acte institutionnel (AI) des universités, qui a institué de manière sommaire la punition des professeurs, des élèves, des fonctionnaires ou employés des établissements d’enseignement accusés de subversion vis-à-vis du régime militaire.

En 1970, il déclarait « la censure a interdit toute allusion aux tortures dans l’État du Maranhão. Nous ne pourrons pas avoir la moindre information sur cette interdiction absurde et compromettante » [13].

Le dossier sur Dom Helder Camara au DOPS [14] du Pernambouc [15] est un document révélateur de son action militante. On y trouve les registres des procès et dénonciations de Dom Helder, dans lesquels les personnes qui s’y sentaient menacées répondaient par des interpellations judiciaires, par exemple lors du discours qu’il a prononcé dans la ville de Carpina à la clôture de la « Rencontre des Fédérations des travailleurs ruraux, sous le titre de « Une franche conversation fait de bons amis » [16].

Un avocat du Pernambouc, se sentant concerné, a assigné l’archevêque en justice. Dom Helder a comparu au tribunal, pour sa défense. À cette occasion, il a déclaré :

[…] Permettez-moi, Votre Excellence, que je transcrive dans son intégralité, le passage auquel je fais allusion sur le discours de Carpina, ce qui me donnera l’occasion, par la suite, de faire les commentaires que l’interpellation judiciaire autorise : Permettez-moi de vous alerter d’un second cancer qui nous ronge de l’intérieur. Les ouvriers ont besoin d’avocats. Mais ils doivent les repousser comme des traîtres. Les avocats des syndicats ouvriers reçoivent de l’argent du patronat pour que les ouvriers recourent à des avocats immoraux et partiaux. Si les ouvriers ouvraient les yeux, ils découvriraient qu’à côté des avocats honnêtes et dignes, il y a des minables qui s’enrichissent au prix des larmes, de la sueur et du sang des ouvriers. Il ne m’appartient pas d’en dire plus. Mais avec ma responsabilité de Pasteur, je trahirais mon peuple si je ne dénonçais pas les exploiteurs déguisés en avocats, touchant des 2 côtés, et faisant des contrats qui sont des injustices méritant la malédiction de Dieu. »
Ceci dit, de nombreuses et très dignes personnes de notre Forum se sont senties très à l’aise parmi « les avocats honnêtes et dignes » que j’ai eu soin de citer et se sont empressées d’applaudir cette mise en garde contre les « exploiteurs déguisés en avocats » qui s’enrichissent au prix des larmes, de la sueur et du sang des ouvriers.
[…] Après cela, mes amis, j’ai pensé à vous ! J’ai surtout pensé à ceux dont j’emprunte la voix. Si je n’étais pas allé au tribunal voir le juge, ils resteraient avec la douloureuse impression que je m’agenouillais devant les Puissants. J’ai voulu laisser bien clair que pour défendre les vérités que je colporte, je suis prêt à affronter la justice, la prison, et même la mort si cela correspond à la volonté de Dieu que je donne ma vie pour vous. [17]

Lors d’un autre discours qu’il avait intitulé « Examen d’admission » lorsqu’il a reçu le titre de « Citoyen du Pernambouc » [18], le 25 septembre 1967, à l’Assemblée législative du Pernambouc, il a demandé au public présent ce que penseraient les Abolitionnistes d’hier – Nabuco, Castro Alves et même la Princesse Isabelle – s’ils voyaient la situation des ouvriers de l’industrie agricole du Pernambouc. Comment réagiraient-ils face à des salaires si souvent volés ? Il a conclu : « il est urgent de terminer l’Abolition » Au passage, il a remémoré les épisodes libertaires et la soif démocratique des gens du Pernambouc. Il a prononcé sa « Parole finale de remerciement et d’espoir » :

Vous avez senti, sans aucun doute, mes chers concitoyens, ce qui se cache comme amour derrière les mises en garde qui résonnent et certaines fois, si difficiles à entendre.
Quand on s’accroche trop brutalement par son alliance, il faut se rappeler qu’il y a risque de s’arracher le doigt mais aussi la main, voire le bras.
Vous avez certainement compris que je suis exigeant avec la démocratie car j’ai confiance en elle et cela me désole de voir comment reculent les démocraties où les riches deviennent toujours de plus en plus riches et les pauvres toujours de plus en plus pauvres.
Comme vous pouvez le comprendre, il me reste l’espoir d’avoir ce titre [de Citoyen] ce qui m’obligera à me consacrer davantage à ce cher Nord-Est où je suis né et tout particulièrement à cette foule du Pernambouc dont le destin vers la Providence a toujours décidé de mon propre destin. [19]

Toujours dans le but de maîtriser des discours et des actions considérées comme hostiles et attentatoires à la réputation du gouvernement brésilien, qui lui causeraient préjudice par leurs répercussions nationales et internationales, il a été suggéré un éloignement de l’archevêque Dom Helder Camara de son « aire d’influence » pour essayer ainsi de diminuer la progression de la « subversion qu’il propage de manière sous-rampante » ; bien qu’ils considéraient difficile d’éliminer une telle propagation « des distorsions et déformations de l’Évangile » [20].

Un protocole secret sur ce sujet, en date du 13 avril 1970, a été transmis par le Colonel Octávio Aguiar de Medeiros, secrétaire assistant du chef du cabinet militaire de la Présidence de la République, au chef du SNI [21] et qui contenait un écrit de l’Officier E2 de la IVe armée, sans signature et destiné à son « ami Figueiredo ».

SECRET
Cher Figueiredo,
Avec toute mon amitié.

Voici un exemplaire du Diário da Noite de Recife, lequel traduit fidèlement les manœuvres subversives qui se développent au sein de l’Église catholique, sous la direction de Dom Helder Camara. Son contenu se passe de commentaires et sert d’exemple sur les distorsions et déformations de l’évangile, avec toute la liste des conséquences dans le domaine psycho-social de cette région du Nord-est.
En poste à Recife depuis 5 ans, dont 2 en tant que E2 / IVe armée, je suis en mesure d’affirmer avec certitude que toute la subversion dans cette région a pour origine le clergé, dirigé d’une façon particulière, par Dom Helder Camara. Son action a été contenue dans la mesure de nos possibilités. Cependant, en tant que prélat libre de ses déplacements en tous lieux, la subversion qu’il répand de façon rampante, pourrait être, si elle n’est pas éliminée, réduite, au cas où il serait retiré toutefois de ce secteur.
Et, pensant que vous pourriez abonder en ce sens, voilà pourquoi je vous écris cette petite missive.
Tout en demeurant votre ami. [22]

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2.2. L’éloignement entre les militaires et Dom Helder

La fermeté de sa position vis-à-vis des persécutions, la prison, les tortures et la mort des ouvriers et des prisonniers politiques générait en retour des menaces constantes pour sa vie et celle de ses collaborateurs les plus proches. Ce sont des menaces de ce genre qui se sont concrétisées avec l’assassinat du P. Henrique, le 27 mai 1968, et relaté dans une publication présentée par cette Commission, et où le côté politique du supplice et de l’assassinat ont été soulignés [23].

L’assassinat du P. Henrique avait pour but d’atteindre Dom Helder Camara, comme le fait remarquer le P. José Ernanne Pinheiro [24].

[…] Le massacre barbare du Père Antônio Henrique Pereira Neto a été un évènement qui l’a atteint personnellement, l’acte le plus significatif de la persécution perverse, vis-à-vis de lui comme de l’Église d’Olinda et Recife. Le Père Antônio Henrique avait été formé à l’école de son Pasteur. Il était également le fruit du renouveau de l’Église, en plein Concile Vatican II. [25]

La censure contre l’évêque était couverte par la loi de la Sécurité nationale. La presse intérieure, réduite au silence, le prestige et la reconnaissance internationale de Dom Helder lui permettaient de fréquenter d’autres endroits et d’autres publics dans sa lutte contre les violations fréquentes des droits humains qui se produisaient dans son pays. De son côté, le régime militaire cherchait à donner l’image d’une Église contaminée par un groupe d’évêques ennemis du système. Comme le montre Paulo César Gomes :

[…] Le discours du monde de l’information met en évidence ce qui était en question chez les militaires : donner l’image de quelques évêques, qualifiés également « d’évêques gauchistes », et adversaires de l’État. D’une manière générale, les analystes se plaçaient en position de supériorité morale vis-à-vis des évêques. Pour eux, était évident le rapprochement d’une aile bien particulière de l’Église avec les idées communistes, notamment quand elles défendaient les droits humains. [26]

Kenneth P. Serbin souligne, à notre attention, que, parallèlement, le régime s’efforçait d’instituer une collaboration ou même une alliance politique entre les hautes sphères de l’Église et la dictature militaire par le biais de réunions, de rapports et d’informations. Cette démarche a été dénommée « Commission bipartite » :

La Bipartite a concerné d’autres sujets cruciaux pour l’identité religieuse et les intérêts institutionnels de l’Église. Au sujet de certains d’entre eux, les deux aspects se rejoignaient facilement. L’un de ceux-ci était l’anticommunisme. Dans les années 70, l’Église s’était alliée à la gauche dans la lutte pour la démocratie, les théologiens de la libération, et des évêques radicaux ont adopté le socialisme comme solution aux problèmes sociaux et économiques du Brésil. Mais comme le cas de Dom Fernando l’a montré, même de cette façon, quelques progressistes se sont opposés fermement au communisme. Lors de la réunion finale de la Bipartite, en août 1974, le groupe religieux a voulu connaître les raisons de la décision du gouvernement Geisel de rompre les relations avec Formose et rétablir des liens avec la Chine communiste. Le général Muricy a expliqué que la reconnaissance diplomatique était inévitable. Le Brésil, pourtant, n’accepterait pas l’idéologie de la Chine. L’attitude du Brésil visait l’ouverture de nouveaux marchés commerciaux, au nom d’un sain pragmatisme, a alors observé le professeur Padilha. Bien que n’étant pas opposé aux relations avec la Chine, Dom Avelar a toutefois noté l’ironie de la situation. Lors d’un forum durant lequel le groupe du jour avait fréquemment fait référence à des infiltrations communistes au sein de l’Église, il a intervertit les rôles : comment la nouvelle politique s’articulait-elle avec la préoccupation du régime au sujet de la guerre révolutionnaire au Brésil ? La seule réponse que Padilha a pu fournir c’est que le Brésil continuait à être vigilant vis-à-vis du communisme. [27]

C’est sur la scène internationale que le silence de Dom Helder a été rompu. Sa stature morale et intellectuelle, ses déplacements surtout au sein des milieux religieux européens, ses contacts avec la presse mondiale l’avaient placé en position stratégique pour répandre ses idées et ses dénonciations. La proximité de l’archevêque d’Olinda et Recife avec le pape Paul VI, en avait fait un interlocuteur assidu du Vatican qui attendait de lui des réponses, à chaque fois plus délicates, sur une prise de position de l’Église dans le contexte politique et social brésilien.

Une reconnaissance cardinalice devenait vraisemblable, en de telles circonstances. Devant une telle possibilité, les menaces contre Dom Helder se sont multipliées : on a pensé, par exemple, l’éloigner de Recife et même lui retirer son passeport [28].

Dom Helder avait un accès privilégié auprès du pape. Aussi bien le pouvoir que l’opposition tentaient de lui faire la cour pour qu’il vienne soutenir leurs respectives causes politiques. En 1965, par exemple, l’ambassadeur du Brésil au Vatican, Henrique de Souza Gomes, l’a poliment prévenu que les exilés brésiliens à Paris voulaient utiliser son nom. Lorsque Dom Helder s’est montré de moins en moins coopérant avec le régime, sont apparues des rumeurs relatives à des pressions diplomatiques pour l’écarter de Recife. Le gouvernement avait dû probablement œuvrer contre la nomination de Dom Helder comme cardinal pendant Vatican II. D’autres évêques, en revanche, laissaient entendre que sous peu il rejoindrait le groupe le plus radical de l’Église. Selon Raimundo Caramuru de Barros, assistant de Dom Helder pendant les années 60, un des ambassadeurs du Brésil à Santa Fé se vantait d’avoir œuvré avec succès contre sa promotion. Les bureaucrates du Vatican étaient aussi très prudents quant à la promotion d’un évêque si critique du pouvoir de Rome, comme l’était Dom Helder. Le critique le plus important, à l’extérieur. Pour restreindre les déplacements de Dom Helder, le ministre de la justice Alfredo Buzaid avait proposé au président que le gouvernement lui retire son passeport spécial d’archevêque. [29]

La décision d’annuler le passeport a été refusée par le ministre des affaires étrangères, Mário Gibson Barbosa, qui s’y est opposé, craignant les retombées de cette mesure et les dégâts pour le gouvernement.

Le ministre des affaires étrangères, Mário Gibson Barbosa, s’est opposé à cette mesure car elle était illégale. Il a fait remarquer que cette décision reviendrait à se tirer une balle dans le pied et finirait par renforcer la position de Dom Helder. Il a donc suggéré à Médici qu’il serait préférable que les évêques agissent à leur gré, pour éviter d’en faire des martyrs. C’était de bon conseil, mais bien évidemment, ce conseil a été ignoré puisque le régime et ses sympathisants continuaient leurs exactions. Suite à cela, les opposants à Dom Helder ont laissé entendre que les communistes contribuaient financièrement à ses déplacements. Le gouvernement a probablement ouvert une enquête sur eux. [30]

Pour contrecarrer les réseaux dont il disposait en Europe, la dictature a ouvert une campagne de diffamation à la recherche de faits et informations diffusés par des prêtres réputés ennemis de l’archevêque. À ce niveau, le but était de le démoraliser dans sa capacité de gestionnaire ecclésiastique et l’assimiler à une personne rebelle, sans tolérance vis-à-vis de la spiritualité chrétienne :

Un profil très précis de Dom Helder effectué par le DOPS-GB [31] dévoilait les stratégies de la campagne diffamatoire montée à son encontre par le régime. Le clergé conservateur ne collaborait pas avec le DOPS-GB contre les progressistes, car il craignait lui-aussi la répression et avait une image négative de la police. Selon le journal O Estado de São Paulo, le document sur Dom Helder a été rédigé par le prêtre conservateur Álvaro Negromonte et découvert parmi ses papiers après sa mort en 1964. Cette preuve, cependant, laisse penser que la police a élaboré ce document après consultation des clercs, ennemis de Dom Helder, et l’a conservé plusieurs années avant de le laisser filtrer. Le ton intime et le contenu bien renseigné du rapport font allusion à des réalisations de Dom Helder d’avant le coup d’État et montrent que ses auteurs ont reçu l’aide de personnes au sein de l’Église qui appartenaient au groupe conservateur des clercs qui appuyaient Dom Jaime. Frappé du tampon « secret », le document contenait une annotation, non pas de la main de l’auteur même, mais « selon l’appréciation du P. Negromonte ». Il portait aussi les initiales « D.J. », laissant entendre que Dom Jaime en personne, qui suite à des jalousies professionnelles, avait contribué à