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DIAL 2829

HONDURAS - Zacate Grande, une île trop belle pour appartenir aux pauvres ? Des communautés de pêcheurs tentent de faire face aux ambitions et aux roueries du patron le plus puissant du Honduras

Ismael Moreno

samedi 1er octobre 2005, mis en ligne par Dial

Une histoire exemplaire de spoliation, comme il s’en passe malheureusement beaucoup en différents lieux du sous-continent latino-américain. Celle-ci a lieu sur une petite île du Honduras où vivent des familles de pêcheurs qui subsistent avec difficultés. Le patron le plus célèbre du Honduras manœuvre pour s’appropier ces terres « paradisiaques » qui conviendraient si bien à un tourisme de luxe. Les communautés réagissent avec détermination. Article de Ismael Moreno, sj, paru dans Envío (Nicaragua), mai 2005.


Un exemple, rien qu’un exemple qui montre comment agit l’un des patrons qui réussit le mieux au Honduras et en Amérique centrale. Un exemple qui prouve que les pauvres qui ont été ses victimes réclament, apprennent à parler et s’organisent.

Une dépêche dans un coin de la page 42 d’un quotidien à diffusion nationale daté du 15 avril faisait état de l’arrestation de 10 dirigeants des communautés de l’île Zacate Grande, dans le golfe de Fonseca, limitrophe avec El Salvador et Nicaragua, au sud du Honduras. Cette petite note du journal signalait que des centaines d’habitants de l’île avaient barré la route qui unit l’île au continent pour réclamer la libération des détenus.

Les dirigeants des communautés avaient été arrêtés à 4h du matin, le 13 avril, par la police nationale avec un mandat d’arrêt délivré à la demande du secrétariat des ressources naturelles et de l’environnement : ils étaient accusés de nuire à l’environnement, à la propriété privée et à l’Etat du Honduras.

Après cette dépêche, perdue dans un coin du quotidien, personne n’a plus jamais rien su de la suite de cette information. Envío apprit l’implication de Miguel Facussé Barjum dans les arrestations et décida de se déplacer sur le lieu des événements. C’est là même que nous avons appris que l’après midi même du 15 avril, les dirigeants avaient été remis en liberté conditionnelle et que Facussé en personne s’était présenté pour négocier directement avec eux. « Pour éviter que l’affaire n’ait une répercussion nationale » nous dirent-ils.

Un patron qui a du succès mais qui est intouchable

Miguel Facussé Barjum est reconnu comme l’un des patrons les plus audacieux et qui réussissent le mieux au Honduras et dans toute l’Amérique centrale. Année après année, le gouvernement et la grande entreprise privée du Honduras organisent des événements spéciaux pour lui décerner des prix et exprimer leur gratitude pour son exemple de grand homme, de grand entrepreneur et de leader de l’initiative privée.

Sur Miguel Facussé, on raconte des histoires où l’on n’arrive jamais à savoir de source sûre où se termine la réalité et où commence la légende.

Il y en a qui affirment qu’il a été le premier patron d’Amérique centrale à investir dans le Cuba de Fidel, défiant ainsi la loi Helms-Burton. Il y en a aussi qui, avec des commentaires dignes des contes du Moyen-âge, jurent que don Miguel Facussé doit sa fortune et sa réussite à un pacte conclu avec le démon en personne.

Quoi qu’il en soit, Facussé est une personne et un personnage dont parlent continuellement les médias pour rendre compte de ses formidables succès comme chef d’entreprise. Il n’existe pas au Honduras de moyen d’information de portée nationale qui puisse soutenir plus d’une journée une critique vis-à-vis de Facussé. Il n’existe pas une seule page d’opinion dans la presse écrite de ce pays qui puisse contenir une seule remise en cause des activités de Facussé.

De toutes les couleurs

Les histoires comme les légendes affirment que Facussé a eu quelque chose à voir avec l’élection de tous les présidents pendant ce quart de siècle où le Honduras a vécu selon les règles de la démocratie formelle. Pour ce patron prospère, il n’y a pas de couleurs politiques. « Lui, ne soutient que la démocratie » : c’est ce que disent ses flatteurs.
Les différentes couleurs politiques ne sont qu’une opportunité pour de nouvelles affaires entre don Miguel Facussé et les dirigeants politiques des partis correspondants. Ce n’est pas pour rien que l’on parle d’un petit avion de tourisme que Facussé met toujours à la disposition des plus hautes autorités du pays, depuis les présidents ou anciens présidents de la République, jusqu’à l’une ou l’autre haute autorité ecclésiastique pour ses voyages pastoraux, en passant par les ambassadeurs de haut rang.

Avec de l’argent et des balles

A Tocoa, dans le département nord-est de Colón, on raconte que Facussé a offert 3 millions de lempiras (monnaie nationale) à Carlos Escaleras, qui en 1997 s’est présenté comme candidat à la mairie pour le parti de gauche Unification Démocratique (UD) ; Escaleras a refusé la proposition et a continué de critiquer ouvertement la décision de ce patron chanceux d’installer une usine d’extraction d’huile de palme africaine, sans se soucier des dommages que ces fumées et produits chimiques pouvaient causer à des centaines de familles de différentes communautés voisines de ce lieu.

Quelques mois après cette offre millionnaire et les critiques pour motif d’environnement, Escaleras fut criblé de balles par des tueurs à gages. Le crime s’est perdu dans cette épaisse nébuleuse qu’est l’impunité au Honduras, quoique les organismes de défense des droits humains aient obtenu que le dossier soit transmis aux archives de la Commission interaméricaine des droits humains de l’OEA (Organisation des Etas américains).

Dans les archives de la justice

Les archives de la justice du Honduras sont pleines de requêtes contre don Miguel Facussé, et jusqu’à ce jour aucune d’entre elles n’a eu de suite. Toutes ont été ensevelies sous la poussière de l’oubli ou se sont terminées avec la sentence catégorique d’un juge qui déclare, le sourire béat, un non-lieu définitif en faveur de l’inculpé.
Les archives de la justice du Honduras sont aussi pleines des requêtes de don Miguel Facussé à l’encontre de ses employés ou ex-employés, à l’encontre de petits propriétaires agricoles ou de fonctionnaires d’Etat sans importance. Presque dans la plupart des cas, ces affaires se terminent avec des sentences catégoriques qui enfoncent les gens poursuivis par Facussé.

Les noms célèbres du Club de Coyolito

Don Miguel est implanté sur toutes les régions du Honduras. On sait parfaitement qu’un nombre très important des coopératives de palmiers de la région du Val de Aguán est passé entre ses mains. On dit exactement la même chose au sujet de sa présence sur les plages entre Trujillo et Sangrelaya, sur la côte nord-est de l’Atlantique hondurien. On parle, dans les mêmes termes de sa puissante présence dans les autres vallées de la riche géographie nationale : Leán, Sula et Comayagua. A cette occasion et au sujet de la nouvelle du 15 avril, nous examinerons les avancées de Facussé dans le sud du pays. Plus précisément, dans l’île de Zacate Grande, d’où l’on aperçoit les côtes du Nicaragua et d’El Salvador. C’est là que se trouve Coyolito, le lieu où quelque 50 familles, parmi les plus riches et les plus célèbres du pays, se reposent de leurs affaires ou encore vont fêter leur succès : les Facussé, les Callejas, les Nasser, les Kafatti, les Sikaffi, les Astura, les Atala, les Gutiérrez… Ces familles forment ensemble le dénommé Club de Coyolito, dont Facussé est le leader incontestable. Toute l’île de Zacate Grande est une zone paradisiaque.

Un paradis inhabité, peuplé, convoité

Les habitants actuels de Zacate Grande habitent là depuis environ 80 ans. La plupart sont arrivés en 1954 quand l’île était inhabitée. « Telle que lorsque Dieu a créé le monde », nous rapporte un des habitants. En 1969, on a construit une route qui unit l’île à la terre ferme, et à partir de ce moment-là, ce morceau de paradis a commencé à être convoité par les familles les plus riches. Les habitants ont un droit de propriété naturel sur l’île, mais ne disposent d’aucun document légal. Facussé allègue que l’île est une propriété privée et qu’il a acheté ses terres à Carmen Malespín, qui, elle-même, les avait héritées d’une famille du Nicaragua, qui les aurait héritées de Terencio Sierra, premier propriétaire dont on a la trace écrite sur document, qui fit l’acquisition de l’île lorsqu’il était président de la République du Honduras au XIXe siècle. Le fait est que l’île était inhabitée et le resta jusqu’aux premières décennies du XXe siècle quand sont arrivées les premières familles, venant des provinces du sud de Choluteca et de Valle.

En 1999, la situation des 800 familles qui, sur l’île, vivaient sous forme de dix communautés, était déjà désespérante. La pression du Club de Coyolito n’avait fait que s’accroître au point de devenir une véritable menace pour la vie des habitants. Cette année-là, et pour faire face ensemble à cette pression, les habitants se sont organisés en Conseil de développement et de solidarité (CODESOL), avec, pour objectif, la lutte communautaire en vue de transformer le droit naturel d’usage en droit légal et de se protéger des « pas de fauve » qui venaient de Coyolito. Ils purent compter sur l’appui du département juridique de Caritas du diocèse de Choluteca et d’autres groupes solidaires de Choluteca et de Tegucigalpa.

« Partez, sortez ! » La première spoliation

Le 18 décembre 2003, Miguel Facussé parvint à dépouiller de ses terres la famille Cárcamo pour remettre en cadeau de mariage, la plage Gaviota à sa fille, qui épousait le fils de Freddy Nasser, autre figure parmi les tout-puissants du pays, membre également du Club de Coyolito. Si l’île de Zacate Grande est entièrement paradisiaque, la plage Gaviota en est comme son expression la plus céleste. C’est avec la famille Cárcamo qu’a été commencé le processus de spoliation de toute l’île par Facussé et les affiliés du Club.

C’est dans ces termes que l’un des témoins nous raconte ce qui est arrivé à la famille Cárcamo : « Cette ambiance paisible et presque divine fut interrompue par le bruit du moteur d’un véhicule qui est passé à 50m de la maison. Une dizaine de policiers est arrivée. Et tandis que ceux qui étaient à l’intérieur regardaient avec curiosité pour voir ce qui arrivait, chose rarissime, tout à coup, de derrière la maison, vingt autres policiers sont arrivés. Avec les 10 premiers, ils ont entouré immédiatement la maison et, menaçants, ils ont braqué leurs grands fusils sur les enfants de Germán et Narda Cárcamo. Ils leur criaient : « Partez d’ici, ce n’est pas à vous ! Sortez, sortez ! Vous avez usurpé cette terre. »
C’est à ce moment-là que la famille Cárcamo s’est souvenu de la riche famille Nasser Facussé, qui, il y a de cela 3 ans, avait acheté une propriété limitrophe de la leur. Les Cárcamo savaient que ces riches cherchaient à s’emparer aussi de leur maison. Germán Cárcamo avait raconté qu’on lui avait offert 80 000 lempiras (4 470 dollars) et comme il les avait refusés, on l’avait menacé de l’expulser en lui racontant une histoire compliquée pour lui faire comprendre que ce terrain appartenait aux Nasser-Facussé.

Le porte-parole des Nasser-Facussé avait dit à Germán Cárcamo : « Prends ce pactole. Regarde, voici le chèque avec les 80 000 lempiras. De toute façon, avec ou sans pactole, vous sortirez toujours d’ici. »

Avec cruauté et en un clin d’œil

La famille Cárcamo possédait ce petit bout de terre comme seul patrimoine et Miguel Facussé et Freddy Nasser voulaient cette terre-là pour leur pause de week-end. Finalement, le juge prononça la sentence suivante : la terre appartenait à Facussé et les Cárcamo devaient la quitter ou l’on procéderait à l’expulsion conformément à la loi.
Le jour de l’expulsion, on n’avait pas terminé de lire l’arrêt du juge que l’un des policiers éteignit le foyer, puis attrapa la marmite avec le déjeuner des 11 membres de la famille et le répandit sur le sol et l’expulsion commença avec une cruauté indescriptible. Ils jetaient les assiettes et tous les biens de la famille, et cassaient tout. « Le vacarme faisait penser à un tremblement de terre », se souvient un habitant. La famille Cárcamo avait gardé environ 32 sacs de maïs, récoltés 3 mois auparavant. Sur le champ, tout le maïs fut éparpillé dans la propriété, qui, en moins de deux, passa aux mains de don Miguel Facussé et de Freddy Nasser.

« Avec Dieu et avec mon travail... »

Plus d’une année après cette expulsion, le 23 mars 2004, Facussé adressa une lettre au groupe des familles de la communauté de Puerto Grande, l’une des 10 communautés de l’île Zacate Grande.

Il leur disait : « Dieu ainsi que l’effort de mon travail m’ont permis d’acquérir des biens, ce qui, pour moi personnellement, comporte une grande et réelle responsabilité envers la conservation de l’environnement et le bien-être des communautés avoisinantes. C’est pourquoi j’ai consacré beaucoup d’efforts à la conservation et à la protection des ressources naturelles, spécialement dans cette zone, comme par exemple les plantations sous une forme constante et indéfinie, ce qui ajoute au jour d’aujourd’hui plus de 2 000 000 d’arbres fruitiers et d’arbres pour le bois de construction, la conservation et la protection de la faune, qui nous permet de voir voler librement ces oiseaux de grande beauté comme les perruches, les perroquets, etc. Nous voyons s’ébattre les iguanes et autres espèces d’animaux dont le risque d’extinction est connu de tous, et nous avons la certitude également de compter sur des sources d’eau et un climat salutaire grâce à cette végétation…

On a fait une route entre Las Pilas et El Novillo, en prévoyant le suivi de l’entretien permanent, l’électricité a été amenée à quelques communautés, avec des projets d’eau potable, le creusement de puits, l’attribution de plus de 600 titres de propriété, ce qui vous a permis de faire des démarches à votre avantage.

On vient en aide avec des dons matériels aux écoles et collèges, on a formé un nombre considérable de femmes dans des cours de coupe et de couture, ce qui leur permet une source durable de revenus. Le fait de coopérer pour que soit installé un poste de police à Puerto Grande a contribué à l’ordre et à la sécurité, ce qui a empêché que les fameuses maras [1] s’installent dans le voisinage, sans compter les possibilités d’emplois et les avantages que j’offre à mes employés…

Maintenant, je veux personnellement vous rendre participants d’un nouveau plan intéressant, où j’ai pensé embaucher un ingénieur urbaniste pour qu’ensemble il nous conçoive un projet pilote qui incorpore les terrains que vous sollicitez pour le bénéfice de votre communauté, dans l’objectif que chaque famille ait sa portion de terrain avec une surface suffisante pour un logement confortable et où elle pourra avoir son jardin et ses arbres fruitiers, un projet qui planifie la construction d’un centre communal, de complexes sportifs, un parc, des églises, des centres éducatifs, et que vous puissiez compter sur un projet touristique à la plage Julián, l’une des plus belles de cette île…
Avec tout ce que je viens de vous exposer plus haut, je me permets de vous inviter très cordialement à nommer des représentants de votre communauté, afin de décider du jour et du lieu pour participer prochainement à une réunion, où par votre présence et la mienne, nous ferons de ce projet une réalité…
Je profite de l’occasion pour affirmer que nous n’avons pris aucune part aux événements chez la famille Cárcamo, et que, sur mon initiative, un arrangement conciliatoire se négocie pour définir et améliorer leur situation actuelle. Cordialement. Miguel Facussé Barjum » .

« Ce que vous ne dites pas dans votre lettre »

Cette lettre que don Miguel Facussé en personne s’est chargé de faire connaître à différents moyens de communication, reçut une réponse des habitants de Zacate Grande, le 7 mai. Voici leur texte, accablant :

« 1. Ce que vous ne dites pas c’est que la plupart des arbres auxquels vous faites allusion sont nés par eux-mêmes et que vous avez dévasté une bonne partie du bois que nous avions dans notre île avant votre arrivée. Peut-être avez-vous déjà oublié par exemple la mangrove de la Joya que vous avez encerclée et coupée ?

2. Ce que vous ne dites pas dans votre lettre c’est que les animaux que, selon vos dires, vous protégez sont trois pauvres déplumés que vous gardez en cage en plus de ceux que vous élevez sur le coteau pour que votre fils Miguel Mauricio Facussé s’amuse à les tuer à coups de feu de ses hélicoptères secondé par ses chiens féroces et ses gardes du corps.

3. Vous ne dites pas non plus dans votre lettre que le poste de police que vous avez installé à Puerto Grande sous prétexte de contrôler les maras de nos communautés, vous l’avez installé pour qu’ils veillent sur les terres que vous, en personne, nous avez enlevées.

4. Ce que vous ne dites pas dans votre lettre, c’est que vous avez pris possession de toute l’île Tigritos et que, sans étude de l’impact environnemental ni autorisation à ce sujet, vous avez comblé ce grand bras de mer pour l’unir à la terre ferme et vous construire une autre maison de vacances.

5. Autre chose que vous ne dites pas dans votre lettre c’est que, nous autres pêcheurs, nous ne pouvons plus nous protéger des ouragans dans l’île Tigritos, car des hommes armés nous empêchent d’y entrer.

6. Vous ne dites pas non plus dans votre lettre que vous êtes en train d’encercler la mer avec une digue en béton qui nous empêche complètement d’y accéder par ce côté.

7. Au sujet des projets que vous dites avoir réalisés pour nos communautés, les représentants des institutions de l’Etat ou privées disent avoir fait la même chose. Mais si c’est vous qui avez payé, où est parti leur argent ?

8. Ce que vous ne dites pas dans votre lettre c’est que, nous autres, nous travaillons ouvertement à des projets communautaires et nous vous avouons qu’il nous est très désagréable de savoir que vous vous proclamez constructeur de nos routes, alors que nos dos vibrent encore du coup des leviers, des masses, des pioches à l’évocation des milliers de jours de travail passés par nous habitants de Zacate Grande à leur construction, comme celle qui va de Las Pilas à Puerto Grande.

9. Si vraiment vous voulez davantage confronter ce qui est dit à la réalité, vous devriez dire alors que vous avez octroyé une centaine de titres de propriété au lieu de 600 et qu’ils ont tous des vices de nullité, puisque dans ce petit papier que vous remettez, nous vous avons tous comme voisin limitrophe, même si le voisin est une autre personne. Il faut en outre préciser que dans ce même document, il est établi que l’on ne peut vendre qu’à vous seul. »

« Don Miguel, nous nous sommes bien rendus compte... »

La lettre continue : « Don Miguel, après avoir retracé l’histoire de votre comportement envers nous, les habitants de Zacate, nous nous demandons ce que réellement vous voulez obtenir avec l’offre humiliante que vous êtes en train de faire, car nous avons bien compris que, en plus de ne pas dire la vérité, vous utilisez parfaitement la technique de l’effet d’annonce qui consiste en donner quelque chose et à reprendre, par-dessous la table, une autre chose d’une plus grande valeur. Vous faites ce que nous faisons nous autres pêcheurs : pour attraper les poissons nous les leurrons en mettant une queue de crevette ou un morceau de poisson à l’hameçon.

Vous nous avez leurré de la même façon pendant longtemps avec vos sucreries et autres confiseries du même type, comme lorsque débarquèrent les Espagnols, qui donnaient à nos ancêtres un petit morceau de miroir et les dépouillaient de leur or.

Nous vous exprimons notre étonnement devant votre méchante ruse lorsque vous achetez les autorités municipales par avance, lorsque vous soutenez leur candidature à la fonction de maire, au point que lorsque nous votons pour eux, nous sommes en train de voter pour vous et contre nous-mêmes et contre nos familles. »

« Vous voulez que nous vous donnions un coup de chapeau »

« Voici à notre avis, ce que vous voulez obtenir grâce à vos soi-disant propositions :

1. Qu’en cessant de semer, nous perdions le droit d’usage sur la terre en question et par le fait même nous vous abandonnions cette terre dont vous avez déjà tiré et voulez continuer à tirer des millions.

2. Avec les titres que, selon vos dires, vous avez donnés, vous voulez créer une diversion et nous faire croire que nous possédons la titularisation de nos terres, alors que vous en êtes l’unique et légitime propriétaire.

3. Avec tous les projets que, d’après vous, vous avez réalisés, vous essayez d’obtenir que nous vous donnions un coup de chapeau et que nous soyons soumis à vos caprices.

4. Sous prétexte de veiller à l’environnement, vous êtes en train de vous emparer de tout et de nous laisser sans rien. »

« Si vous vous mettiez à notre place… »

Et la lettre continue : « Si un jour, ne serait-ce qu’en rêve, vous vous mettiez à notre place, si vous regardiez, écoutiez et ressentiez toute la souffrance que vous nous avez causée depuis que vous avez eu l’idée de venir sur notre île, vous nous comprendriez mieux.

Si un jour vous vous mettiez à notre place, vous auriez des fourmis dans les jambes et un grondement puissant résonnerait à vos oreilles quand, sur votre ordre, les surveillants nous tirent dessus lorsque nous nous approchons de la plage La Llorona ou de La Virgen pour pêcher la nourriture de nos familles. Et si nous laissons nos filets installés et partons un moment pour ne pas provoquer la colère de vos surveillants, vous verriez la façon dont ces malheureux filets s’abîment dans la mer après que vos surveillants ont brisé à coups de balles les bouées qui les soutiennent.

Si vous vous mettiez à notre place, vous comprendriez que dans ces filets que vos surveillants font couler, coule aussi l’argent que nous avons payé pour eux, ainsi que notre emploi, et surtout, sont coulés le déjeuner et le dîner de nos chers enfants qui sont en train de nous attendre à la porte de la maison pour déjeuner et dîner. »

« A cause de vous, nous avons perdu nos filets mais pas notre faim »

« Si vous pouviez voir ce que, nous autres, nous contemplons, vous verriez comme nous essayons d’éviter les coups de feu pour pêcher de quoi manger à Punta Remolino, mais à cet endroit, nos hameçons et nos filets s’empêtrent dans le barbelé que vous avez fait larguer pour que nous ne puissions pas non plus pêcher dans ce lieu. Vous verriez aussi comment la tristesse s’empare de nous à l’idée que nous ne pouvons pas non plus aller ramasser les clovisses les crabes et autres fruits de mer (punches, cascos, curiles) dans la baie de La Joya ; en effet, rappelez-vous, vous avez fait disparaître et clôturé ce qu’il y avait là-bas. Le plus triste c’est que nous savons que nous avons perdu nos filets, mais surtout que nos enfants restent avec leur faim.
Si vous vous mettiez à notre place, vous comprendriez que nous soupirons quand nous regardons ces lopins de terre où nous produisions en toute dignité notre alimentation de base, où nous trouvions le bois de chauffage, et les animaux sauvages pour survivre, ainsi que les poutres de nos maisons ; mais lorsque vous êtes arrivé sur notre île, vous nous avez dépouillé de notre terre pour quelques lempiras en affirmant que cette terre vous appartenait et que même si nous n’acceptions pas ces quelques lempiras, nous perdrions toujours. A l’heure actuelle, nos terres sont entourées de barbelé, et d’armes lourdes, et d’écriteaux qui affichent : « Réserve forestière privée », « Accès limité », « Garde forestier 24h/24 ».

Si vous vous mettiez à la place des mamans de Zacate Grande, vous pourriez éprouver ce qu’elles ressentent en regardant nos enfants dénutris et pâles par manque de nourriture, car nous sommes nombreux à ne plus posséder de terre où produire, ni de mer où pêcher, ni de montagne pour chasser, en effet vous dites maintenant que tout cela vous appartient

Si vous vous mettiez à notre place, à la place de nous autres jeunes, vous pourriez ressentir la tristesse que l’on ressent quand on n’a même pas le minimum pour vivre demain avec un peu de dignité, car vous nous avez enlevé à l’avance presque tous les moyens de production, à nous-mêmes et aux enfants que nous rêvons d’avoir ».

« Vous les verriez vous montrant du doigt »

Et la lettre se poursuit : « Si seulement un jour vous rêviez à ceux qui ont quitté notre île, vous verriez des paysans et des pêcheurs qui ont fui les uns après les autres la misère que vous avez provoquée ; ils vivent maintenant abandonnés dans l’une ou l’autre ville du Honduras. Vous en verriez d’autres tout pâles au moment où ils sont cachés quand les agents de la « migra » aux Etats-Unis passent tout près d’eux, et à ce moment-là ils se rappellent que, ici même, vous les avez dépouillés de presque tout et, si on les renvoie, ils n’ont plus d’endroit où travailler ni de lieu où vivre.

Sans aucun doute dans ce rêve, vous verriez aussi un grand nombre de nos frères de Zacate qui sont déjà morts et vous les verriez en train de réclamer auprès de vous et de vous montrer du doigt parce que vous avez hâté leur mort ; en effet, lorsque vous leur avez enlevé les moyens de subsister, ils n’ont pas pu trouver une meilleure façon de se nourrir, ils n’ont pas pu non plus acheter les médicaments et se laissèrent mourir en silence avec le sentiment qu’on leur avait enlevé leurs biens et leur dignité. A ce moment-là, vous vous rendriez compte que plusieurs de nos frères sont morts dans la douleur d’avoir été dépouillés de tout.

« Vos aumônes sont tout à la fois un appât et une gifle »

« Si dans ce même rêve, vous rencontriez le prophète Jérémie, lui probablement vous regarderait dans les yeux et vous dirait avec un mélange de tendresse et d’appel les mots que voici : “ Dans mon peuple, il se trouve des malfaisants qui posent des pièges pour attraper des oiseaux, mais ce sont des hommes qu’ils attrapent. Leurs maisons sont pleines de rapines, telle une cage pleine d’oiseaux… Ils sont devenus importants et riches ; ils sont gras et imposants et ne savent plus distinguer le mal. Ils ne respectent pas le droit des orphelins. ” (Jérémie 5, 26-28).

« Nous regrettons que quelques habitants de notre île, trompés par vous, soient en train de vous aider à organiser notre mort lente en mettant des pièges pour nous dépouiller. Nous leur posons la question : Connaissent-ils quelqu’un qui ait pu être heureux de préparer le mal pour les autres ? Nous leur demandons s’ils se sont rendu compte qu’en faisant votre jeu, ils laissent peu à peu des traces indélébiles de misère et d’humiliation pour la majorité des habitants de Zacate.

« Nous leur conseillons avec un respect tout particulier, lors d’une de ces nuits paisibles au moment où le silence prend le pas sur le vacarme, de demander à Dieu s’il les approuve de s’unir à don Miguel Facussé pour organiser le malheur des habitants de Zacate. Nous leur pardonnons et nous les attendrons pour qu’un jour ils réfléchissent avec nous pour voir comment il nous est possible d’améliorer dignement notre existence.

« Finalement, don Miguel, nous vous informons que la seule chose que nous voulons, c’est que vous respectiez nos droits afin d’avoir la possibilité de vivre par nos propres moyens et que vous ne nous donniez pas d’aumônes qui sont pour nous comme un appât et une gifle.

En toute dignité : Mouvement de récupération et de titularisation des terres de l’île de Zacate Grande »

Une réaction inattendue

Ce fut un an après cet échange de lettres entre les habitants de l’île de Zacate Grande et don Miguel Facussé que les dirigeants des 10 communautés de l’île furent arrêtés sous l’accusation de nuire à l’environnement, à la propriété privée et à l’Etat du Honduras.

Facussé était décidé à mener le procès en justice jusqu’à obtenir la condamnation définitive des dirigeants des communautés. Mais il n’avait pas prévu la mobilisation immédiate et spontanée d’une partie des habitants. Aucun agent extérieur aux communautés n’a conseillé ni dirigé cette action des habitants.

Envío l’a vérifié à la Pastorale sociale du diocèse de Choluteca, où l’on propose des conseils juridiques aux habitants de Zacate Grande. Au bureau des conseillers, et c’est l’avis de tous, personne ne s’attendait à une réaction aussi forte et aussi rapide de la part des habitants. Ils nous ont affirmé que c’était grâce à la force de la communauté que la nouvelle avait filtré dans un quotidien de portée nationale, ce qui a fait que Facussé cherche à négocier avec les communautés.

A ce point du conflit, la négociation semble être une sortie tactique et dilatoire de la part de Facussé, puisque ce grand baron de l’entreprise privée et de la politique peut tirer beaucoup de ficelles et se sent sûr de lui au sujet de la propriété de l’île. Le club de Coyolito le soutient inconditionnellement.

Comme grand protecteur de l’environnement

Pour obtenir le contrôle de l’île, Facussé s’est approprié des documents qui transforment les véritables propriétaires, qui habitent l’île depuis 80 ans, en usurpateurs. Et comme un fin renard aux multiples astuces, il a choisi la voie la plus populaire : l’environnement. Aux yeux de la société du Honduras, don Miguel Facussé incarne le grand défenseur de l’environnement au sud du pays et particulièrement dans l’île. C’est dans ce but qu’il a obtenu que le Congrès national déclare « zone protégée » l’île de Zacate Grande, et spécialement les 1 100 hectares de terres qu’il contrôle déjà.

Les 800 familles qui habitent les 10 communautés de Zacate Grande courent le danger imminent d’être dépouillées de leurs terres. Les 50 hommes les plus riches du Honduras en ont décidé ainsi, sous le leadership de Miguel Facussé Barjum. L’île est trop belle pour que les pauvres en aient la possession et Facussé a déjà décidé qu’elle doit être destinée au tourisme de 5 étoiles. Cet objectif exige qu’il s’empare de toute l’île.

Après des manœuvres judiciaires pour que les dirigeants des 10 communautés en rébellion qui avaient été arrêtés, fussent relâchés sous la forme d’une assignation à résidence, Facussé a mis en marche le processus de conciliation qui - tout semble l’indiquer - devrait être orienté vers la proposition d’une réinstallation des habitants dans une autre région : à cette fin, il s’appuie sur la résolution du Congrès national qui déclare l’île protégée, et, qui mieux que lui, peut continuer d’exercer la charge de grand protecteur de son environnement.
Si les choses se compliquent pour lui, Facussé pourrait même arriver à un accord de coexistence pacifique, au moins temporaire, pourvu que les habitants puissent contribuer à la « protection » environnementale de l’île au bénéfice des affaires de ce patron prospère. Quelle que soit l’issue, Facussé pourra compter sur l’appui de ses amis du club de Coyolito.

Cette petite histoire exemplaire

Beaucoup d’autres compatriotes, en d’autres régions du pays, sont passés ou sont en train de passer par des situations de spoliation comme celle qu’affrontent les habitants de l’île de Zacate Grande. La diffusion de cette petite histoire exemplaire encouragera la lutte des habitants de Zacate Grande et peut-être celle d’autres groupes et pourra contribuer à ce que s’organisent d’autres victimes de ce potentat.
Un autre monde et un autre Honduras ne seront pas possibles sans la résistance organisée des pauvres « Lazare » pour défendre leur patrimoine, menacé par ces « riches voraces » qui passent leur temps à banqueter, repus, dans les si nombreux Clubs de Coyolito.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2829.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Envío (Nicaragua), mai 2005.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la source française (Dial) et l’adresse internet de l’article.

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[1Bandes violentes de jeunes.

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