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DIAL 2447

ARGENTINE - Un document des évêques argentins. Faire face à la situation actuelle

jeudi 1er février 2001, mis en ligne par Dial

Le 11 novembre 2000, la Conférence épiscopale argentine a rendu public un document dans lequel elle invite les Argentins à faire face courageusement à la crise difficile que traverse ce pays. Après le récent document dans lequel ces évêques demandaient pardon pour certains comportements assumés au temps de la dictature (Cf. DIAL D 2409), le texte que nous publions ci-dessous est un pas supplémentaire accompli dans un rapport plus critique à la société, bien que ce document insiste plus sur une approche morale que sur une analyse structurelle de la crise - d’autres épiscopats latino-américains, notamment celui du Brésil, étant manifestement plus rompus à ce dernier point de vue.


(...)

2. Nombreux sont les Argentins qui se demandent : que nous arrive-t-il ? Nous aussi, nous faisons cette réflexion et nous nous demandons : quelles sont les causes de cette sensation généralisée d’abattement et de désillusion ? Sans aucun doute, nous sommes en un moment critique.

3. Quelques-uns, voyant le monde, répondent : comment ne serions-nous pas en crise quand c’est le monde entier qui est en crise ? Le manque de travail et la polarisation si forte et scandaleuse entre les pauvres et les riches ne sont pas seulement un problème argentin.

Nous devons voir qu’il y a là une part de vérité. Nous vivons dans un monde où la primauté de l’économique, sans cadre de référence à la dimension sociale et au bien commun, empêche le décollage de nombreuses nations.

4. D’autres disent que nous n’allons pas nous en sortir s’il nous faut payer des intérêts exorbitants pour solder la dite dette extérieure. Et ils ne manquent pas ceux qui attribuent notre impossibilité de décollage au fait que les grandes puissances subventionnent, de façon unilatérale, leurs produits et nous empêchent d’accéder aux marchés de façon compétitive avec nos propres produits. Cette situation d’injustice exerce une forte influence sur la société argentine. Dans ces affirmations aussi il y a une part de vérité.

5. Même en reconnaissant ces conditionnements importants, il nous vient à l’esprit une autre question : une fois de plus, allons-nous chercher les causes de nos maux seulement à l’extérieur de nous-mêmes ? Une fois de plus, allons-nous fuir en nous abritant derrière la faute d’autrui ?

Nous croyons que le temps n’est pas aux évasions, ni aux volontarismes, ni aux fatalismes. Notre crise est aussi la nôtre. Nous sommes tous, à des niveaux différents, responsables de ce qui nous arrive.

6. D’une façon ou d’une autre, chacun est à peu près informé des conséquences de la crise : exclusion sociale et brèche croissante entre riches et pauvres, insécurité, corruption, violence familiale et sociale, défauts sérieux dans le domaine de l’éducation et de la santé publique, aspects négatifs de la globalisation et tyrannie des marchés.

À tout cela nous devons ajouter les antivaleurs qu’on nous propose de l’extérieur et qui forment un cadre culturel qui porte atteinte à la vie et à la dignité humaine et, dans de nombreux cas, obtient une justification légale.

Mais cette crise n’est pas seulement un problème statistique. C’est avant tout un problème humain. Elle a des noms, des prénoms, des esprits et des visages. Et malheureusement nous comptons déjà les exclus par centaines de milliers. Nous habituer à vivre dans un monde comportant des exclus et dépourvu d’équité sociale est une faute morale grave qui porte atteinte à la dignité de l’homme et compromet l’harmonie et la paix sociale.

La grande dette des Argentins est la dette sociale. Nous devons tous nous demander si nous sommes prêts à changer et à nous engager à l’acquitter. Ne devrions-nous pas tous nous entendre pour que la dette sociale, qui n’admet pas d’être repoussée, soit la priorité fondamentale de notre comportement ?

7. Il y a vingt ans, nous disions dans notre document Église et communauté nationale que les causes de tous ces maux étaient d’ordre moral. Aujourd’hui notre vision est la même. La corruption installée dans presque tous les domaines de notre vie est l’affaire de gens qui résistent au changement et empêchent la purification nécessaire des institutions. Le peuple a le sentiment que la corruption et l’impunité continuent avec des gens accrochés à leurs postes et il se lamente sur l’impuissance à changer cette réalité. La noblesse et la nécessité de la politique comme expression éminente de la charité sociale réclament des hommes politiques et de tout dirigeant un engagement et des vertus supérieures qui permettent de retrouver la confiance et d’atteindre le bien de la communauté entière.

8. Comment en arriver à ce que les valeurs priment dans la démocratie ? Comment faire pour que les partis politiques, conscients de leur importance, se mettent au service du peuple au lieu de s’occuper de leur propre clientèle ? Comment faire en sorte que les entrepreneurs retrouvent confiance et assument la responsabilité d’investir dans le pays et de générer des sources de travail ? Comment créer les conditions pour que reviennent au pays les capitaux argentins partis à l’extérieur ? Comment faire pour que les syndicats, si nécessaires à la défense des droits des travailleurs, au lieu d’être préoccupés par les questions de pouvoir, mettent en premier lieu le bien de leurs affiliés ? Comment obtenir que les formateurs d’opinion qui créent l’esprit quotidien dans lequel vit le peuple cherchent, bien au-delà de l’intérêt occasionnel, à être les témoins de la vérité et du bien ?

9. D’autre part, la faiblesse de l’État, sa difficulté à être l’acteur principal dans la résolution des problèmes sociaux et la perte de confiance dans la médiation des hommes politiques ont engendré en contrepartie un vaste réseau social sensible aux problèmes des différents secteurs et soucieux de donner une réponse solidaire aux plus pauvres. Ce réseau représente, avec une plus grande transparence, la dimension locale : le quartier, la région, le peuple, la paroisse, la municipalité.

Beaucoup estiment que pour rénover la démocratie il est nécessaire de porter attention à ce phénomène en l’articulant sur la société politique. De là peuvent provenir des dirigeants capables, plus sensibles au bien commun et équipés pour la rénovation de nos institutions. En ce sens, le noble exercice de la démocratie, avec sa responsabilité dans le gouvernement de la chose publique, doit être ouvert aux diverses situations et aux nouveaux chemins que présente la société.

10. « Consolez mon peuple... Que toute vallée soit comblée, toute montagne et toute colline abaissées » (Isaie 40,4).

Tous, absolument tous, chacun dans la mission que Dieu donne à sa vie, nous sommes appelés aujourd’hui à nous mettre à la hauteur des circonstances.

Nous savons que comme nation nous ne pouvons pas nous isoler. Au contraire, nous devons agir en relation avec le monde et renforcer le nouvel espace du Mercosur [1]. Nous devons prendre en compte les exigences d’un échange salutaire avec les pays et les institutions internationales. Mais nous ne pouvons pas nous résigner à accepter passivement la tyrannie de l’économique qui s’est installée de toutes parts. Notre tâche ne doit pas être réduite à l’équilibre des comptes pour tranquilliser les marchés. Il n’est pas suffisant de bien faire ce qu’il faut vis-à-vis de l’extérieur.

11. Nous avons besoin d’atteindre des consensus qui renforcent les liens d’appartenance solidaire à la communauté et de nous proposer quelques actions qui engendrent l’espérance en tous. Nous avons besoin de retrouver la valeur de la parole donnée et l’accomplissement des engagements pris. Nous avons besoin de retrouver notre esprit de grandeur fondé sur les valeurs chrétiennes et le capital moral de notre peuple. Ici nous voulons, avec humilité et en reconnaissant nos propres limites, appeler à la magnanimité tous les dirigeants argentins. Il est magnanime celui qui est prêt aux sacrifices et aux efforts pour de grandes causes. Nous croyons que notre peuple a besoin que les intérêts personnels ou sectoriels ne prennent pas la première place et que l’on pense au bien du pays et avant tout à ces visages de milliers de frères qui ne parviennent pas à vivre conformément à leur dignité de fils de Dieu. Ils sont impérativement créatifs pour pouvoir subsister. Dieu nous permet à tous d’être aussi créatifs qu’eux pour être à leur service car ils sont les préférés du Seigneur.

12. La crise est un défi et elle est une occasion de changement et de nouveau commencement. À cause de cela, avec un cœur plein d’espérance, nous demandons aux dirigeants argentins et nous nous demandons à nous-mêmes : le moment n’est-il pas venu d’accomplir les grands gestes renforçant notre identité comme nation, et permettant d’atteindre une croissance soutenable et solidaire, où seront privilégiés les plus nécessiteux ? N’est-ce pas le réconfort que notre peuple attend de nous tous qui avons quelque responsabilité dans l’orientation de notre société ? (...)


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2447.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : document des évêques, février 2001.
 
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[1Le Mercosur est le Marché commun du sud qui regroupe l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, avec comme membres associés le Chili et la Bolivie.

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