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DIAL 2448

EL SALVADOR - Réflexions à propos du tremblement de terre

Jon Sobrino

vendredi 16 février 2001, mis en ligne par Dial

Après le séisme de 1986 qui avait fait 1 400 morts dans le seule capitale du pays, après les dégâts provoqués en 1998 par l’ouragan Mitch, un tremblement de terre a durement éprouvé El Salvador le 13 janvier dernier : plus de 700 morts et de 4 000 blessés, plus de 160 000 habitations détruites, quelque 500 000 sinistrés. Ce phénomène « naturel » produit des effets inégalement répartis selon la place occupée dans l’échelle sociale du pays. Même un tremblement de terre frappe plus durement les pauvres. Ci-dessous nous publions la majeure partie d’un texte de Jon Sobrino, théologien jésuite résidant à San Salvador (El Salvador), 16 janvier 2001.


Le 13 janvier, un tremblement de terre a secoué El Salvador. Le lendemain j’ai reçu plusieurs appels téléphoniques, d’Espagne surtout, me demandant quelle était la situation, et ce qu’on pouvait faire. Je n’ai pas pu répondre de manière très concrète, mais il m’est venu à l’esprit quelques réflexions, non pas « sur », mais « à propos » du tremblement de terre. C’est ce que je mets maintenant par écrit, posément et d’une manière un peu plus organisée. Le lecteur remarquera diverses émotions, qui sont pour beaucoup d’entre elles du domaine de l’évidence ; peut-être en remarquera-t-il aussi d’autres, un peu plus personnelles : l’indignation devant le fait que « c’est toujours la même chose », que ce sont « toujours les mêmes » qui souffrent, l’espoir qu’un jour il n’en sera plus ainsi, et une espèce de vénération devant la vie des pauvres, avant, pendant et après les catastrophes.

En El Salvador a eu lieu de nouveau une grande catastrophe. Un très fort tremblement de terre a causé des morts qui pour le moment se chiffrent par centaines, mais qui pourraient bien se compter bientôt par milliers. Les blessés sont beaucoup plus nombreux et encore plus les sinistrés. Les maisons détruites ont privé de foyer des dizaines de milliers de personnes avec beaucoup de jeunes enfants, qui vivent maintenant exposées aux intempéries, souffrant du froid de la nuit. Le tremblement de terre amène aussi l’angoisse d’un avenir incertain : comment et où va-t-on vivre les prochaines semaines, les prochains mois et les prochaines années ? S’y s’ajoute la peur, - parfois même la panique - que la terre ne recommence à trembler. Beaucoup de zones maintenant dévastées ont été évacuées, sur d’autres s’entassent les sinistrés. Les scènes sont tragiques : larmes et douleur inconsolables devant les morts, familles entières disparues : « la voisine a perdu 5 enfants », « la maison a enseveli toute la famille ». Et à mesure que les jours passent et qu’arrivent des nouvelles de l’intérieur croît la conviction que la catastrophe a été vraiment très importante, plus grande que ce que l’on pensait.

Cela suffit pour traduire en mots cette grande tragédie et cette grande souffrance. Dans les prochains jours on connaîtra mieux les chiffres : morts, blessés, disparus, destruction, pertes globales. Maintenant, à trois jours du tremblement de terre, nous proposons de brèves réflexions sur ce qui s’est réellement passé, sur ce qui nous interpelle, et - bien que cela paraisse paradoxal - sur ce que cela nous offre.

1 La tragédie des pauvres

Vivre dans ce pays est toujours un fardeau très difficile à porter. Officiellement, la moitié de la population vit dans la pauvreté, grande ou extrême. L’autre moitié, en grande majorité, vit avec de sérieux problèmes et de grandes difficultés, tout ceci s’aggravant avec les catastrophes : en 1986 un autre tremblement de terre ravageait le pays ; il y a deux ans, ce fut l’ouragan Mitch ; et il ne faut pas oublier quinze ans de répression, de guerre, d’exode massif, de destruction.

Vivre est donc un lourd fardeau, mais pas de la même manière pour tous. Comme toujours, ce l’est beaucoup plus pour les majorités pauvres. Le tremblement de terre a détruit des maisons, mais en nombre plus grand encore les constructions de fortune où vivent les pauvres parce qu’ils ne peuvent pas construire en dur. Les effondrements et les éboulements ont enseveli des personnes et des habitations -cette fois, aussi, des petites maisons où loge la couche inférieure de la classe moyenne -, mais ils ensevelissent toujours les pauvres parce que c’est seulement sur ces pentes inhospitalières, et non dans des plaines fertiles, qu’ils ont trouvé un endroit pour cultiver. Il s’est passé la même chose pendant le conflit militaire. L’immense majorité de ceux qui ont souffert de la répression et de ceux qui sont morts pendant la guerre, d’un côté comme de l’autre, ont été des pauvres. Et ainsi toujours.

Le tremblement de terre n’est donc pas seulement une tragédie, c’est aussi une radiographie du pays. Ceux qui meurent sont en très grande majorité les pauvres, les pauvres sont ensevelis, les pauvres doivent sortir en courant avec les quatre objets qui leur restent, les pauvres dorment dehors, les pauvres vivent dans l’angoisse du futur, les pauvres rencontrent d’énormes écueils pour refaire leurs vies. D’autres aussi souffrent du tremblement de terre, sans aucun doute, mais en général une fois la peur passée ils reconstruisent ce qui a été endommagé, ils retournent à la normalité et ils peuvent continuer à vivre, quelques-uns entourés du luxe de toujours.

Les tremblements de terre, comme les cimetières, révèlent l’inégalité inique d’une société et montrent ainsi sa plus profonde vérité. Quelques tombes sont somptueuses, de grands panthéons avec des marbres luxueux, bien placées. D’autres, presque sans nom et sans croix, s’entassent ailleurs et restent anonymes. Ce sont la majorité.

Les tremblements de terre rappellent les cimetières et mettent en scène, tragiquement, la parabole de Jésus : « Il y avait un homme très riche qui faisait des banquets tous les jours. Et au pied de sa table il y avait un pauvre, Lazare, qui attendait que tombent des miettes de la table... »

2 L’injustice qui configure la planète

La tragédie a des causes naturelles, mais son impact inégal n’est pas dû à la nature, il est dû à ce que nous, les êtres humains, nous faisons les uns avec les autres, les uns aux autres. C’est l’injustice qui configure la planète de façon massive, cruelle et durable. La tragédie est en bonne partie l’œuvre de nos mains.

Il est illusoire d’en appeler aux normes de sécurité exigées dans la construction des logements quand les pauvres n’ont pas de ressources pour les appliquer. Si on va à la racine [du problème], il est scandaleux que l’on n’ait pas obtenu - et de loin - des logements dignes pour la majorité de la population, alors qu’en El Salvador prolifèrent aussi des édifices d’un luxe provoquant, et que prospèrent les autoroutes, les hôtels, les aéroports.

Selon les experts, dans ce millénaire si célébré qui commence, celui de la globalisation, deux milliards d’êtres humains n’ont pas de logement où vivre avec un minimum de dignité et de sécurité. Et quand Gustavo Gutierrez veut secouer la bonne conscience de notre monde, il pose cette simple question : « où dormiront les pauvres au XXIe siècle ? ». « Le capitalisme est né sans cœur », dit Adolfo Pérez Esquivel. Il y a plus d’un siècle qu’il génère des bidonvilles infâmes dont les cabanes s’écroulent, et en cela il se moque des pauvres qui, tous les vingt ans, perdent leurs maisons.

Mais il se moque aussi des experts. Un exemple : en temps voulu, des écologistes et des techniciens, salvadoriens et étrangers, ont dénoncé le péril qu’entraînerait la déforestation de la Cordillère du Balsamo. Faisant la sourde oreille, on a construit des centaines de maisons et il s’est produit ce qui devait se produire. Le tremblement de terre a entraîné les éboulements, environ 270 maisons ont été ensevelies sous quatre mètres de terre et près de mille personnes sont mortes dessous. Évidemment, la tragédie que le tremblement de terre a causée n’est pas due seulement à la déforestation, mais celle-ci y a collaboré. Le lendemain de la tragédie, le président Flores s’est rendu sur les lieux, une de ces visites de gouvernants qui quelquefois peuvent être ressenties comme sincères et quelquefois seulement pour sauver la face. Les gens se sont approchés de lui, l’ont entouré, conspué, insulté - chose qui ne se produit généralement pas - à tel point qu’un fonctionnaire a dû s’interposer entre la caméra de télévision et les gens pour que la scène ne soit pas filmée. De la réponse des gens on peut déduire leur indignation et leur douleur.

Une dernière réflexion dans ce sens. Tous les quinze ou vingt ans il y a des tremblements de terre en Amérique centrale, mais la tragédie qu’ils causent ne paraît pas être porteuse de beaucoup d’enseignement, ni très efficace pour éviter ou minimiser la suivante dans toute la mesure du possible. Depuis le tremblement de terre de 1986, on n’a pas cherché de solution à la situation générale de pauvreté, et on n’a pas avancé pour prévenir ou pallier efficacement les conséquences de catastrophes inévitables. Pendant les quinze années entre les deux derniers tremblements de terre, le pays a beaucoup investi pour améliorer l’armement des forces armées et la technologie de la banque. Mais pour déblayer les décombres nous en sommes encore pratiquement au pic et à la pelle, surtout dans les villages et hameaux perdus.

Ce fut une grande tragédie pour les pauvres. Aujourd’hui on en parle, mais bientôt elle disparaîtra de la scène et sera remplacée par d’autres centres d’intérêts, ceux de toujours. On commence déjà à se demander si avec le tremblement de terre l’économie sera réactivée ou non, comme quand on pense à la répartition des dépouilles avec le défunt encore présent. Les maîtres du pays cherchent à pallier les dégâts, mais ils ne se préoccupent pas beaucoup de garantir l’avenir de la vie des pauvres, leurs logements, leurs biens. Et que les choses soient ainsi paraît normal.

C’est pourquoi, avec le tremblement de terre continue à résonner la parole de Jahvé au début de l’histoire : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »

3. La vie, lieu de sainteté

Il est plus facile d’écrire sur la tragédie et la méchanceté que sur la vie et la bonté. Mais, même très brièvement, disons qu’au milieu de la tragédie, l’impulsion de la vie continue avec ses forces et son dynamisme. Le défilé de gens, à pied ou dans des véhicules très souvent brinquebalants, avec des balluchons sur la tête et des enfants accrochés à leurs mains, est l’expression la plus fondamentale de la vie et du désir de vivre - nous l’avons vu d’une manière très dramatique dans les Grands Lacs. Cette vie surgit du meilleur de ce que nous sommes et de ce que nous avons. Des gens pauvres, quelquefois très pauvres et avec très peu de savoirs, mettent tout ce qu’ils sont et ce qu’ils ont au service de la vie, et ils le font parce que souvent il ne leur reste pas grand chose de plus.

Ici dans le tiers monde, par expérience séculaire, les pauvres se méfient des gouvernements, des autorités et des fonctionnaires, bien qu’il y ait toujours des gens honnêtes et responsables. Les pauvres savent qu’ils ont des droits humains. À l’occasion de catastrophes ils savent qu’ils ont le droit d’être assistés et aidés. Si cette aide arrive, elle est bien reçue évidemment ; quand elle n’arrive pas, ils protestent, quand ils peuvent le faire, parce qu’elle ne leur est pas arrivée. Mais ils n’en n’attendent pas beaucoup ; c’est pourquoi leur réaction fondamentale est autre : ils mettent au service de la vie leurs propres forces et leur intelligence. Au milieu de la tragédie s’impose la force de la vie et en dépit de tout, se manifeste la magie humaine.

Et en même temps que l’impulsion de la vie elle-même, surgit aussi la force de la solidarité. Comme cela s’est passé ces dernières années, l’aide est déjà arrivée de partout, et elle continuera à arriver ; sont arrivés aussi des experts en sauvetage, des médecins, des ingénieurs... Ils rendent de grands services, redonnent du courage, et il faut les en remercier très sincèrement. Mais nous nous référons maintenant à la solidarité plus immédiate, et pour cela revenons à ce qui s’est passé dans la Cordillère du Balsamo.

Pour déterrer les cadavres il n’y avait pas à portée de main beaucoup de pelleteuses mécaniques ; de plus, il aurait été dangereux de les utiliser car, en déblayant les décombres, elles pouvaient déchiqueter des cadavres. Alors, de longues files d’hommes se passant des seaux de terre de l’un à l’autre se mirent à remuer des milliers de mètres cubes de terre et à les transporter ailleurs. Cela fait des jours et des jours qu’ils font cela, et ils sont épuisés de fatigue. Mais ils continuent à chercher des cadavres, en espérant trouver par miracle quelque corps qui soit encore en vie. A leur côté se trouvaient des équipes de secours dévouées en provenance d’autres pays. C’est la force originelle de la solidarité : chercher d’autres êtres humains, pour les trouver vivants ou pour les enterrer - avec dignité - quand ils sont morts.

Et dans cette solidarité originelle, toujours et indéfectiblement se trouve la femme avec la plus immédiate des solidarités : soignant les enfants au milieu des décombres, préparant et répartissant ce qu’il peut y avoir de nourriture dans les campements de sinistrés, réconfortant toujours, surtout par leur présence, sans faillir, sans se lasser, comme référence ultime de la vie qui ne manque jamais...

J’aime à penser que dans cette volonté instinctive de vivre et de donner la vie apparaît une espèce de sainteté primordiale, sans se demander si c’est vertu ou devoir, si c’est liberté ou besoin, si c’est grâce ou mérite. Ce n’est pas la sainteté reconnue dans les canonisations, mais bien celle qui est reconnue par un cœur pur. Ce n’est pas la sainteté des vertus héroïques, mais celle d’une vie réellement héroïque. Nous ne savons pas si ces pauvres qui crient leur volonté de vivre sont des saints, intercesseurs ou non, mais ils touchent le cœur. Ils peuvent être de saints pécheurs, si l’on veut, mais ils remplissent magnifiquement la vocation primordiale de la création : ils obéissent à l’appel de Dieu à vivre et à donner la vie à d’autres, même au milieu de la catastrophe.

C’est la sainteté de la souffrance, qui a une logique distincte, mais plus fondamentale que la sainteté de la vertu. Cela peut paraître exagéré, mais devant ces pauvres, peut-être pourrions nous répéter ce qu’a dit le centurion devant Jésus crucifié : « Vraiment, ceux-ci sont fils et filles de Dieu. »


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2448.

- Traduction Dial.

- Source (espagnol) : John Sobrino, janvier 2001.

 

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