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DIAL 3133

MEXIQUE - Tepito : histoires d’un barrio du centre ville de Mexico

Gustavo Esteva

vendredi 31 décembre 2010, mis en ligne par Dial

Nous continuons avec ce numéro la publication d’une série de textes critiques vis-à-vis de la notion de « développement » et d’une certaine représentation de la pauvreté perçue comme une tare – comme si avoir peu, c’était être peu. Dans le numéro de décembre 2010, nous avons publié un premier texte du mexicain Gustavo Esteva, économiste militant qui s’efforce de dénoncer depuis plusieurs décennies, dans ses écrits et dans les pratiques qui sont les siennes, les mirages du « développement ». Le texte que l’on va lire ci-dessous, du même auteur, a été publié en 1993 dans la revue InterCulture n° 119 (« Une nouvelle source d’espoir : “les marginaux” »). L’ensemble du numéro a été rédigé par G. Esteva. Nous n’en publions ici qu’un très court extrait, se rapportant au barrio de Tepito, dans le centre ville de Mexico. Nous voudrions aussi en profiter pour rendre hommage au travail précieux réalisé par l’Institut interculturel de Montréal, qui publie la revue. Signalons aussi qu’un certain nombre des numéros de la revue sont désormais accessibles gratuitement (pdf) sur le site de l’Institut. Ce texte fait écho aux deux articles de Raúl Zibechi publiés dans le numéro de Dial d’avril 2009 et consacrés aux villas de Buenos Aires [1].


Tepito est un barrio en plein centre de la ville de Mexico, un quartier qui regroupe 72 pâtés de maisons habités par 120 000 personnes. En 1945, c’était un des pires endroits du Mexique pour vivre. Les maisons étaient vraiment laides. Des cases plus que des maisons – avec une superficie de 13 à 25 m2. Elles étaient bâties de matériaux de fortune autour de cours poussiéreuses, sans équipement sanitaire. 10, 20, 50 de ces maisons constituaient une vecindad [2]. Il n’y avait là que des délinquants de toutes sortes, des ivrognes, des prostituées et autres « marginaux » qui venaient ajouter à leur misère.

Après la 2e Guerre mondiale, la municipalité gela les loyers des habitations à prix modiques. Les gens se rendirent compte que ces mesures étaient là pour durer, surtout s’ils faisaient pression pour le maintien de ce gel. Ils menèrent donc la lutte, avec la conséquence que le gel dure toujours, malgré les nombreuses tentatives de la part des avocats, des autorités et des entrepreneurs pour y mettre fin. Ceux qui bénéficient du privilège économique du « gel des loyers » doivent forcément rester sur place – car les maisons de piètre qualité de Tepito sont parmi les moins coûteuses en ville — et ils paient l’équivalent d’un cent (0,01 $) par mois.

Les Tepitans savent d’ailleurs comment aller à la conquête de leur espace vital. En plus de réaménager l’intérieur de leur maison, ils ont rajouté un étage. Plusieurs maisons servent d’atelier le jour et de logement le soir. Les patios servent d’espaces communautaires pour de multiples usages. Peu à peu les Tepitans continuent d’envahir les rues. Ils les transforment en ateliers, en commerces et en centres récréatifs. Le commerce des vêtements usagés prospère à côté de celui des vêtements neufs confectionnés à Tepito. Les cordonniers font bon ménage avec les manufacturiers de chaussures neuves. Les Tepitans réparent et transforment des milliers d’appareils mécaniques et électriques dont se débarrassent les gens riches ou de classe moyenne. Les appareils reconstruits par les Tepitans sont réputés pour leur qualité.

Les maisons misérables de Tepito font maintenant des jaloux. Personne ne les abandonne sans raison exceptionnelle. Et même dans ce cas, ils s’arrangent d’habitude pour les transmettre à un parent ou un ami plutôt que de les remettre au propriétaire.

De nos jours, les tianguis et marchés de Tepito ont du prestige. Un demi-million de personnes y passent chaque fin de semaine pour visiter ou pour acheter. Quand les restrictions à l’importation empirèrent, on commença à trouver des produits de contrebande dans les boutiques. Les whiskies anglais et les parfums français devinrent bientôt des pôles d’attraction pour de nombreux clients. À peu près personne ne remarqua que les vêtements Pierre Cardin qu’ils achetaient à Tepito étaient confectionnés sur place, y compris les étiquettes et tout. Des années plus tard, une fois les frontières rouvertes, les clients faisaient remarquer que la qualité des vêtements Pierre Cardin de Tepito était supérieure aux Pierre Cardin achetés dans les malls modernes avec leur certificat de qualité et d’origine.

La contrebande a constitué un défi spécial pour les Tepitans. Pendant plusieurs années, ils ont réussi à garder la police et les autorités en dehors de l’affaire. Mais la contrebande a pris de telles proportions que les autorités se sentirent obligées d’effectuer des descentes en présence des journalistes et des caméras de la télé pour montrer l’efficacité et le courage de la police. Mais les Tepitans réagirent à cette menace. Sans qu’on sache trop comment, ils étaient prévenus des descentes et les marchandises de contrebande disparaissaient en un clin d’œil aux quatre coins des vecindades.

Les pickpockets de Tepito suscitèrent cependant un dilemme bien différent. Le va et vient continuel des riches clients éveilla leur convoitise et ils commencèrent à proliférer. Si bien que les clients commencèrent à déserter le quartier de Tepito. Les Tepitans réagirent en créant leur propre système de sécurité. Lorsqu’ils détectaient un pickpocket en train de voler quelqu’un, ils émettaient un signal et arrêtaient eux-mêmes le délinquant. Ils lui rasaient la tête, le déchaussaient et l’obligeaient à s’enfuir hors du quartier tout en encaissant au passage sa ration de coups de la part de ceux qui le reconnaissaient comme pickpocket à sa tête rasée et à ses pieds nus. La police locale s’en mêla peu ou prou, mais les pickpockets ne se montrèrent plus.

Pendant plusieurs décennies, des entrepreneurs privés ou publics s’attaquèrent à Tepito de façon précise et systématique. Chaque maire promettait de faire disparaître le barrio pour améliorer la valeur esthétique du centre ville moderne de Mexico. Les propriétaires de Tepito eurent recours à diverses méthodes, légales ou non, pour éliminer le barrio et y construire à la place des bureaux, des banques ou des hôtels. Ils eurent recours à la séduction, à la corruption, aux menaces, à l’expulsion et à la répression pour atteindre leurs objectifs de développement. Tous les deux ou trois ans, on annonçait un nouveau plan officiel de Tepito, dans une nouvelle tentative pour se débarrasser de Tepito, de ses résidents – même en leur promettant des « cages dorées » en banlieue – et par là déclencher une course à la spéculation et à la construction dans le quartier.

Les Tepitans résistèrent et refusèrent de capituler. Ils étaient conscients des avantages de rénover leur barrio au profit des clients, des touristes et des maires, et aussi par besoin de préserver leurs logements (que les propriétaires négligeaient de réparer). Ils cherchèrent donc des alliés et des options et ils en trouvèrent dans les milieux artistiques et intellectuels. Des architectes imaginatifs, vite déprofessionnalisés, passèrent de nombreuses heures avec eux à concrétiser des initiatives qui venaient d’eux-mêmes. Ils en vinrent à formuler, dans le plus pur esprit tepitan, un plan de rénovation pour le relèvement de tout le barrio. C’était l’époque du boum du pétrole. Un maire particulièrement dynamique venait d’entrer en fonction et les menaces adressées aux Tepitans se faisaient plus graves que jamais. Mais leur plan de rénovation gagna un premier prix à un concours international organisé par l’UNESCO à Varsovie. Forts de cette victoire, les Tepitans firent appel aux médias. Non seulement leur plan était le meilleur projet de réhabilitation concevable, comme l’avait démontré cette reconnaissance internationale, mais il n’avait rien coûté à la ville. Le dernier plan officiel de Tepito, qui avait déjà coûté au maire plusieurs millions, venait d’être battu. C’est ainsi que les Tepitans amorcèrent leur propre projet de « rénovation urbaine »... si on peut employer ce terme technique pour désigner une initiative particulière visant à renforcer des murs fragiles et à réparer des plafonds décrépits, tout en enrichissant le tissu social, l’aspect esthétique, le climat de convivialité et l’esprit de solidarité.

Tepito est un grand marché. Mais sa substance sociale, le ciment qui unit et lie l’ensemble n’est pas de nature économique. Tepito est tissé de relations sociales. C’est une façon de vivre, d’être, de parler, de danser, d’aimer et de rêver. La ville, par contre, centre où devrait converger la politique et la culture, a été réduite à n’être qu’une place de marché. Même son activité politique s’est transformée en une simple administration de l’économie. Le gouvernement municipal est devenu une administration, une organisation, une réglementation des échanges économiques publics et privés fondées sur le présupposé de la rareté. Alors que la politique locale, nationale et mondiale a cessé d’exprimer les valeurs de la société pour ne refléter que le prix de ses échanges, les Tepitans ont continué à accentuer le caractère culturel de leurs politiques. Jusqu’ici, l’économie continue d’être subordonnée au centre culturel du barrio : elle est limitée à certaines zones et sous certaines conditions, elle joue un rôle bien présent.

La base culturelle de l’ordre social établi à Tepito a permis au barrio à la fois de contester l’ordre légal de la ville et de s’y accommoder. Cet ordre légal, associé au gel légal des loyers, avait été à l’origine de la création du barrio moderne. Par la suite, ce même ordre légal devint un pouvoir hostile cherchant à le détruire. Des avocats bien connus, avec la complicité évidente des tribunaux, ont tenté par tous les moyens de déloger les Tepitans, de les couper de leur tissu social et de leurs conditions d’existence les plus essentielles. La réplique tepitane a pris souvent la forme d’une lutte ouverte contre le système établi. Parfois seule la force physique – appuyée sur la solidarité – leur a permis de stopper l’éviction légale d’une famille. Il y a eu en permanence de fortes tensions entre le tissu interne (avec ses manières personnalisées, concrètes de fonctionner dans l’autonomie et la convivialité) et le système externe (avec ses mécanismes contraignants de règles économiques, de contrôle politique et de discrimination sociale, le tout au nom d’une loi abstraite et impersonnelle).

Vers la fin des années 70, Tepito était pour moi une source de perplexité continuelle. Enrobées qu’elles étaient de catégories formelles venues de mon éducation et de ma formation, les questions que je posais aux Tepitans manquaient invariablement de pertinence, et leurs réponses me surprenaient toujours. Après plusieurs années de contacts et d’interaction, je parvins à identifier des centaines d’organisations différentes à Tepito : ici une association de fabricants de chaussures, là des artisans du cuir ou des vendeurs de vêtements usagés ; dans cette rue, une association de vendeurs avec comptoirs commerciaux ; dans la rue voisine, des vendeurs sans comptoirs ; là une association pour marchandises usagées ou illégales, ici, une autre pour les marchandises « établies », légales. Puis il y avait ceux qui venaient d’une vecindad, ou ceux qui réparaient des voitures en plein milieu de la rue... exactement dans cette rue, pas dans une autre. Dans chaque pâté de maison des vecindades, on trouvait au moins un organisme de crédit mutuel qui échangeait beaucoup d’argent, et ainsi de suite.

Quand ma liste d’organismes est devenue passablement longue et que j’ai pu observer leur fonctionnement, je me suis hasardé à faire certaines observations critiques à un de mes amis tepitans :

- « Vos organismes ne sont pas très démocratiques, lui dis-je. Vous n’élisez jamais vos chefs de façon démocratique ; vous ne tenez pas de registres sur l’histoire formelle de l’organisme ; en outre, vous ne consolidez pas et n’ouvrez pas vos organismes de façon à y faire entrer tout Tepito et à former un organisme qui représente démocratiquement et effectivement tous les Tepitans au chapitre de leurs luttes et de leurs négociations.

Mon ami me regarda d’un œil compatissant :

- « Écoute, me répondit-il. Ici tout est très difficile. Avec toutes les pressions extérieures, un chef pourrait facilement succomber à la corruption ou même s’avérer inefficace. Avec des élections, nous sommes coincés, parce que nous lui remettons le pouvoir entre les mains. Pour le lui reprendre, nous devrions lui opposer un contrepoids, ce qui ne manquerait pas de nous diviser. C’est pourquoi ici, quand un chef se conduit mal, nous nous en parlons entre nous jusqu’à ce qu’un nouveau chef émerge. L’ancien chef est le dernier à découvrir ce qui se passe, quand il s’aperçoit, deux ou trois mois plus tard, que les gens ne s’occupent plus de lui. »

- « Pourquoi alors ne pas regrouper tout le quartier de Tepito ? »

- « Tepito reste Tepito ou il n’est pas, me répondit-il d’un ton presque agacé. Ou bien nous sommes qui nous sommes ou ils vont nous avoir, nous faire disparaître. Nous sommes ensemble, mais sans être encadrés comme dans tous ces organismes dont vous êtes si fiers – commerces, syndicats, partis politiques de gauche ou de droite. Lorsque nous avons un gros problème avec les autorités de la ville, nous cherchons un type qui a la parole facile et qui est habile pour négocier – mais il ne représente officiellement personne. Nous lui expliquons de long en large ce que nous voulons et il va discuter avec les autorités. Celles-ci finissent par proposer une entente par écrit. Il la signe et nous l’apporte. Nous en discutons tous. Elle circule de personne à personne, de groupe à groupe à fins de discussion. Si nous sommes d’accord nous l’acceptons et nous nous en tenons à l’entente. Si nous ne sommes pas satisfaits, s’il y a des choses qui nous paraissent proprement inacceptables, nous retournons aux autorités et nous les accusons d’avoir négocié avec quelqu’un qui ne représente personne. Et la discussion recommence. »

Voilà de toute évidence un des milliers de trucs que les Tepitans utilisent dans leur vie quotidienne et leurs luttes politiques. Mais au-delà de ces trucs il y a une condition de vie à Tepito qu’on peut qualifier à proprement parler de convivialité.

Il n’y a pas si longtemps, j’ai rendu visite à une femme qui habitait un HLM récemment construit par le maire en guise de démonstration d’une alternative moderne de réhabilitation. Je voulais savoir comment elle comparait sa vie dans son logement moderne avec sa condition antérieure.

- « Écoutez, dit-elle. Ici les murs sont plus solides, les plafonds et la salle de bain aussi. Par contre je ne peux pas utiliser l’espace à mon gré, et le pire, c’est qu’il n’y a pas de convivialité ici. »

Quand la crise des années 80 força la classe moyenne à se serrer la ceinture, Tepito a prospéré encore davantage. Les gens de classe moyenne qui n’avaient plus les moyens de faire réparer leur Volkswagen dans les garages réguliers se sont vus contraints de se rabattre sur les rues de Tepito. Ils venaient en grand nombre à la recherche d’un débosseleur, d’un mécanicien et tout. Un jour, je demandai à un de ces mécaniciens de la rue pourquoi il ne travaillait qu’une heure plusieurs jours dans la semaine, alors que la clientèle augmentait et qu’il avait l’occasion d’améliorer son revenu.

- « Pourquoi travailler plus quand j’ai déjà apporté le bacon à la maison ? » m’a-t-il répondu.

Il avait tout ce dont il avait besoin. Pourquoi, en effet, travailler davantage ! Alors je lui ai posé ma deuxième question stupide de la journée :

- « Que faites-vous de vos loisirs ? »

Il me regarda alors comme si j’étais dingue :

- « Mes loisirs, dit-il, c’est 24 heures par jour. Mais il m’arrive parfois, dans mes temps libres, de choisir de travailler. »

Tout au long de ces années, les anthropologues sont venus faire un tour à Tepito. Ils nous présentent toutes sortes de statistiques, mais n’ont pas réussi à capter ce qui fait l’essence de la culture de Tepito. Une récente thèse doctorale démontre que durant les années de la « grave crise de l’endettement » (1982-1987), même quand les autorités appliquaient de façon mécanique et irresponsable le catéchisme du FMI, les fêtes populaires et les réceptions se multipliaient à Tepito. Et une fête, à Tepito, c’est quelque chose d’unique. La salsa est différente de toutes les autres danses. Les danseurs n’ont pas leurs pareils ; et il en va de même pour la musique et les musiciens.

Les assemblées de Tepito (de 7, 70 ou 700 participants) rappellent les assemblées de villages en zones autochtones. Ce ne sont pas des lieux de décisions démocratiques comme on en voit dans les syndicats, les universités ou les partis politiques. Les participants ne se prononcent pas sur des propositions présentées par des orateurs. Ces assemblées sont plutôt des représentations théâtrales où sont ratifiées rituellement des décisions déjà prises à la suite de longues et très complexes négociations où chacun a eu son mot à dire. Le véritable gouvernement ne repose pas sur des représentants assistés de leurs experts, qui gouvernent essentiellement pour les gens, une fois qu’ils sont élus selon un rituel qu’on appelle le suffrage démocratique. À Tepito, on reconnaît clairement qu’il faut des chefs pour coordonner les efforts, les initiatives, les talents, les besoins et les aspirations. Mais les Tepitans cherchent toujours à garder le pouvoir entre leurs mains, les mains des gens – qui peuvent suivre le chef ou ne pas le suivre selon une variété de facteurs complexes. Nous sommes en présence d’une autre conception et d’une autre pratique de gouvernement – le gouvernement du peuple et par le peuple, mais, bien sûr, jamais pour le peuple.

La lutte pour la vie et le succès même de Tepito et des Tepitans m’intriguent et me touchent. Je pourrais passer des heures à raconter des histoires fascinantes. Par contre je me rends compte du danger qu’il y a de présenter les images idéalisées d’une réalité qui d’une certaine façon est cruelle, terrible, insupportable [3]. Ce qui fait la magie du barrio n’est pas le fait d’avoir créé un paradis ; c’est plutôt d’avoir réuni des possibilités concrètes de convivialité, de communalité malgré un environnement toujours hostile, avec ses contraintes sans fin et son extrême pauvreté. Je ne connais pas de Tepitan qui prétende que son barrio soit l’idéal, un modèle de vie, même si plusieurs aimeraient mieux mourir que de vivre ailleurs. De fait Tepito continue, à bien des égards, d’être un milieu de vie misérable, surtout dans les conditions actuelles. Effrayés de l’autonomie et de la créativité qu’avait déclenchées dans le barrio le tremblement de terre de 1985, le gouvernement et certaines fondations privées ont lancé une attaque concertée pour ériger un barrage contre la convivialité. Cette attaque a contribué à faire du barrio un lieu privilégié de contrebande légalisée pour enrayer l’inflation. Le boum économique sans précédent qui en a résulté aurait pu avoir un effet corrosif sur le tissu social et culturel des Tepitans. Car il a corrompu un grand nombre de jeunes, propagé l’usage de la drogue et aggravé les tensions comme jamais auparavant. Plusieurs des constructions récentes ont été transformées en entrepôts lucratifs, et on parle maintenant de plusieurs « projets de modernisation » – même parmi les Tepitans.

Je ne sais pas si le barrio va survivre, mais je suis sûr que son histoire et ses expériences sont connues dans toute la ville. Mille et un Tepitos sont nés et se sont reproduits autour de Tepito. Aucun d’entre eux ne représente le modèle de vie idéal ; ils sont tous soumis à toutes les formes d’exploitation économique, d’agression culturelle, de discrimination sociale et d’inféodation politique. Tout en admettant qu’on puisse y voir une idéalisation réactionnaire, je persiste à prétendre que le climat socioculturel non-économique de Tepito explique pourquoi Mexico – ce monstre urbain de 20 millions d’habitants – est encore un endroit où il fait bon vivre et qui m’apparaît nettement supérieur à New York, Tokyo ou Paris. Cette variété de façons de se gouverner directement, dans un style convivial, caractérise un mode de vie moral, culturel et politique qui s’est répandu jusqu’aux extrémités de la ville et a ouvert la voie à des modes de vie urbaine alternatifs qui méritent sérieuse considération.


  • Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3133.
  • Source (français) : revue InterCulture n° 119 - « Une nouvelle source d’espoir : “les marginaux” », 1993, p. 38-45. La reproduction de cet extrait a été autorisée par l’Institut interculturel de Montréal, qui publie la revue (courriel du 23 novembre 2010). Nous les en remercions vivement. Le texte a été revu par Dial.

Si vous souhaitez reproduire ce texte, veuillez contacter l’Institut interculturel de Montréal.

Les opinions exprimées dans les articles et les commentaires sont de la seule responsabilité de leurs auteur-e-s. Elles ne reflètent pas nécessairement celles des rédactions de Dial ou Alterinfos. Tout commentaire injurieux ou insultant sera supprimé sans préavis. AlterInfos est un média pluriel, avec une sensibilité de gauche. Il cherche à se faire l’écho de projets et de luttes émancipatrices. Les commentaires dont la perspective semble aller dans le sens contraire de cet objectif ne seront pas publiés ici, mais ils trouveront sûrement un autre espace pour le faire sur la toile.


[2Barrio et vecindad ne se traduisent pas. Un barrio est plus qu’un quartier. C’est un ensemble de quartiers, comme les développements d’une cité moderne, mais ce n’est pas un développement. Cependant il a ceci de commun avec le quartier que les traits qui le définissent et le distinguent des autres viennent de l’intérieur, de l’âme du barrio et non des frontières établies par les développeurs ou les autorités extérieures. La vecindad est une sorte de quartier qui se définit non par le simple rapprochement des maisons, mais par les types d’ententes – particulièrement la convivialité – qui existent entre voisins qui s’adonnent à y vivre.

[3Cela dit sans nier que pour certains Tepitans la vie à l’extérieur de Tepito est inconcevable. L’un d’entre eux, qui a fait sa fortune avec la contrebande, a acheté une maison de plusieurs millions de dollars dans un quartier résidentiel. Il n’a pas pu y rester plus de trois mois. Il est retourné dans sa petite maison tepitane, en laissant à la porte sa voiture dernier modèle. Il s’ennuyait de la convivialité, du bruit, de l’intensité du barrio. Mais il est vrai aussi que la vie à Tepito pose des problèmes énormes, parfois même insurmontables.

Messages

  • J’ai longtemps vécu au Mexique, dans le D.F. Sociologue et ethnologue, je me suis fondu autant que possible dans le peuple mexicain. J’ai bien connu Tepito, celui des années 70-80, et y retourne de temps en temps. Oui, c’est un quartier spécial, mais pas totalement unique, La Merced par exemple a beaucoup de trais similaires. Spécial, chaleureux et dangereux, fascinant et familier. L’article est néanmoins quelque peu angélique, Tepito est souvent très obscur, la vie n’y vaut pas grand chose, et la violence peut y être extrême

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