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DIAL 3619

BRÉSIL - Paulo Freire : hommage à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance

Frei Betto

mercredi 18 mai 2022, mis en ligne par Dial

Paulo Freire, pédagogue brésilien auteur de plusieurs ouvrages traduits en français, dont Pédagogie des opprimés [1] est né le 19 septembre 1921 à Recife, au nord du Brésil. L’année 2021 marquait donc le centième anniversaire de sa naissance et plusieurs événements et journées d’hommage ont été organisées. Ce texte du dominicain Frei Betto a aussi été publié à cette occasion dans différents médias (27 septembre 2021).


Je puis affirmer, sans crainte d’exagérer, que Paulo Freire se situe à la source de l’histoire du pouvoir populaire au Brésil durant cinquante ans, entre 1966 et 2016. Ce pouvoir a surgi tel un arbre touffu de la gauche brésilienne active dans la seconde moitié du XXe siècle, avec les groupes en lutte contre la dictature militaire (1964-1985), les communautés ecclésiales de base des églises chrétiennes, le vaste réseau des mouvements populaires et sociaux qui se sont développés dans les années 1970 et le syndicalisme combatif.

Et, dans les années 1980, la création de la CUT (Centrale unique des travailleurs), de l’ANAMPOS (Association nationale des mouvements populaires et syndicaux) et, très vite, de la CMP (Centrale des mouvements populaires), du PT (Parti des travailleurs) et du MST (Mouvement des travailleurs ruraux sans terre), parmi beaucoup d’autres mouvements, ONG et organismes.

S’il fallait répondre à la question « Pouvez-vous citer une personne à l’origine de tout cela ? », je dirais sans hésiter : Paulo Freire. Sans la méthodologie d’éducation populaire de Paulo Freire, ces mouvements n’existeraient pas, parce qu’il nous a appris une chose très importante : à considérer l’histoire du point de vue des opprimés et à faire d’eux des acteurs des changements de la société.

Les exclus comme sujets politiques

Au sortir de la prison politique, à la fin de 1973, j’ai eu l’impression que chaque lutte, à l’extérieur, s’était achevée sous les coups de la répression de la dictature militaire, et parce que nous tous, emportés par notre prétention à être les seuls compétents dans la lutte à mener pour récupérer la démocratie, étions en prison, morts ou exilés. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir un immense réseau de mouvements populaires disséminés dans tout le Brésil.

Lors de la fondation du PT, en 1980, des camarades de gauche ont eu la réaction suivante : « Des ouvriers ? Non. C’est très prétentieux de vouloir que les ouvriers soient l’avant-garde du prolétariat. C’est nous, intellectuels théoriciens, marxistes, qui avons la capacité de diriger la classe ouvrière ». Cependant, au Brésil, les opprimés devenaient peu à peu non seulement des sujets historiques mais aussi des leaders politiques, grâce à la méthode Paulo Freire.

Une fois, au Mexique, des camarades de gauche m’ont demandé :

– Comment faire ici quelque chose qui ressemble au processus en cours au Brésil ? Parce que vous avez des gens de gauche dans l’Église, un syndicalisme combatif, le PT… Comment créer cette force politique populaire ?

– Commencez par faire de l’éducation populaire, j’ai répondu, et d’ici trente ans…

Ils m’ont interrompu :

– Trente ans, c’est trop long ! On veut une idée à l’horizon de trois ans.

– Sur trois ans, je ne sais pas comment faire, leur ai-je dit, mais pour trente ans je connais la voie à suivre.

En résumé, tout le processus d’agrégation de forces politiques populaires qui a abouti à l’élection de Lula à la présidence du Brésil en 2002 et au maintien du PT au gouvernement fédéral pendant treize ans n’est pas tombé du ciel. Tout s’est construit avec une grande ténacité à partir de l’organisation et de la mobilisation des bases populaires en appliquant la méthode Paulo Freire.

La méthode Paulo Freire

J’ai découvert la méthode Paulo Freire en 1963. Je vivais à Rio de Janeiro et faisais partie de la direction nationale de l’Action catholique. À l’apparition des premiers groupes de travail utilisant la méthode Paulo Freire, je me suis engagé dans une équipe qui montait le samedi à Petrópolis, à 70 kilomètres de Rio, pour alphabétiser des ouvriers de la Fabrique nationale de moteurs. J’ai découvert là que personne n’enseigne rien à personne mais que certains en aident d’autres à apprendre.

Qu’avons-nous fait avec les travailleurs de cette usine de camions ? Nous avons photographié les installations, réuni les ouvriers dans une salle paroissiale, projeté des diapositives et posé une question très simple :

– Sur cette photo, quelles sont les choses que vous n’avez pas fabriquées ?

– On n’a pas fabriqué l’arbre, la plante, le chemin, l’eau…

– Ce que vous n’avez pas fabriqué, c’est la nature, leur avons-nous répondu.

– Qu’est-ce qu’a produit le travail humain ?, avons-nous demandé.

– Le travail humain a produit la brique, l’usine, le pont, la clôture…

– Ça, c’est la culture, avons-nous dit. Et comment ces choses ont-elles été fabriquées ?

Ils ont discuté entre eux et répondu :

– Elles ont été fabriquées à mesure que les êtres humains ont transformé la nature en culture.

Puis est apparue la photo de la cour de la Fabrique nationale de moteurs occupée par un grand nombre de camions et les vélos des travailleurs. Nous avons simplement demandé :

– Sur cette photo, quelles sont les choses que vous avez fabriquées ?

– Les camions.

– Et quelles choses vous appartiennent ?

– Les vélos.

– Vous ne faites pas erreur ?

– Non, on a fabriqué les camions…

– Et pourquoi vous ne rentrez pas chez vous en camion ? Pourquoi à vélo ?

– Parce que le camion coûte cher et ne nous appartient pas.

– Combien coûte un camion ?

– Près de 40 000 dollars.

– Combien gagnez-vous par mois ?

– En moyenne 200 dollars.

– Combien de temps vous faudra-t-il travailler, chacun, sans manger ni boire, sans payer de loyer, en économisant tout votre salaire, pour devenir un jour propriétaire du camion que vous construisez ?

Là, ils se mettaient à calculer et prenait conscience de l’essence du rapport entre capital et travail, de ce que signifient la plus-value, l’exploitation, etc.

Les notions les plus élémentaires du marxisme, en tant que critique du capitalisme, venaient à la lumière avec la méthode Paulo Freire. La différence étant que nous ne donnions pas de cours, nous ne faisions pas ce que Paulo Freire appelait de « l’éducation bancaire », c’est-à-dire l’introduction de notions politiques dans la tête du travailleur. La méthode était inductive. Comme le disait Paulo, nous, les professeurs, nous n’enseignions rien, nous aidions les élèves à apprendre.

Cultures distinctes et complémentaires

Quand je suis arrivé à São Bernardo do Campo (SP), en 1980, il y avait des militants de gauche qui distribuaient des journaux parmi les familles de travailleurs. Un jour, doña Marta m’a demandé :

– Qu’est-ce que la « contradiction de classe » ?

– Doña Marta, oubliez ça.

– Je ne lis pas beaucoup, dit-elle pour se justifier, parce que j’ai une mauvaise vue et que les caractères sont petits.

– Oubliez ça. La gauche écrit ces textes pour que les lire elle-même et se sentir contente à l’idée qu’elle est en train de faire la révolution.

Paulo Freire nous a appris non seulement à parler en langage populaire, courant, et non académique et conceptuel, mais aussi à apprendre avec le peuple. Il a enseigné au peuple à retrouver l’estime de soi.

Au sortir de la prison, j’ai vécu cinq ans dans une favela de l’État d’Espíritu Santo. J’y ai fait de l’éducation populaire avec la méthode Paulo Freire. À mon retour à São Paulo, à la fin des années 1970, Freire m’a proposé de dresser un bilan de notre expérience en éducation et, grâce à la médiation du journaliste Ricardo Kotscho, nous avons produit le livre intitulé Essa escola chamada vida [Cette école qu’on appelle la vie] (éditions Ática). Il contient son récit en tant qu’éducateur et créateur de la méthode, et mon expérience d’éducateur de base.

Dans le livre, je raconte que, dans la favela où je vivais, il y avait un groupe de femmes enceintes de leur premier enfant, conseillées par des médecins du Secrétariat municipal de la santé. J’ai demandé aux médecins pourquoi ils travaillaient uniquement avec les femmes qui attendaient leur premier enfant.

– Nous ne voulons pas de femmes déjà entachées de vices maternels, nous ont-ils expliqué. Nous voulons tout enseigner.

Puis, après quelques mois, ils ont frappé à ma porte.

– Betto, nous avons besoin de votre aide.

– Mon aide ?

– Le courant ne passe pas entre nous et les femmes. Elles ne saisissent pas ce que nous disons. Vous qui avez l’habitude de travailler avec elles pourriez nous conseiller.

Je suis allé assister à leurs séances de travail. En entrant dans le centre de santé du quartier, j’ai pris peur. J’y ai vu des femmes très pauvres et le centre avait été décoré avec des affiches de la marque Johnson présentant des bébés blonds aux yeux bleus, de la publicité Nestlé, etc. Devant un tel spectacle visuel, j’ai réagi :

– On est dans l’erreur la plus complète. Quand les femmes entrent ici et voient ces bébés, elles se disent que c’est un autre monde, qui n’a rien à voir avec leurs bébés à elles.

J’ai assisté au travail des médecins. Eux et les femmes n’étaient pas sur la même longueur d’onde. Le courant ne passait vraiment pas. Lors d’une séance, le docteur Raúl a expliqué, en langage scientifique, l’importance de l’alimentation maternelle et, par conséquent, des protéines, pour la formation du cerveau humain. À la fin de son exposé, les femmes l’ont regardé comme si j’ouvrais moi un livre écrit en mandarin ou en arabe : sans rien comprendre.

– Doña María, avez-vous compris ce qu’a dit le docteur Raúl ?, ai-je demandé.

– Non, je n’ai pas compris. J’ai juste compris que notre lait est bon pour le cerveau des enfants.

– Et pourquoi vous n’avez pas compris ?

– Parce que je n’ai pas fait d’études. Je ne suis pas allée beaucoup à l’école, je suis née pauvre à la campagne. Je devais travailler aux champs et subvenir aux besoins de la famille.

– Et pourquoi le docteur Raúl a pu vous expliquer tout ça ?

– Parce qu’il est docteur, il a fait des études. Il détient le savoir, mais pas moi.

– Docteur Raúl, est-ce que vous savez cuisiner ?, ai-je demandé.

– Je ne sais même pas faire du café.

– Doña María, est-ce que vous savez cuisiner ?

– Oui.

– Est-ce que vous savez préparer du poulet à la sauce brune (plat qu’on appelle galinha de cabidela à Espirito Santo et dans certaines zones du Nordeste) ?

– Oui.

– S’il vous plaît, levez-vous, lui ai-je demandé, et racontez-nous comment on prépare un poulet à la sauce brune.

Et Doña María de donner tout un cours de cuisine : comment tuer le poulet, comment le déplumer, comment préparer la viande et faire la sauce, etc.

Quand elle s’est rassise, j’ai dit :

– Docteur Raúl, est-ce que vous savez faire un plat comme ça ?

– Bien sûr que non, j’aime bien, mais je ne sais pas cuisiner.

– Doña María, ai-je conclu, vous et le docteur Raul êtes perdus dans une épaisse forêt, très affamés, et voici qu’apparaît une poule. Le docteur, avec toute sa culture, mourrait de faim, vous non.

La femme a alors arboré un large sourire. À ce moment-là, elle a découvert un principe fondamental de Paulo Freire : nul n’est plus cultivé que les autres, il existe des cultures distinctes, socialement complémentaires. Si nous mettons dans la balance toutes mes connaissances philosophiques et théologiques et l’expérience culinaire de la cuisinière du couvent où je vis, celle-ci pourra se passer de mon savoir, mais pas moi du sien. Là est la différence. La culture d’une cuisinière est indispensable à nous tous.

Paulo Freire et les défis de l’avenir

Face à l’émergence de tant de gouvernements autoritaires et à la profusion de messages antidémocratiques, racistes, homophobes, machistes et négationnistes sur les réseaux sociaux, il me semble extrêmement important de relire Paulo Freire à l’occasion du centenaire de sa naissance.

Le reflux des forces progressistes en Amérique latine ces dernières années et le surgissement de figures néofascistes comme Bolsonaro au Brésil nous obligent à reconnaître que, il y a des décennies, nous avons délaissé le travail à la base d’organisation et de mobilisation populaires. Cet espace laissé vaquant vide parmi les habitants de la périphérie, des favelas, des zones rurales pauvres, est peu à peu occupé par le fondamentalisme religieux, par le narcotrafic et les miliciens.

[…]

Si nous voulons récupérer l’héritage de Paulo Freire, la voie à suivre est de revenir au travail à la base avec les classes populaires, en adoptant sa méthode dans une perspective historique, ouverte aux utopies libertaires et à l’aspiration démocratique. Hors du peuple il n’y a pas de salut. Et si nous croyons que la démocratie doit consister, de fait, dans le gouvernement du peuple par le peuple et avec le peuple, il n’y a pas d’autre solution qu’adopter le processus éducatif de Paulo Freire qui fait des opprimés des acteurs de l’histoire et de la politique.

[…]


 Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3619.
 Traduction de Gilles Renaud pour Dial.
 Source (espagnol) : dossier publié sur le sitedu Centre latinoaméricain d’analyse stratégique, 27 septembre 2021.
 Texte original (portugais) : site de Frei Betto, 27 septembre 2021.

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[1Freire, Paulo, Pédagogie des opprimés  ; suivi de Conscientisation et révolution, traduit par Martial Lesay et Lucile Lesay, Paris, la Découverte, « [Re]découverte. Documents et témoignages », [1974] 2001, 197 p. Une nouvelle édition a paru en novembre 2021 chez Agone.

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