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ARGENTINE - Le rêve de la « nation » blanche européenne et mono-culturelle

Nilo Cayuqueo

lundi 21 juin 2021, mis en ligne par Françoise Couëdel

14 juin 2021 - La conquête espagnole et la colonisation ont été basées sur la négation de l’autre. L’ignorance est à l’origine du racisme. La différence fait peur et est une justification pour dominer et soumettre l’autre au nom d’une supposée supériorité de race.

« Les Mexicains descendent des Indiens, les Brésiliens de la forêt et nous des bateaux » Alberto Fernández, président de l’Argentine.

C’est ce qu’a dit le président Alberto Fernández il y a quelques jours au cours de la visite du président espagnol Pedro Sánchez à Buenos Aires.

Il serait naïf de dire que le président a « dérapé ». C’est le fond de sa pensée et c’est révélateur de son idéologie. La politique d’État exige de remercier les gouvernements européens et le gouvernement états-unien actuel pour négocier des dettes, comme avec le FMI, que le peuple n’a pas contractées et qu’il se voit obligé de payer.

Le gouvernement encourage les « investissements » des multinationales. Un euphémisme qui dissimule pillage et la pollution des territoires où vivent les peuples originels et les paysans depuis des centaines et des milliers d’années.

Ce n’est pas une surprise non plus. Que les Argentins descendent des bateaux est une phrase répétée systématiquement par plusieurs générations de présidents, comme je l’ai fait remarquer dans une note antérieure. Sa répétition révèle le manque de connaissance, une négation et une profonde ignorance de l’histoire d’un pays fondé à feu et à sang sur le massacre des peuples originels et sur les hommes réduits en esclavage, amenés par d’autres bateaux depuis l’Afrique, dans la terrible continuité de la colonisation de l’outremer.

Mais que la société se scandalise révèle aussi qu’il y a urgence à nous repenser en tant que société et que pays, dans le cadre également de ce qu’est l’Amérique latine. Car cette phrase non seulement fait offense à l’histoire du pays que gouverne Fernández mais aussi à l’histoire du continent.

Une excuse sur Twitter ne suffit pas. La réparation historique envers les peuples originels ne peut plus attendre. Les assassinats et les expulsions de communautés originelles se succèdent jour après jour. Le lendemain de la manifestation du Président Fernández mourait, assassiné par la police, dans le Chaco, le jeune Qom José Lago. L’État se manifeste soit par de l’assistanat soit par des brutalités policières mais il n’est pas disposé à parler de nos droits inscrits dans les lois nationales et internationales

Nous n’avons pas besoin de vos excuses Monsieur le président, c’est un geste banal. Nous avons besoin que vous vous éduquiez, ainsi que tout fonctionnaire, c’est votre devoir. Il est inacceptable que vous fassiez de la pédagogie et que vous reproduisiez des phrases hors de la réalité et offensantes pour le peuple, non seulement les Peuples originels, mais également tout le peuple appauvri. En même temps, avec une connotation paternaliste, vous dites « nos peuples originaires ». À qui appartenons-nous vraiment ?

Ce n’est pas votre faute non plus si vous avez été éduqué en vous sentant européen car l’enseignement dans ce pays de 211 ans seulement, a été institué sous l’autorité d’une oligarchie dont le président Faustino Sarmiento, un président assassin, avec Mitre, le général Roca, Victoria et d’autres se sont chargés de massacrer les peuples originels, pour que eux et l’oligarchie puissent s’approprier leurs territoires et par la suite écrire l’histoire du vainqueur et planifier l’éducation que dispensent aujourd’hui les écoles.

De la même manière que vous Monsieur le Président vous vous définissez comme « un européiste », bien sûr, vous n’êtes pas le seul, d’autres présidents comme Menem, Cristina Fernández, et le très à droite Mauricio Macri ont dit aussi que nous les Argentins nous sommes descendants d’Européens. Malheureusement en raison de cette éducation falsifiée, une partie de la population pense comme vous et cela doit changer.

La conquête espagnole et la colonisation ont été fondées sur la négation de l’autre. L’ignorance est à l’origine du racisme. C’est la peur de la différence et c’est la justification pour dominer et soumettre l’autre au nom d’une supposée supériorité de race.

Peut-on être un pays libre, juste et souverain quand les grands propriétaires terriens, les compagnies multinationales, les lobbys financiers se sont appropriés les territoires et contrôlent l’économie ? Le gouvernement dit national et populaire se vante de favoriser les plus démunis, avec des politiques d’assistanat, tandis que les plus riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. L’impôt sur la richesse ne peut pas être une politique de circonstance, recouvrer un peu plus d’impôt en une « seule fois » ? Il faut modifier totalement les bases des privilèges qui maintiennent une situation d’inégalité et la croissance galopante du nombre de personnes appauvries. Les prisons sont pleines de gens de couleur marron. La distribution des richesses est un impératif incontournable.

On continue à ignorer les peuples indiens et leurs demandes légitimes de restitution de leurs territoires et la réparation historique pour tous ces génocides. Il ne s’agit pas uniquement d’une négation mais aussi de la répression systématique et des assassinats de chefs et de jeunes qui est permanente.

Nous avons besoin d’une transformation, en commençant par la restitution des terres usurpées aux peuples originaires et une réforme agraire pour que ces millions de personnes qui vivent dans les quartiers populaires (villas miserias) puissent avoir accès à la terre et avoir une vie plus digne et une alimentation que la souveraineté alimentaire rendrait possible.

Un État plurinational n’est pas une utopie, c’est le rêve de millions de personnes, dans lequel les différentes cultures coexisteraient dans cet énorme pays appelé Argentine pour que nous puissions entrevoir un avenir meilleur pour les générations à venir.

Si les gouvernements ne remplissent pas ces missions historiques ce sera le devoir des peuples de les mener à bien.


Nilo Cayuqueo appartient à la communauté mapuche de Los Toldos dans la province de Buenos Aires. Cofondateur de diverses organisations en Argentine et au niveau international, il est l’un des premiers participants indiens à l’ONU à partir de 1977. Il a été poursuivi par L’Alliance anticommuniste argentine, sous le gouvernement d’Isabel Martínez de Perón et plus tard par le gouvernement militaire en Argentine. Il a dû s’exiler au Pérou, en Bolivie et plus tard aux Etats-Unis. Il a écrit de nombreux articles sur les peuples indiens. Il est en train de rédiger le livre Mis Memorias y La Historia del Movimiento Indígena [Mes mémoires et l’histoire du mouvement indien].

Contact : nilocayuqueo5 chez gmail.com

Traduction française de Françoise Couëdel.

Source (espagnol) : https://www.alainet.org/es/articulo/212650.

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