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DIAL 3582 - Dossier « Vols de la mort, histoire et mémoire »

ARGENTINE - L’endroit parfait : vols de la mort dans le Delta d’Entre Ríos

Enrique de la Calle

vendredi 18 juin 2021, mis en ligne par Dial

La dernière dictature militaire en Argentine (1976-1983) a fait disparaître près de 30 000 personnes. Les vols de la mort ont été l’une des manières de les faire « disparaître » : les prisonniers étaient chargés dans des avions ou des hélicoptères puis jetés au-dessus de la mer ou d’étendues d’eau. Les trois textes de ce dossier « Vols de la mort, histoire et mémoire », tous publiés par l’Agence Paco Urondo, apportent des lumières sur différents lieux et protagonistes de cet épisode sombre de l’histoire argentine. Ce premier texte est paru le 22 février 2021 sur le site de l’Agence Paco Urondo.


Le journaliste Fabián Magnotta a conversé avec l’Agence Paco Urondo sur la recherche présentée dans le livre El lugar perfecto [L’endroit parfait], qui décrit l’existence de vols de la mort au-dessus du delta d’Entre Ríos durant la dictature militaire. Lentement, la justice commence maintenant à conduire des enquêtes sur ce qui s’est passé sur le littoral argentin. « Mon objectif avec ce livre était que ne disparaisse pas aussi l’histoire… », explique-t-il.

Le delta d’Entre Rios, où ont eu lieu des vols de la mort

Y a-t-il eu des vols de la mort durant la dictature dans le delta d’Entre Ríos ? Et si oui, où ?

Le delta d’Entre Ríos fut un des lieux choisis pour faire disparaître des personnes par les vols de la mort. Les vols se produisirent tout près du nord de la province de Buenos Aires, dans la zone du complexe Zárate-Brazo Largo. Cette zone de rivières profondes, de ruisseaux, de terrains humides et de collines impénétrables a été mise à profit pour y jeter les corps. L’axe se situe dans des lieux qui font partie de Villa Paranacito, au sud d’Entre Ríos, mais dans les zones les plus inhospitalières et dépeuplées. C’est là où se rejoignent les fleuves Paraná et Uruguay et à peu de distance nait le Río de la Plata. La majorité des témoignages parlent de vols au-dessus du fleuve Paraná Bravo, qui a une profondeur de 30 mètres parce qu’il sort de voie de sortie aux navires de haute mer, le río Sauce, la rivière Ceibo. Tous les corps ne tombaient pas dans les ríos ou les rivières, mais aussi dans les collines.

Avez-vous recueilli des témoignages de témoins ? Qu’ont-ils vu ? Que sait-on jusqu’à présent ?

À Villa Paranacito se produisirent les uniques vols de la mort avec témoins. Sur les côtes de la République orientale de l’Uruguay apparurent les premiers corps peu de semaines après le coup d’État, comme le cas de Floreal Avellaneda, mais personne n’a vu les vols. De même sur la côte atlantique, comme à Mar del Tuyú, Villa Gesell, Santa Teresita. Dans le delta d’Entre Ríos, c’est différent, beaucoup de gens ont vu les vols et les lancers. D’abord ils virent le lancer de paquets et quand des corps commencèrent à apparaître, les habitants commencèrent à associer les deux choses. Ce sont les habitants de l’île eux-mêmes qui, par leurs récits, contribuent à reconstituer l’histoire tragique. Vu la durée des vols dans la zone et la quantité de témoins, je parlerais avec prudence du lancer de centaines de corps… C’est-à-dire que, jusqu’à présent, l’histoire de ce qui s’est passé est reconstruite par les nombreux témoignages.

Que s’est-il passé du côté de la justice depuis le temps autour des vols dans le Delta ? Pourquoi est-ce seulement maintenant que les procédures avancent (d’autres enquêtes n’ont pas été menées à leur terme…) ?

J’ai fait une déclaration judiciaire en 2016, mais l’affaire n’a pas avancé, à ce moment-là on considérait qu’il manquait des éléments concrets pour une recherche. Maintenant c’est différent, la justice se mobilise et les recherches prennent un autre volume. À ce moment-là, en outre, on ne comprenait pas encore bien la dimension qu’ont prise les vols dans le delta d’Entre Ríos. Depuis, il y a eu l’intervention de Josefina Minatta, qui est la procureure fédérale de Concepción de l’Uruguay et de Gualeguaychú, avec participation du juge fédéral Pablo Seró, et le secrétariat des droits humains de la Nation s’est ensuite porté partie civile.

Ce qui est intéressant c’est que, 40 ans après les faits, continuent à apparaître des témoins qui apportent de nouveaux éléments pour avancer. La vérité est que, dans le cas des habitants, il a fallu qu’ils vainquent la peur qu’on leur a inculquée à cette époque, en mettant en garde ou en menaçant quiconque dénonçait les vols ou la découverte de corps. Je crois que ces affaires ont aussi à voir avec l’époque politique dans une certaine mesure. Maintenant a aussi commencé à travailler l’Équipe argentine d’anthropologie légiste, qui a beaucoup d’expérience et une reconnaissance internationale. Je crois que la tâche journalistique a une limite, qui se situe là où s’ouvre le passage de la justice.

Racontez-nous vos recherches présentées dans El lugar perfecto . Comment avez-vous obtenu ces témoignages ?

En 2003 m’est parvenu le témoignage d’un policier qui avait travaillé dans la zone. Il a raconté qu’une jeune fille lui avait relaté que son père et son oncle avaient trouvé un fût de gasoil de 200 litres avec un corps, recouvert de ciment, et qu’ils lui avaient donné une sépulture chrétienne. À partir de là j’ai commencé à chercher si cela avait été un fait isolé ou s’il y en avait d’autres. C’est alors que commencèrent à surgir des témoins qui parlaient de vols d’hélicoptères et d’avions qui lançaient des corps. À cause de la peur, j’ai eu plusieurs fois du mal à obtenir que les habitants de Villa Paranacito me racontent l’horreur qu’ils avaient vécue, un vrai cauchemar.

Quand j’ai eu les témoignages pour reconstituer l’histoire, j’ai rédigé le livre El lugar perfecto, qui traite précisément de la zone choisie, idéale pour le but poursuivi de ce que de nombreux dépouilles n’apparaissent jamais. Le livre a en outre agi comme un détonateur qui a généré de nouveaux témoignages, qui continuent même à me parvenir. Quelques-uns parlent d’un cimetière clandestin et d’autres détails qui me poussent à continuer de travailler sur ce sujet. La recherche est complexe en raison des caractéristiques du lieu et du passage des ans, mais je crois qu’il faut travailler avec espoir. Depuis le début, mon objectif a été que l’histoire ne disparaisse pas elle aussi.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3582.
- Traduction de Sylvette Liens pour Dial.
- Source (espagnol) : Agencia Paco Urondo, 22 février 2021.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la traductrice, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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