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DIAL 3677

ARGENTINE - L’ouragan Milei : Sept clés pour comprendre les résultats de l’élection présidentielle

Mariano Schuster et Pablo Stefanoni

jeudi 30 novembre 2023, par Dial

Mariano Schuster et Pablo Stefanoni décryptent les résultats de l’élection présidentielle argentine du dimanche 19 novembre 2023. Texte publié en espagnol sur le site de Nueva Sociedad et traduit en français par À l’encontre.


La victoire du candidat se revendiquant libertaire ouvre un scénario inédit en Argentine. Comment comprendre ce virage politique qui a conduit un outsider d’extrême droite au pouvoir ?

Le libertarien Javier Milei a remporté les élections présidentielles argentines avec 55,7% des voix contre 44,3% pour le péroniste Sergio Massa, soit une marge beaucoup plus importante que ne le prévoyaient les sondages [1]. En l’espace de deux ans, cet outsider aligné sur l’extrême droite internationale est passé des plateaux de télévision, où il était connu pour son style excentrique et ses cheveux indisciplinés, à la Casa Rosada, le palais présidentiel. Comment l’Argentine en est-elle arrivée à cette situation qui paraissait encore impossible il y a quelques mois ? Pour la première fois dans l’histoire du pays est devenu président un homme sans aucune expérience de gestion politique, sans association avec des maires ou des gouverneurs et sans représentation significative au Congrès [2].

1.- Javier Milei, un homme sans expérience politique, connu pour ses discours anti-keynésiens virulents et son mépris pour la « caste » politique, a exprimé, lors des élections argentines, une sorte de rébellion électorale anti-progressiste. Ce processus a certes des particularités nationales, mais il exprime un phénomène plus large qui transcende le pays qui vient de l’élire [3]. Si les raisons du mécontentement qui a conduit une partie de l’opinion publique à voter pour Milei peuvent être trouvées, dans de nombreux cas, dans les soubassements économiques [4], les résultats du libertarien sont également liés à un phénomène global d’émergence de droites alternatives avec des discours anti-statu quo qui font écho au malaise social et au rejet des élites politiques et culturelles. Le développement de la droite ne s’explique pas toujours par des raisons économiques. L’extrême droite crée des clivages en fonction des réalités locales et se développe également dans les pays ayant un niveau de richesse élevé [5]. Milei a intégré de nombreux éléments de discours de ces droites radicales internationales, souvent de manière peu digérée, comme celui qui postule que le changement climatique est une invention du socialisme ou du « marxisme culturel », ou celui qui signale que nous vivons sous une sorte de néo-totalitarisme progressif.

Dans une large mesure, le phénomène Milei s’est développé de bas en haut et a longtemps échappé à l’attention des politologues – et des élites politiques et économiques elles-mêmes. Milei a réussi à colorer le mécontentement social d’une idéologie « paléolibertaire » sans aucune tradition en Argentine : « l’offre crée sa propre demande » [6]. Ses slogans « La caste a peur » ou « Vive la liberté, bordel » sont mêlés à une esthétique rock qui éloigne Milei de la rigidité des vieux libéraux-conservateurs.

Son discours a fait écho à l’esprit du « que tous s’en aillent », à tel point qu’il a réussi à faire de ce slogan, lancé en 2001 contre l’hégémonie néolibérale, le cri de guerre de la nouvelle droite.

2.- Économiste matheux, à l’origine défenseur du libéralisme classique, Milei s’est converti en 2013 aux idées de l’école autrichienne d’économie dans sa version la plus radicale : celle de l’États-Unien Murray Rothbard [7]. L’essor politique de Milei a été porté par son style extravagant, son discours racoleur contre la « caste » politique et un ensemble d’idées ultra-radicales identifiées à l’anarcho-capitalisme et se méfiant de la démocratie.

Depuis 2016, principalement grâce à ses apparitions télévisées, ses présentations de livres, ses vidéos sur Youtube ou ses conférences publiques dans les parcs, Milei a réussi à générer un fort attrait auprès de nombreux jeunes, qui se sont mis à lire divers auteurs libertariens et sont devenus sa première base de soutien. Après son entrée en politique en 2021, lorsqu’il a été élu à la Chambre des députés, il a obtenu un soutien socialement transversal, qui incluait les quartiers populaires. C’est là que son discours, qui semble sortir de La Révolte d’Atlas [8] d’Ayn Rand [9], se connecte à l’entrepreneuriat populaire et à l’ambivalence – parfois radicale – de ces secteurs à l’égard de l’État. La pandémie et les mesures étatiques de confinement ont également nourri plusieurs des dynamiques pro-« liberté » qu’incarne Milei [10].

3.- Le soutien de Mauricio Macri, ancien président entre 2015 et 2019 et leader de « l’aile dure » de la coalition Ensemble pour le changement, a été décisif pour que Milei aborde le second tour avec des chances de l’emporter. Avec le soutien de Macri et de Patricia Bullrich (qui avait été reléguée en troisième position au premier tour [11]), le discours anti-caste de Milei – qui semblait plafonner à 30% des voix – s’est transformé en : « kirchnérisme ou liberté ». C’était le slogan de Bullrich au premier tour. Sa stratégie a alors consisté à fournir une expression au vote anti-kirchnériste. Avec cette base, il devient suffisamment fort pour affronter le péronisme. Mais, en même temps, Milei est devenu extrêmement dépendant de Macri. Ce dernier a vu dans le manque de structure partisane et d’écurie politique de Milei la possibilité de reprendre le pouvoir après l’échec de son gouvernement : non seulement le « macrisme » fournira des cadres au « miléisme » naissant, mais ce dernier dépendra des élus de Macri [12] pour parvenir à un minimum de gouvernabilité.

4.- Après le premier tour, Milei a abandonné ses déclarations les plus radicales de privatisation totale de l’Etat, car elles entraient en conflit avec les sensibilités égalitaires et favorables au service public d’une grande partie de l’électorat. Ce dimanche 19 novembre, le candidat de La liberté avance a obtenu des résultats impressionnants dans la province stratégique de Buenos Aires, où il est arrivé à un peu plus d’un point au-dessous du péroniste Sergio Massa [13]. Le cas de Buenos Aires est d’ailleurs symptomatique : depuis des années, le péronisme se targue d’y maintenir son bastion politico-spirituel. Le fait que la différence ait été si faible invite à reconsidérer le pouvoir territorial historique du péronisme dans la province – déjà contesté en 2015 par le « macrisme » – et cela surtout dans ses zones les plus pauvres. Milei a également remporté une victoire écrasante dans certaines zones du centre productif du pays comme Córdoba, Santa Fe et Mendoza. Il a aussi gagné dans presque toutes les provinces argentines. La grande question est maintenant de savoir ce qui subsistera de son programme le plus radical, y compris la dollarisation de l’économie, qu’il n’a jamais détaillée complètement, ou la fermeture de la Banque centrale.

5.- Milei a réussi à transformer en sa faveur sa défaite lors du débat présidentiel [14]. Ce jour-là, Massa l’a battu presque par KO. Il était l’homme qui connaissait l’État sous toutes les coutures, qui savait quelle caméra regarder et celui qu’« aucune balle n’atteignait » bien qu’il ait été ministre de l’économie avec un taux d’inflation annuel de plus de 140%. Face à lui, il y avait un Milei presque abattu, sans aucune capacité de polémiste, bien loin de son charisme particulier lors des meetings électoraux où il apparaissait avec une tronçonneuse et appelait à « virer les politiciens qui appauvrissent à coups de pied au cul ». Mais cette victoire de Massa s’est avérée être une victoire à la Pyrrhus. En plus d’apparaître comme un ministre de l’économie qui faisait seulement « semblant d’être fou » ou se lavait les mains sur son rôle dans la situation actuelle du pays, il représentait comme personne le type de politique hyper-professionnalisé rejeté par une grande partie de l’électorat. Massa a incarné dans la campagne une sorte de visage de la « caste », avec le soutien plus ou moins explicite des leaders de l’Union civique radicale (UCR) [15] et des secteurs modérés du centre-droit, comme le maire sortant de Buenos Aires, Horacio Rodríguez Larreta [16]. Milei a finalement réussi à transformer le « trolling » anti-progressiste des réseaux sociaux en projet présidentiel.

Après sa victoire le 19 novembre, une foule de personne est descendue spontanément dans les rues, comme s’il s’agissait d’une victoire au football. Le vote pour Milei a combiné un vote de colère avec une nouvelle forme d’espoir, associée à un discours à forte charge utopique et messianique et à de nombreuses déclarations réactionnaires. Milei s’est présenté, en se comparant même à Moïse, comme un libérateur du peuple argentin de l’« étatisme » et de la « décadence ». En deux ans seulement, il est passé du statut d’une sorte de Joker, appelant à la rébellion dans Gotham City [17], à celui de nouveau président imprévu. « La stratégie de Milei avait la configuration d’une tornade, erratique à bien des égards, désordonnée, mais efficace et agrégeant les malaises. Les gens ont payé avec leur vote l’entrée d’un nouveau spectacle avec Milei comme protagoniste », a noté l’analyste Mario Riorda sur X [18].

Savoir comment cette vision sera intégrée dans un programme gouvernemental est la grande question qui se pose actuellement : s’agira-t-il d’autre chose que d’un « macrisme 2.0 » ? On sait déjà que son cabinet sera un mélange de « miléistes » et de « macristes », avec un rôle central pour Patricia Bullrich. Il reste également à voir quel sera le rôle de la vice-présidente Victoria Villarruel, une avocate associée à la droite radicale, y compris aux ex-militaires de la dictature et qui se réfère à l’Italienne Giorgia Meloni.

6.- Les micro-actes militants progressistes des derniers jours – des personnes ordinaires intervenant dans les transports publics et d’autres espaces de masse – n’ont pas suffi à inverser une vague plus puissante que prévu. Ces initiatives militantes de base, qui ont mis l’accent sur le négationnisme de Milei – en ce qui concerne les crimes de la dernière dictature, mais aussi pour ce qui a trait au changement climatique – et ses propositions contre la justice sociale (qu’il considère comme une monstruosité), ont cherché à sonner l’alarme. Mais ils n’ont pas expliqué pour quelles raisons le projet de Massa pouvait être attrayant mais ont prôné seulement un vote barrage nécessaire pour ne pas perdre de droits [19]. Beaucoup de ces micro-actes militants progressistes ont fini par appeler à une défense du système politique (sur la base de l’appel de Massa à une « unité nationale »), système contre lequel s’était construit le candidat Milei avec son discours « contre la caste ». En outre, plutôt que de mettre en avant les qualités du candidat péroniste (en laquelles ils ne croyaient souvent pas), ces micro-actes militants sonnaient l’alarme sur le danger « fasciste » de son adversaire. Or, l’affaiblissement même du kirchnérisme a fait que ces discours ont souvent été inaudibles ou perçus comme des sermons par une partie de la population décidée à voter pour « le nouveau » – quand bien même ce nouveau pourrait être, effectivement, un saut dans le vide. À cela s’ajoutait le fait que le « mileísme » avait ses propres micro-actes militants, principalement digitaux.

Le résultat de l’élection a fini par être presque identique à celui de Jair Bolsonaro contre Fernando Haddad lors des présidentielles de 2018. Le thème de la « peur » distillé par la campagne de Massa s’est heurté au « ras-le-bol » de la campagne de Milei. Le progressisme argentin [20] est désormais confronté à la nécessité de faire le bilan de ces années ; à celle de se réinventer dans un nouveau contexte politico-culturel : une potentielle vague réactionnaire. « Ces élections ne sont pas seulement une défaite du kirchnérisme, de l’Union pour la patrie ou du péronisme en général. Elles sont surtout une défaite de la gauche. Une défaite politique, sociale et culturelle de la gauche, de ses valeurs, de ses traditions, des droits qu’elle a conquis, de sa crédibilité », écrit l’historien Horacio Tarcus.

7.- Le triomphe de Milei entraînera-t-il un changement culturel dans le pays en lien avec son idéologie ultra-capitaliste ? Pourra-t-il transformer le soutien électoral en pouvoir institutionnel effectif ? Cette nouvelle droite, fruit d’un assemblage de libertariens et de macristes, pourra-t-elle gouverner « normalement » ?

Si Milei a dépassé électoralement Ensemble pour le changement au premier tour, il a dépendu ensuite de Macri et de Bullrich pour obtenir les voix du second tour. Milei a gagné la présidence, Macri a gagné du pouvoir politique. Milei pourra-t-il faire les ajustements radicaux qu’il a promis ? Quelle sera la force de la résistance – des syndicats et des mouvements sociaux – face à un gouvernement qui se situera très à droite de celui de Macri (2015-2019) et qui promet une thérapie de choc ? Milei parviendra-t-il à construire une base sociale pour soutenir ses réformes [21] ?

Après 22 heures, dimanche 19 novembre, le président élu, depuis son quartier général [22], a retrouvé sa rhétorique de combat devant ses partisans. Il s’est présenté comme le « premier président libéral-libertarien de l’histoire de l’humanité », se référant au libéralisme du XIXe siècle. Il a répété qu’il n’y a pas de place dans son projet « pour les tièdes ». Ses partisans ont réagi en scandant : « Qu’ils s’en aillent tous, qu’il n’en reste plus aucun. »


Présidentielles du 19 novembre. Résultats d’ensemble et dans l’essentiel des provinces

Argentine Milei (La liberté avance) : 55,69% (14 476 462) Massa (Union pour la patrie) : 44,31% (11 516 142)
Participation : 76,3% Votes blancs : 1,6%
Capitale fédérale Milei : 57,24% (1 034 157 suffrages) Massa : 42,76% (772 440)
Province Buenos Aires Milei : 49,27% (4 776 711) Massa : 50,73% (4 919 211)
Chaco Milei : 50,07% (353 024) Massa : 49,93% (352 036)
Córdoba Milei : 74,05% (1 637 147) Massa : 25,95% (573 695)
Corrientes Milei : 53,20% (366 191) Massa : 46,80% (322 157)
Entre Rios Milei : 61,48% (525 046) Massa : 38,52% (328 920)
Jujuy Milei : 58,33% (253 180) Massa : 41,67% (180 831)
Mendoza Milei : 71,15% (780 364) Massa : 28,85 (316 450)
Misiones Milei : 56,80% (403 126) Massa : 43,20% (306 647)
Neuquen Milei : 60,42% (253 472) Massa : 39,58% (166 022)
Rio Negro Milei : 54,24% (235 662) Massa : 45,76% (198 814)
Salta Milei : 57,86% (456 509) Massa : 41,14% (332 510)
Santa Fe Milei : 62,82% (1 278 243) Massa : 37,18% (756 388)
Santiago des Estero Milei : 31,58% (198 592) Massa : 68,42% (430 248)
Tucumán Milei : 51,98% (555 009) Massa : 48,02% (512 638)

 Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3677.
 Traduction rédaction À l’encontre. Traduction ponctuellement modifiée par Dial.
 Source (français) : À l’encontre, 21 novembre 2023.
 Texte original (espagnol) : Nueva Sociedad, novembre 2023.

En cas de reproduction, mentionner au moins les auteurs, les traducteurs, la source française originale (À l’encontre - https://alencontre.org) et l’une des adresses internet de l’article.

responsabilite


[1Voir les résultats en fin d’article – note À l’encontre.

[235 députés et 8 sénateurs élus lors des législatives du 22 octobre sur la liste La liberté avance – note À l’encontre.

[3Voir l’ouvrage de Pablo Stefanoni, La rébellion est-elle passée à droite ? Dans le laboratoire mondial des contre-cultures néoréactionnaires, Paris, la Découverte, octobre 2022 – note À l’encontre.

[4Inflation, paupérisation, etc. – note À l’encontre.

[5Au-delà de sa distribution des plus inégalitaires – note À l’encontre.

[6Pour utiliser la formule de Jean-Baptiste Say, dite loi des débouchés – note À l’encontre.

[7Voir, de Pablo Stefanoni, « Le pacte Macri-Milei : vers un « macrismo 2.0 » et/ou un saut dans le vide… le 19 novembre », À l’encontre, 11 novembre 2023 – note À l’encontre.

[8Atlas Shrugged, 1946 – note À l’encontre.

[9Au cours de sa trajectoire, Ayn Rand (1905-1962) entre en contact au début des années 1940 avec l’économiste de l’école autrichienne Ludwig von Mises – note À l’encontre.

[10Dans un premier temps, le dépistage a été centré de façon directive sur les quartiers populaires du Grand Buenos Aires, mais la cohérence de l’action publique à l’échelle du pays n’existant pas, l’épidémie s’est accélérée dans l’ensemble des provinces – note À l’encontre.

[11Avec 23,81%, alors que Massa obtenait 36,78% et Milei 29,99% – note À l’encontre.

[12Au nombre de 93 députés et 24 sénateurs, malgré la perte de 25 députés et de 9 sénateurs suite aux législatives d’octobre – note À l’encontre.

[1350,73% pour Massa, plus 7,9% par rapport au 1er tour ; 49,27% pour Milei, plus 23,6% – note À l’encontre.

[14Le 12 novembre – note À l’encontre.

[15Parti historique – note À l’encontre.

[16Ancien membre du parti péroniste et, depuis 2008, représentant de Proposition républicaine – note À l’encontre.

[17Ville fictive, résidence de Batman, Joker étant le « super-vilain » – note À l’encontre.

[18Anciennement Twitter – note DIAL.

[19Sociaux et démocratiques – note À l’encontre.

[20Péronisme – note À l’encontre.

[21Selon le quotidien Clarín du 21 novembre, après la victoire de Milei, les actions de Yacimientos Petrolíferos Fiscales, l’entreprise pétrolière publique, sont montées de 40%. Milei avait annoncé sa privatisation. Les politiques d’ajustement structurel se feront plus brutales, avec certainement un rôle accru dans l’acquisition des ressources dites naturelles d’exportation pour des groupes financiers non argentins, très attentifs aux opérations possibles sur la base de l’endettement. Le test à venir : la coalition Milei-Macri-Bullrich va-t-elle être capable de battre le mouvement syndical et social argentin, condition pour mener à bien une nouvelle phase de l’ajustement structurel ?– note À l’encontre.

[22Dans le Libertador Hotel – note À l’encontre.

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