Accueil > Français > Dial, revue mensuelle en ligne > Archives > Années 2000-2009 > Année 2004 > Octobre 2004 > PÉROU - Commission de la vérité : les mythes qui subsistent

DIAL 2753

PÉROU - Commission de la vérité : les mythes qui subsistent

Wilfredo Ardito Vega

samedi 16 octobre 2004, mis en ligne par Dial

La publication du rapport de la Commission de la vérité le 28 août 2003 a été un événement marquant dans la vie du Pérou. Certains n’en continuent pas moins à soutenir que les crimes commis pendant les années noires étaient regrettables mais nécessaires pour en finir avec le terrorisme. Wilfredo Ardito Vega réagit à un tel propos en relevant quelques autres aspects d’une vision du monde qui préfère croire en des mythes plutôt que d’affronter la réalité. Article paru dans IDL (version courrier électronique) le 1er septembre 2004.


Un an après la présentation du Rapport de la Commission de la vérité, subsiste la conviction, parmi quelques cercles de Lima, que les crimes commis par les militaires pendant les années 80 et 90 furent « lamentables mais nécessaires pour en finir avec le terrorisme. » Au Pérou, il n’est pas rare qu’un phénomène de société soit perçu de façon erronée et aussi mal informée. Souvent, on a inventé et diffusé une version de notre histoire dont on a éliminé les éléments qui peuvent mettre en cause la structure sociale et qui renvoient à des responsabilités actuelles chez les Péruviens.

Jusqu’à il y a peu, sur la Place d’Armes de Lima, il y avait un monument en honneur du responsable du plus grand génocide de l’histoire de l’Amérique du Sud, habituellement présenté comme un comportement héroïque. Tel que cela s’est passé pendant les années 80, lorsque les victimes sont des paysans ou des Indiens, le crime ne paraît pas tellement objet d’indignation.

Nous déclarons avec fierté que le Pérou est un pays métis, sans réaliser que le métissage a commencé avec la violation des femmes indigènes par les soldats espagnols. De la même façon, personne ne pense que l’armée et la police nationale doivent faire des excuses publiques pour les violations massives commises par leurs membres pendant le conflit armé.

Personne ne paraît gêné du fait que l’une des avenues principales de San Isidro s’appelle Conquis-tadores. De façon cohérente, on trouve ici plusieurs locaux dont l’accès est interdit aux descendants des conquistadors.

Nous commémorons la proclamation de « notre » indépendance, sans admettre que pour les Indiens et les Noirs, l’événement a simplement signifié passer du maître espagnol au maître créole. Nous regrettons la défaite dans la Guerre du Pacifique, sans prendre en compte que, pour les Indiens confinés dans les haciendas, il était impossible de percevoir le Pérou comme un pays pour lequel il valait la peine de mourir. Il existe peut-être plus de similitude que l’on croit avec la guerre civile nord-américaine, qui a eu lieu 20 ans auparavant. À mon avis, le facteur-clé de la défaite du Pérou ainsi que des Etats du Sud [1] fut le dysfonctionnement d’une société stratifiée que l’élite était incapable de percevoir.

Plus d’un siècle après, nous continuons à éprouver de la rancune envers les crimes perpétrés par les soldats chiliens, bien qu’ils n’aient pas été aussi sanguinaires et cruels que ceux qui ont été commis par les militaires péruviens, particulièrement entre 1982 et 1985. Les habitants de dizaines de villages tels que Putis, Soccos, Chuschi, Totos et Lucmahuayco ont été exterminés et des milliers de femmes violées dans des bases militaires ; le Pérou est devenu le pays qui a le plus de disparus au monde.

Même dans la logique de la doctrine de la sécurité nationale, les crimes de ces premières années ont été absurdes : furent assassinés des militants d’Action populaire (parti au gouvernement), des leaders évangéliques qui prêchaient contre le Sentier lumineux. Dans un pourcentage élevé de cas, les assassins n’interrogeaient même pas leurs victimes car ils ne connaissaient pas leurs langues. Simplement, ils les assassinaient parce que leurs vies étaient sans importance et ils savaient que personne ne leur demanderait des comptes.

La conséquence de ces atrocités fut d’éliminer le peu de légitimité qui restait à l’Etat. Je me souviens d’un concours de dessin paysan, où est arrivé un matériel élaboré par un enfant d’Ayacucho. Dans le dessin, l’enfant lui-même apparaissait caché derrière un buisson pendant que des chiens dévoraient ses parents et que ses petits frères étaient tués par des soldats. Le titre était terrible : « Ainsi on fait de nous des « sendéristes » [membres de Sentier lumineux]. Si pendant ces premières années les paysans d’Ayacucho avaient été traités comme des êtres humains par les militaires, l’expansion des « sendéristes » aurait été beaucoup plus difficile.

Pourquoi donc est né le mythe selon lequel les crimes ont été « nécessaires » ? En premier lieu, parce que l’on élimine la responsabilité des forces armées (et des politiciens qui leur ont donné carte blanche) dans l’expansion du Sentier lumineux. En second lieu, celui qui croit dans ce mythe s’accroche en réalité à un mécanisme de défense ; il est semblable à celui qui essaie d’oublier les problèmes du million et demi de personnes sans papiers ou de femmes stérilisées, situations inconfortables qu’il vaut mieux oublier.

La vérité (à savoir que les paysans andins ont été traités comme des êtres négligeables) est terriblement perturbatrice… parce qu’elle est totalement actuelle. Cette année, le gouvernement acquiert des frégates obsolètes pour 40 millions de dollars, somme qui aurait permis de résoudre beaucoup de problèmes de mortalité enfantine. On est en train de proposer un fond pour l’acquisition de chars et de missiles alors que l’on bloque toute initiative pour indemniser les victimes de la violence. Même si l’époque de massacres paraît révolue, les dépenses militaires restent une menace pour la vie de beaucoup de Péruviens.
Mais il ne s’agit pas seulement d’acquérir des frégates ou des chars. Avec l’investissement requis pour refaire un seul des stades pour la Coupe América [2] aucun enfant ne serait mort de froid pendant cet hiver à Puno. Pour justifier ces frais, l’argument était que « le foot unit tous les Péruviens », autre mythe tant des fois répété. En 1982, en pleine période de violence, les priorités officielles étaient la participation du Pérou au Mondial d’Espagne et le concours de Miss Univers qui se déroulait à Lima. Alors comme aujourd’hui, la vie des paysans n’était une priorité ni pour l’Etat ni pour la société. Au Pérou, depuis des siècles, il est préférable de croire en des mythes plutôt que d’affronter la réalité qui nous remet en question.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2753.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : IDL (version courrier électronique), 1er septembre 2004.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la source française (Dial) et l’adresse internet de l’article.

Les opinions exprimées dans les articles et les commentaires sont de la seule responsabilité de leurs auteur-e-s. Elles ne reflètent pas nécessairement celles des rédactions de Dial ou Alterinfos. Tout commentaire injurieux ou insultant sera supprimé sans préavis. AlterInfos est un média pluriel, avec une sensibilité de gauche. Il cherche à se faire l’écho de projets et de luttes émancipatrices. Les commentaires dont la perspective semble aller dans le sens contraire de cet objectif ne seront pas publiés ici, mais ils trouveront sûrement un autre espace pour le faire sur la toile.


[1Des Etats-Unis.

[2Tournoi continental de foot.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

>> PDF Formato PDF